I.-A LA POURSUITE DU "GöBEN" ET DU "BRESLAU"

Peu de jours avant la guerre qu'elle était résolue à déchaîner coûte que coûte, l'Allemagne avait expédié deux de ses croiseurs les plus récents à Pola, le grand port militaire austro-hongrois. C'étaient le fameux Göeben, dreadnought portant dix pièces de 280 et douze de 150 et le non moins célèbre Breslau (douze canons de 105), simple lévrier accouplé à ce molosse. Aussi rapides l'un que l'autre, ils donnaient facilement 27 noeuds, 3 de plus que le meilleur marcheur des cuirassés français, ce qui les rendait capables de remplir tous les rôles que les circonstances pouvaient les appeler à jouer. Si la flotte autrichienne se décidait à sortir, le prétexte de l'éclairer permettrait aux commandants allemands de prendre discrètement la conduite des opérations. Dans le cas contraire, que l'abstension de l'Italie rendait le plus probable, leur mission se bornerait vraisemblablement à tenter quelque raid sensationnel, comme par exemple de surprendre et de couler un certain nombre de paquebots chargés de rapatrier no tre armée d'Afrique. Car les sinistres comédiens de Berlin avaient tout prévu, jusqu'à l'effet moral qu'eut produit l'annonce d'une semblable catastrophe dans leur premier communiqué officiel. Et peu s'en fallut que le coup ne réussît! Dès le matin du 4 août, c'est-à dire moins de douze heures après la déclaration de guerre, le Göben et le Breslau, qui avaient descendu l'Adriatique en catimini et relâché à Messine, se présentaient devant Bône et Philippeville épouvantées, mais où l'embarquement des troupes n'était heureusement pas encore commencé. Faute de transports à envoyer par le fond, les bandits boches, pour les appeler du seul nom qui leur convienne, durent se contenter de bombarder lâchement des villes ouvertes. Après quoi les guetteurs du sémaphore du cap Bougaroni les virent disparaître à l'horizon. Où s'en allaient-ils? Sans doute chercher meilleure fortune dans les parages d'Alger ou d'Oran. Quels que fussent d'ailleurs les projets des deux pirates, un sans-fil vint y couper court, en les avisant qne nos escadres débouquaient des Baléares. Pour se garer de toute mésaventure, et la chose pressait, ils n'avaient que le choix entre filer sur Gibraltar, rentrer à Pola, ou - la sortie par le canal de Suez se trouvant dès lors condamnée - mettre le cap sur les Dardanelles, passage prohibé, mais dont les gardiens ne demandaient qu'à se laisser gagner. Seulement, à l'allure de 25 noeuds et plus, aucun navire moderne ne porte assez de combustible pour franchir la Méditerranée de bout en bout. De sorte que le Göben et son complice auraient été pris de court si, avec une prévoyance que l'on retrouve dans toutes leurs mesures d'avant-guerre, les Allemands n'eussent dépêché par avance des charbonniers à Majorque, à Messine et à Syra des Cyclades. Simultanément, ils avaient eu la précaution d'installer des postes de T. S. F. chez les neutres, pour tenir leurs capitaines au courant de tout ce qui était de nature à les intéresser. Ceux-ci étaient déjà prévenus du danger qu'ils couraient de voir la route de Gibraltar coupée par nos forces, et rien ne prouvait que les Anglais, indécis jusque-là, n'allaient pas marcher avec nous, auquel cas leur premier soin serait peut-être d'établr une surveillance à l'entrée des Dardanelles. Le Göben et le Breslau optèrent donc prudemment pour Pola, dont ils avaient tout lieu de croire les avenues libres. Mais, pour une fois, leur service de renseignements se trouva en défaut. Il ignorait que l'escadre anglaise de Malte venait de se porter entre la Sicile et la Tunisie, où les deux fuyards eurent la désagréable surprise de se heurter aux croiseurs de bataille de l'amiral Milne, à quelques milles dans le Nord de l'îlot de La Galite. Ils réussirent à les dépister en faisant ce que les marins appellent des fausses routes - le terme s'explique tout seul - et, après une éclipse de vingt-quatre heures, allèrent charbonner à Messine. Un moment égarés, les autres avaient eu le flair de revenir sur la Sicile, où ils espéraient bien reprendre du poil de la bête. Et en effet, les Allemands n'avaient pas eu le temps de remplir leurs soutes, que les vigies signalaient l'approche de l'Inflexible et de l'indomitable, bull-dogs de taille à ne faire qu'une bouchée d'eux. Amarres et charbonniers furent largués en pagaïe, et la poursuite recommença. Parvenus le lendemain matin 7 août à l'ouvert de l'Adriatique, le Göben et le Breslau se croyaient déjà sauvés, quand le soleil levant leur révéla la présence de fumées inquiétantes. Elles furent bientôt suivies de mâtures dont les silhouettes, reconnues à l'aide d'albums spéciaux, s'indiquaient comme appartenant à une division légère de l'escadre anglaise, celle du contre-amiral Troubridge, devant laquelle les deux francs-fileurs n'hésitèrent pas une minute à prendre chasse. Point si vite, toutefois, que le petit Gloucester ne parvînt à loger un projectile dans la partie de ses oeuvres arrière que le Breslau lui montrait du plus loin possible. Puis, en route à toute vapeur vers les Dardanelles, leur dernière ligne de retraite, où ils arrivèrent avec dix heures d'avance sur les croiseurs britanniques qui avaient été obligés de retourner à Malte pour embarquer du charhon, alors qu'eux-mêmes en trouvaient à Syra, sans avoir à se déranger d'une ligne.

II. - RENÉGATS !

Pendant que le Göben et le Breslau achevaient cette randonnée mouvementée, la diplomatie du Kaiser préparait leur entrée à Constantinople. Et elle réussissait non seulement à en masquer le caractère piteux, mais encore à la présenter sous telles couleurs qu'elle servit la cause allemande au lieu de lui nuire. Car, si les Jeunes Turcs avaient partie liée avec Berlin, les braves et honnêtes vieux Osmanlis restaient malgré tout nos amis. Afin de les circonvenir, l'homme aux chiffons de papier et son digne partenaire Enver pacha imaginèrent un de ces mensonges qui ne pouvaient prendre que sur les rives du Bosphore, dernier pays où l'on avale encore les contes à dormir debout. Au moment de la guerre, la Turquie faisait construire en Angleterre deux dreadnoughts, produit d'une souscription nationale à laquelle le plus pauvre portefaix de Stamboul avait contribué de son obole, et le peuple les attendait avec l'impatience d'un enfant pour le jouet qu'on lui a promis. Or, le jouet dont il s'agissait, les Anglais venaient de le saisir, en vertu du même droit de réquisition que les Allemands étaient les premiers à exercer sur tout le matériel naval que les neutres avaient commandé dans leurs chantiers privés. Mais les bons Turcs ne connaissant absolument rien aux subtilités du droit international - c'étaient les bourreaux de la Belgique qui osaient l'invoquer! - il ne fut pas difficile de les monter contre nous et nos alliés, en les persuadant qu'une pareille mesure constituait un acte essentiellement inamical. Heureusement, ajoutait-on, que l'empereur Guillaume était là qui, pour remplacer les cuirassés dont on privait ainsi la Turquie, lui envoyait généreusement ses deux plus beaux navires, le Göben et le Breslau, avec états-majors et équipages au grand complet! Et comment douter du fait quand on les vit arriver en livrée de renégats, ayant amené le pavillon écartelé de la croix de fer des anciens chevaliers teutoniques pour arborer le croissant et coiffer le fez? Car c'est ainsi que le tour fut joué. Evidemment, il en avait fallu beaucoup moins quand, le soir de Pavie, François Ier faisait remettre sa bague à Soliman le Magnifique, et que ce simple geste suffisait pour précipiter l'islam sur l'Allemagne et la Hongrie. Mais la même confiance ne pouvant pas régner, et pour cause, entre Guillaume le Parjure et Mehmed le Gâteux, quoi de plus compréhensible que celui-ci exigeât des garanties un peu plus sérieuses de l'impérial malandrin qui implorait son secours?

III. - PREMIERS COUPS DE CANON

Le 10 août, lorsque les deux croiseurs turco-boches eurent enfin doublé les Dardanelles, la division anglaise qui était à leurs trousses s'établit en faction devant l'entrée. Telle une meute, au seuil du terrier où le renard vient de réussir à se dérober. Six semaines plus tard, le peloton de surveillance fut renforcé par deux premiers cuirassés français, le Suffren, battant pavillon du contre-amiral Guépratte, et la Vérité, en attendant mieux. Et maintenant que nos marins vont entrer en scène, je leur céderai la parole le plus souvent possible, nul ne pouvant raconter mieux qu'eux-mêmes les brillants épisodes que notre escadre des Dardanelles a ajoutés aux fastes maritimes de la France. Car, si le public est familier avec le Mathurin qui se bat à terre, et connaît assez bien les héros de Dixmude ou de Nieuport, il ne sait en revanche pas grand-chose de ce que les autres ont fait et souffert sur leur propre élément. Remplir noblement et simplement leur devoir, qu'il s'agisse de nous assurer la liberté des mers en tenant pendant des mois et des mois les plus dures croisières, nuit et jour aux postes de veille contre la mine sournoise ou l'invisible sous-marin dont la rencontre, un beau jour, risque de tout faire disparaître, navire et équipage, dans un cataclysme de fin du monde, ou que le jour tant désiré luise enfin de conduire leur bâtiment au feu, avec la crânerie et la belle humeur que nous allons voir, - tout cela leur semble tellement naturel qu'ils n'éprouvent aucun besoin de s'en vanter, même pas de le dire. De hâtifs comptes rendus donnés par les journaux et les notes d'un témoin que la Revue de Paris a publiées - notes anonymes, mais, à coup sûr, d'un maitre dans l'art de décrire ce qu'il voit - représentent à peu près les seuls échos qui nous en soient parvenus. On trouvera ici, j'espère, de quoi combler un peu cette lacune et rendre meilleure justice aux admirables officiers et matelots qui servent si magnifiquement le pays à la mer. Nous n'avons pas craint d'ajouter quelques détails sur la vie à bord en temps de guerre, afin que le lecteur puisse se faire une idée de que représentent un cuirassé, un torpilleur ou un sous-marin en action. "C'est le 26 septembre 1914 que nous aperçûmes pour la première fois l'entrée des détroits, et les rivages épiques qui servirent de champ de bataille aux héros d'Homère, - écrit un jeune enseigne de vaisseau. A vrai dire, nous fûmes un peu déçus. Sans doute le ciel était bleu, la mer encore davantage, et l'air de cette pureté incomparable qui est une des bénédictions de l'Orient. Mais quelle morne impression se dédageait de la côte, triste et déserte, qui se déroulait à nos yeux! Et quelle imagination il avait fallu au père de toute poésie pour chanter ces collines jaunâtres et pelées, d'une couleur si plate et si uniforme! A moins que tout cela n'ait bien changé depuis que la flotte grecque venait, trois mille ans avant la nôtre, s'attaquer aux Turcs d'alors. " Et tout de suite après ces inévitables réminiscences classiques, à la besogne. " La soudure entre les Anglais et nous s'opéra immédiatement. Le soir même de notre arrivée nous appareillâmes pour passer la nuit à naviguer ensemble, sans feux de route, et le lendemain quelques évolutions " tout à la fois " achevèrent de démontrer que l'escadre combinée possédait d'ores et déjà toute la cohésion désirable. Résultat qui fut obtenu d'autant plus rapidement qu'il répondait à un état d'esprit unanime, gage du parfait accord qui n'a cessé de régner, depuis, entre marins français et anglais, dans la meilleure et parfois la plus émouvante fraternité d'armes. » (Journal du capitaine de frégate Bergasse du Petit-Thouars, commandant en second du Suffren, dont le nom reviendrait à toutes les pages si je le citais aussi souvent que je le devrais.) Armies on land, the fleets at sea, What better alliance could there be? We will lead the german dogs a dance, England for ever! Vive la France! Comme rimaient les jeunes officiers torpilleurs anglais dans le Tenedos Times (illustré, s'il vous plaît), qu'ils s'amusaient à publier pour tromper leur impatience. Enfin, le 3 novembre, lorsque la Turquie se fut décidément mise à la remorque des deux empires de proie, arriva l'ordre d'opérer une démonstration contre notre nouvel ennemi, en bombardant les forts de l'entrée des Dardanelles. « Dans une aube resplendissante - même journal que précédemment - par une fraîche brise du Nord, nos quatre plus grands bâtiments, Indefatigable et Indomitable (Anglais), Suffren et Vérité (Français), s'avancent à 15 noeuds, petits pavois claquant en tête des mâts. A la distance de 12.000 mètres, et dans la brume du matin, les objectifs sont à peine visibles. Mais, grâce à notre excellent matériel de pointage, ainsi qu'au superbe entraînement de nos hommes, tout joyeux de recevoir enfin le baptême du feu, le tir est excellent. Dès notre premier coup, l'ennemi a répondu: un peu court d'abord, mais bientôt si juste qu'au bout de quelques minutes ses projectiles tombent entre l'Indefatigable et l'Indomitable. Obéissant à ses instructions, qui sont de ne pas s'engager à fond, l'amiral Carden, successeur de l'amiral Milne, nous éloigne alors par une conversion " tout à la fois " et l'affaire prend fin. " D'après les passagers d'un navire américain sorti le lendemain, les dommages subis par les forts étaient considérables. Koum-Kaleh en particulier, point de mire du Suffren, avait eu une pièce de 240 détruite, ses casernes et magasins incendiés et 55 tués, dont le colonel allemand commandant la défense.

IV. - MORNE ATTENTE

Malgré l'heureux succès de cette affaire, la mauvaise saison étant arrivée, on attendit quatre longs mois avant de lui donner suite. Les Turcs en profitèrent pour compléter leurs travaux de fortifications, installer des batteries mobiles beaucoup plus difficiles à atteindre que les fixes, confectionner des munitions en masse, creuser des tranchées et semer des mines. Pendant ce temps-là, l'escadre alliée s'usait à maintenir un blocus des plus pénibles, appareillant tous les soirs pour croiser devant les détroits. Bourlinguer en plein hiver et sans arrêt, dans des parages à coups de vent presque quotidiens, était déjà une cause de surmenage rapide, aussi bien pour les navires que pour leurs équipages. Mais ce qui aggravait la chose, c'était la nécessité de naviguer tous feux masqués, et par conséquent de veiller sans une seconde de distraction, en se gardant constamment contre les torpilleurs et les sous-marins. Pour cela, en dehors de ceux qui s'occuppent de la route proprement dite, un système de surveillance est organisé dans chacun des quatre secteurs déterminés par le croisement des plans médians du bâtiment, transversal et longitudinal. Un guetteur, armé d'une bonne jumelle, y scrute attentivement son quart d'horizon, faisant part à l'officier de défense de tout ce qu'il aperçoit: fumée ou feu, mîxture, sillage suspect, périscope, épaves, bulles d'air venant crever à la surface (qui jalonnent le parcours des submersibles), flotteurs, bouées, etc. Toutes les pièces sont en position de tir, un pointeur de faction, le reste de l'armement à plat pont. Un des hommes de veille conçoit-il quelque soupçon, l'officier de défense, aussitôt prévenu, se rend compte de ce qui en est, et, s'il le juge nécessaire, donne l'alarme, soit au moyen d'un signal automatique et retentissant, la trompette Klaxon, soit au contraire par une discrète sonnerie de téléphone, si l'on ne veut pas révéler sa présence à l'ennemi. A la seconde, les canons sont chargés sur le gisement indiqué, et en état de tirer dès que les projecteurs auront éclairé le but. On voit d'ici la mise en scène, hâtive et toujours impressionnante, de ces alertes nocturnes, qui se renouvelaient à chaque instant. Et leur fréquence énervait et harassait les équipages, beaucoup plus que n'importe quelle rencontre pour de bon. Le jour, on jetait un pied d'ancre sous Tenedos, tantôt dans le Nord, tantôt dans le Sud de cette île au nom fameux, jadis dives opum, si l'on en croit Virgile, mais, aujourd'hui complètement dénuée de ressources. Avec les feux à 20 minutes de pression et les chaînes prêtes à filer par le bout, il fallait, bien entendu, se tenir sur le qui-vive contre tout ennemi survenant par voie du ciel, de la surface de la mer ou d'en dessous. Et même pas la satisfaction de reposer ses yeux sur quelque chose qui rompît un peu agréablement la monotonie des paysages marins! Pour tout spectacle, la masse obsédante et dénudée du mont Elias, douze arbres, pas un de plus, et quelques lamentables moulins aux ailes veuves de leurs toiles. Oh ! la mélancolie de ces petites îles de la mer Egée, dont les splendeurs passées contrastent si violemment avec les marques de la plus irrémédiable déchéance... « Notre seule distraction était d'aller charbonner à Sigri, dans l'île de Mitylène, l'antique Lesbos. Pendant qu'un "cargo" nous passait le plus vite possible de quoi remplir nos soutes, à travers la poussière impalpable qui envahissait tout à bord, jetant comme un voile noir entre nous et la terre, nous contemplions avidement les maisonnettes d'un village à flanc de coteau. A l'aide d'une longue-vue, on voyait des enfants jouer devant les portes, et c'était une sorte de consolation pour nous, qui ne quittions jamais le bord, de constater que toute joie de vivre n'était pas abolie en ce monde. Egalement, quand une tartane entrait dans le port ou en sortait, glissant avec nonchalance sur une mer d'huile, la paresse de ses mouvements, opposée à la fièvre des nôtres, nous rappelait que le mauvais rêve de la guerre aurait une fin... A plusieurs reprises, nos vigies signalèrent la présence du Göben et du Breslau dans les détroits: et, chaque fois, on espéra qu'ils tenteraient de sortir. Mais, loin d'y songer, ils venaient tout simplement dresser les Turcs au maniement des engins nouveaux qu'ils accumulaient entre eux et nous. "

V. - BRANLE-BAS DE COMBAT

Vers la mi-février, l'amiral Carden fut invité à prendre ses dispositions pour forcer le passage, suivant un plan élaboré à Londres et comprenant sept actions successives: 1° Réduction du front de mer; 2° dragage des mines de l'entrée; 3° attaque des forts intérieurs, jusques et non compris ceux défendant le chenal étroit, entre Chanak et Kilid-Bahr: 4° démantèlement de ces derniers; 5° dragage des mines et destruction des ouvrages au delà du chenal étroit; 6° traversée des Dardanelles par la flotte anglo-française; 7° opérations en mer de Marmara, - vaste programme que l'on fut malheureusement obligé d'interrompre au numéro 4/ En vue de son exécution, les forces alliées avaient été successivement portées à 18 vaisseaux de ligne, dont 14 anglais: Queen Elizabeth, Inflexible, Lord Nelson, Agamemnon, Triumph, Swiftsure, Cornwallis, Irresistible, Canopus, Albion, Ocean, Vengeance, Majestic et Prince George, armés pour la plupart de 10 pièces de 305 et de 12 de 152, et 4 français: Suffren, Bouvet, Gaulois et Charlemagne, ayant également du 305, grosse artillerie sur laquelle on comptait pour écraser les forts. A part la Queen Elizabeth et l'Inflexible, tous les autres étaient de vieux cuirassés plus ou moins démodés, les derniers à marcher, croyait-on avant la guerre, mais que les circonstances allaient faire passer en première ligne, alors que les dreadnoughts et superdreadnoughts les plus modernes demeureraient en réserve. A ce corps pricipal de bataille étaient adjoints quelques croiseurs, des flottilles de torpilleurs, de sous-marins et de chalutiers équipés en drague-mines, des transports dont deux pour avions, sans compter les navires-ateliers ainsi que les convoyeurs de petits bateaux, ceux que nous appelons " mères-gigognes " et les Anglais " mother-ships ". Voilà pour l'attaque. Les ouvrages du front de mer auxquels on aurait affaire pour commencer comprenaient les quatre forts d'Erteroul (cap Hellès) et de Seddul-Bahr, à l'extrémité de la presqu'île de Gallipoli, de Koum-Kaleh et d'Orhanieh, sur la côte d'Asie. Les cartes ci-jointes permettront de se rendre un compte exact de leurs emplacements, ainsi que de l'artillerie dont ils étaient pourvus. Depuis que la flotte s'était ainsi accrue, elle avait adopté le mouillage de Trébouki, un beau port en eau profonde, dans le Nord de l'île de Skyros, encore plus désolée que Tenedos. S'il est vrai que le héros Thésée y fut assassiné, on peut dire que jamais crime célèbre ne fut perpétré dans un décor plus sinistre. C'est de là qu'appareilla, le soir du 18 février, la division qui allait préluder au forcement des Dardanelles. Elle se composait des cuirassés: Inflexible (V. A. Carden), Vengeance (C. A de Robeck), Triumph, Cornwallis, Suffren (C. A. Guépratte), Bouvet, Gaulois, plus le croiseur anglais Dublin. Le lendemain matin, on reconnaissait de loin les deux rives entre lesquelles s'ouvre le couloir interdit. L'une abrupte, terminée par les falaises crayeuses du cap Hellès, avec la masse informe d'Atchi-Baba en arrière-plan; a l'extrême droite, le village de Seddul-Bahr et son imposant " Château d'Europe ", qui marque l'entrée du détroit. En face, au contraire, la langue de terre basse et marécageuse formée par les alluvions du Mendéré, l'ancien Scamandre. Près de son embouchure, le fort de Koum-Kaleh, " Château d'Asie ", faisant pendant à l'autre. Des deux côtés de la rivière, des tertres aux noms épiqnes, Achilleum, tombeau d'Ajax, tumulus de Patrocle, récemment hérissés de batteries, et qui vont retrouver une nouvelle illustration sous leurs noms modernes d'In-Tépé, d'Orhanieh et de Yenicher. Aucune note un peu vive ne pare cette campagne terne et broussailleuse, aux rares maisons abandonnées, où tout semble mort et éteint. Mais les lueurs qui vont s'y allumer partout, aux gueules de canons invisibles, témoigneront que derrière cette torpeur apparente se cache une autre vie, intense et factice, celle de la guerre! A peine la terre est-elle en vue qu'on rappelle au branle-bas de combat, fête carillonnée par les clairons sonnant la générale à tous les étages du navire. Autrefois, c'était un gala en plein air, les coups échangés à portée de voix, un provoquant étalage de torses et de bras nus mettant en danse des canons à leur taille, la galopade des petits pourvoyeurs de gargousses, des mâtures où les gabiers se livraient aux plus folles acrobaties, partout la force et le courage librement exprimés... A présent, c'est derrière un réduit cuirassé que chacun va se tapir, pour combattre un ennemi à peine reconnaissable tant il est loin, et à coups de volants et d'engrenages que l'on fait mouvoir des pièces tellement gigantesques que les tympans ne peuvent pas en supporter le bruit, et qu'il faut les protéger par des casques à oreillettes. Les seuls qui se montrent encore, sont, dans la hune d'un mât militaire, c'est-à-dire sans vergues ni voiles, l'officier observateur et ses secrétaires - car le tir est devenu une industrie dont il faut tenir la comptabilité - et, sur la passerelle supérieure, l'officier télémétriste, avec ses aides à sextants et à graphiques, qui servent d'arpenteurs à la mort. Tout le reste a disparu. Commandant, officiers de manoenvre et de tir, second-maître timonier chargé de la barre à vapeur, fourriers des porte-voix et des transmetteurs d'ordres électriques, dans ce qu'on appelle le blockhaus, sorte de guerite blindée et percée de meurtrières. Le personnel de l'artillerie principale à son poste, dans les tourelles et casemates. Ceux-là du moins voient-ils encore quelque chose de ce qui se passe, mais les autres, plus rien du tout. Ils vont s'enfermer sous le pont cuirassé, répandus à travers les différents étages et compartiments où se cachent les organes essentiels et profonds de cette espèce de monstre que représente un cuirassé. Là dedans se pressent et s'agitent du haut en bas: 1° les équipes des petites pièces non protégées du pont supérieur, lesquelles remonteront les armer à la première menace de torpilleur ou de sous-marin; 2° les médecins et infirmiers, avec leurs terrifiants étalages; 3° les hommes du service de sécurité, prêts à se porter partout où se déclarera une voie d'eau ou un incendie: familiers avec les innombrables tuyaux et robinets qui assurent la double circulation de l'eau et de la vapeur, ils savent au besoin les reconnaître dans l'obscurité, et accomplir à tâtons, sous l'eau ou dans la fumée, les besognes urgentes et dangereuses qu'exige le salut du navire: 4° les transmetteurs d'ordres, équivalent maritime de nos " demoiselles du téléphone ", dans un poste central encombré des innombrables fils, cadrans et manomètres au moyen desquels les indications du blockhaus sont communiquées partout: 5° enfin le personnel des soutes à munitions et de la machine, âme et espoir suprême du bateau! Affairé parmis les cuivres et les aciers qui tournent et luisent dans l'ombre, tout ce qu'il perçoit du combat est la secousse d'arrachement que donne chaque coup de canon, ou le claquement produit sur la coque, semblable à celui d'une porte qui bat, lorsqu'un projectile ennemi éclate dans l'eau. Quant à l'état d'esprit de ces figurants du sixième dessous, on en jugera par l'extrait suivant d'une lettre écrite par un officier mécanicien: " Aux premières notes du rappel, je me rends aux différents appareils placés sous ma direction, pompes de compression, ventilateurs, servo-moteurs, et enfin au compartiment des dynamos. Les hommes sont à leur poste, s'assurent que tout est en état de fonctionnement; je les interroge en passant sur ce qu'ils auraient à faire dans tel ou tel cas, et leurs réponses sont exactes et nettes. Décidés au sacrifice suprême, ils sont pleins de confiance et sans la moindre anxiété. Le choc des marteaux d'eau, déterminés sur la carène par l'éclatement des obus tombés près de nous, les agace un peu, et c'est avec une satisfaction qui se lit dans leurs yeux et se traduit par de joyeux lazzis qu'ils entendent nos canons riposter. Quand nos pièces de 305 et de l64 se mettent à tirer, très vite et simultanément, les aiguilles des ampèremètres s'affolent, ont des bonds de 400 à 1500 ampères, les registres de vapeur font une musique infernale. La main sur la manette, les mécaniciens bandent ou débandent le ressort de leur régulateur, suivant les indications de l'électricien, lequel demeure aussi calme que s'il présidait à l'éclairage d'une salle de bal. Matière et âmes semblent vibrer à l'unisson." Et cependant, aucun d'eux n'ignore qu'en cas de danger grave leur devoir sera de rester jusqu'au bout dans cette géhenne étouffante, où, par suite des explosions de vapeur qu'amènera le contact de l'eau froide, ils ont toutes les chances d'être brûlés vivants. Ah ! le calme et simple héroïsme de nos "pieds noirs", comme on les appelle familièrement à bord ! Jamais on ne le mettra suffisamment en relief. A ce propos, je me souviens encore d'une lecture que nous faisait, dans le poste du Richelieu où nous étions aspirants ensemble, le nouvel amiralissime Dartige du Fournet. Le morceau était de lui, car il est de ceux, nombreux parmi nos camarades, qui savent aussi bien dire que faire. IL y exaltait précisément le rôle de ces obscurs et vaillants combattants, invisiblement exposés à tous les feux, et souhaitait qu'au moment de la bataille le grand chef trouvât le temps de descendre parmi eux, pour leur montrer qu'il ne les oubliait pas. Car, à l'époque que je rappelle ici, les vieux amiraux, derniers survivants de la marine à voiles, ne pardonnaient pas encore aux mécaniciens la place qu'ils étaient en train de prendre dans la flotte.

 
 


VI. - ENGAGEMENTS D'APPROCHE (JOURNÉES DES 19 ET 25 FEVRIER )

Donc, ce,jour-là, on devait réduire les quatre forts de l'entrée, en débutant par un tir indirect exécuté du mouillage et à toute portée, les navires placés de façon à contrôler le tir les uns des autres, ainsi que le montre le croquis numero 1. Commencée vers 10 heures du matin, l'opération se continua jusqu'à 3 heures après-midi, où les avaries constatées dans les ouvrages ennemis parurent suffisantes pour permettre aux cuirassés de se rapprocher et de les canonner sous vapeur. Dans ce combat préliminaire, le Suffren (commandant de Marguerye) s'était distingué en démantelant trois sur quatre des grosses pièces de Koum-Kaleh. Après quoi la Vengeance, se fiant au silence des batteries, effectua une pointe offensive, mais fut bientôt repérée par Erteroul, Seddul-Bahr et Orhanieh. Ce que voyant, notre vaillant Suffren se porta galamment à son aide, en venant sur bâbord, de façon à battre le fort d'Erteroul, de beaucoup le plus mordant. Après un réglage aussi rapide que précis, il lui envoyait trois superbes salves qui, suivant le témoignage des Anglais, " silenced " - la traduction serait " silencèrent " - complètement les canons turcs. Au rapport du lendemain, dans le salon de l'lnflexible, l'amiral de Robeck faisait au commandant du Suffren ses remerciements les plus vifs pour cette heureuse intervention de son " splendid ship ", surnom qui lui resta parmi nos alliés. L'opération devait s'achever le jour suivant, mais le mauvais temps, qui eût gêné le tir, obligea de la remettre au 25 février. C'étaient cette fois la Queen Elizabeth, l'Agamemnon, l'Irresistible (anglais) et le Gaulois (français) qui allaient arroser les mêmes ouvrages que précédemment, en occupant les mouillages indiqués sur le croquis numéro 2. Ouvert à 10 h. 15, le tir dura jusqu'à midi et demi. La riposte de la terre fut encore très vive, surtout celle d'Erteroul et d'Orhanieh où il y avait des 240 longs du dernier modèle. Leurs coups encadraient si bien l'Agamemnon que celui-ci, touché sérieusement, avec des blessés et des morts, dut reculer un peu, appuyé par son voisin le Gaulois (commandant Biard) auquel le commandant en chef dut répéter le signal de s'écarter lui aussi, avant qu'il se décidât à obéir. Quatre autres cuirassés entrèrent alors en danse, marchant par couples, comme au menuet: Vengeance, Cornwallis, Suffren-Charlemagne. Leur rôle était de foncer alternativement sur les forts, afin de les achever par un tir de plein fouet et à courte distance. Or, la veille, quand l'amiral Carden avait exposé son dispositif de combat aux officiers généraux et commandants réunis, la seule observation de l'amiral Guépratte avait été pour réclamer l'honneur d'exécuter la première charge. Mais l'amiral de Robeck avait protesté, faisant observer que se trouvant plus ancien que l'amiral français, il avait le pas sur lui et ne le céderait à aucun prix dans le cas dont il s'agissait. L'observation étant sans répliqne, la Vengeance et le Cornwallis fournirent donc le premier run qui fut très réussi. " Nous sommes en réserve derrière le cap Téké, attendant notre tour de prendre part dans le concert infernal auquel nous assistons. (Note de l'enseigne de vaisseau Coindreau.) Spardeck et boulevards sont pleins de curieux qui suivent les différentes phases de l'action engagée. Ils apprécient, critiquent ou plaisantent, avec autant d'insouciance que de gaieté, sans songer que, dans quelques instants, ce sera leur tour d'aller prendre part au drame qui se déroule. On s'intêresse surtout au duel entre la Queen Elizabeth et la batterie d'Erteroul. Les obus de 380 du dreadnought soulèvent des colonnes de poussière et de fumée, géantes, invraisemblables, malgré lesquelles, chaque seconde minute, deux éclairs s'allument sur la crête blanchâtre du cap Hellès, suivis de deux gerbes d'eau plus ou moins près du cuirassé. Car le fort répond toujours. Mais bientôt le hurlement des énormes pièces se précipite, en même temps que les explosions à terre se rapprochent de l'emplacement des pièces. Des étamines montent au maroquin de l'Inflexible, qni bat pavillon du V.A.Carden : "Ordre au Suffren et au Charlemagne de charger!" Il est 2 heures. Nous nous élançons, le cap sur l'entrée des détroits, tandis que des tourbillons d'une fumée épaisse s'échappent de nos cheminées. Bientôt le blockhaus demande par le porte-voix: " Distance d'Orhanieh?" Deux angles de sextant, un coup de télémètre, un regard sur le graphique préparé d'avance: « 8.500! 8.300! 8.000! " - « Commencez le feu! " Un déchirement terrible, une bouffée d'air chaud, un peu de fumée âcre, c'est la tourelle avant, de 305, qui vient d'envoyer son premier coup. "Les angles? La distance? - " 7400! ". "Le tir s'accélère, les 5 pièces de 164 de tribord entrent en action, ce qui redouble le tintamarre. Tout à coup une sonnerie prolongée: " Changement d'objectif!" Au tonnerre des minutes précédentes succède un silence complet, peut-être encore plus impressionnant. " A qui le tour?" gouaille un loustic, et presque aussitôt arrive la réponse : " Distance de Koum-Kaleh?" - " 3.100 ! " et le tumulte ahurissant recommence. J'entends par instants les commandements qui se heurtent en bas dans les tourelles: « En avant la pompe! Paré! Feu!" Le Suffren est parvenu à limite extrême de son raid, à moins de 1000 mètres de la ligne des mines extérieures. Il vient en grand sur la gauche, et crache maintenant sur Seddul-Bahr, dont les murs s'écroulent comme châteaux de cartes. Cependant à Erteroul, à moins de 3.000 mètres, une pièce est encore debout, qui semble braquée sur nous. On songe à la belle cible que nous lui offririons, si elle pouvait tirer. Mais rien, personne ne riposte plus. " - "A chaque changement de pointage - ajoute le capitaine de frégate du Petit-Thouars - malgré la vitesse du bâtiment et la faible distance du but, le feu de toutes les pièces battantes fut transporté d'un point sur un autre, comme avec la main et sans le moindre déréglage, grâce à la maestria de notre officier de tir. A la fin de notre course, la ruine des quatre ouvrages était complète. De grands incendies s'en élevaient, dont les flammes illuminaient la nuit tombante, et que traversaient de temps à autre des explosions semblables aux bouquets des feux d'artifice." Le soir même deux cuirassés débarquaient des détachements qui pénétraient dans les forts abandonnés d'Erteroul et de Seddul-Bahr et mettaient définitivement leurs canons hors d'usage. La première porte des Dardanelles était enfoncée.

VII. - MINES ET DRAGUEURS

Une mine, tout le monde le sait, consiste en un récipient de tôle, assez semblable à la cuve d'une lessiveuse américaine, et rempli d'explosifs. Elle est, ou plus lourde que l'eau et dans ce cas soutenue par un flotteur qui la fait dériver au gré des courants, ou plus légère, mais retenue au fond par un crapaud et orin, câble d'acier dont la longueur est calculée de façon que l'engin conserve au moins 2 m.50 d'immersion. Car, sous-marine aussi bien que souterraine, une mine a besoin d'un certain bourrage pour donner tout son effet. L'explosion est provoquée par l'inflammation d'une amorce, que détermine, soit la brusque rentrée d'une antenne extérieure, soit la chute d'un percuteur intérieur, l'un comme l'autre phénomène étant produit par le choc d'une carène de navire contre l'objet en question. Je ne parle ici que des systèmes les plus généralement employés, laissant de côté la vieille mine dormante, inflammable électriquement et à distance, celles basées sur le principe du ludion, et plusieurs autres encore. Les plus dangereuses de toutes sont les dérivantes, contre lesquelles un barrage est nécessaire, - ou une crinoline, s'il s'agit d'un navire en marche. Les fixes, on peut les faire draguer par de petits navires, tirant assez peu d'eau pour passer au-dessus sans risque de les heurter, et remorquant une chaîne agencée de manière à faucher les orins. Une fois dégagées de leurs entraves les mines remontent à la surface, et il ne reste plus qu'à les couler à coups de fusil ou de canon. Véritable travail de Pénélope, d'ailleurs, avec la déplorable facilité que possède l'ennemi de les renouveler constamment.Les Dardanelles en étaient naturellement infestées, et impossible de s'y risquer avant de les avoir détruites. A telle fin, nous avions rassemblé à Moudros toute une flottille de chalutiers, caboteurs, petits yachts de plaisance et remorqueurs, aux silhouettes aussi hétéroclites que les noms: Poupée, Charrue, Goliath, Henriette, Marseillais 18, Râteau, Provence, Rove, etc., mais montée par 300 loups de mer à tous crins. Car nulle part la chasse aux marmites sous-marines ne fut plus mouvementée que dans les détroits de Gallipoli, où de nombreuses batteries de côte dirigeaient un feu d'enfer sur ceux qui la pratiquaient. Précédant les navires de combat, et soutenus par eux, nos vaillants petits dragueurs pénétrèrent donc dans la redoutable gueule dont nous venions de faire sauter les crocs de devant (les 19 et 25 février 1915). Des deux côtés, des pièces de campagne les foudroyaient à courte distance, jusqu'à ce qu'elles fussent repérées et canonnées par les cuirassés. Alors celles-là se taisaient, d'autres recommençaient et ainsi de suite. Des avions allemands s'en mêlaient aussi. " Ils étaient la grande préoccupation de mon équipage - écrit le lieutenant de vaisseau Faurie, commandant du Râteau. Non pas qu'on en fût le moins du monde effrayé, parce que les bombes qu'ils laissaient tomber, et qui nous manquaient toujours, tuaient et faisaient surnager d'énormes poissons, aubaine éminement propre à varier l'ordinaire. " Maître Bonfant, le maître d'équipage de ce même Râteau, était un vieux " mangeur d'écoutes " de l'ancienne école. En retraite à Antibes au moment de la guerre, l'âge ne l'empêcha pas de reprendre du service à la mer, et du plus actif. Seulement il avait ses petites manies. Ainsi, quand l'arrosage devenait particulièrement vif, il allait mettre sa casquette la plus neuve, allumait un cigare et se carrait sur une chaise en plein pont, déclarant qu'il ne céderait sa place à qui ni pour quoi que ce fût. Et lorsque le Suffren prenait les batteries turques à partie, il se croyait obligé d'encourager l'amiral Guépratte en criant : « Hardi, mon fils ! Envoie dedans ! F...-les tous en l'air!" Et comme l'amiral eût ri de bon coeur s'il avait pu l'entendre! Les cuirassés avaient, deux par deux, leur tour de garde dans le Détroit, avançant au fur et à mesure que les dragueurs balayaient le passage. Ceux des officiers qui n'avaient pas eu la chance de franchir précédemment les Dardanelles, pour aller faire à Constantinople une de ces inoubliables visites rêvées par tous les marins, assistaient avec une curiosité palpitante au déroulement du panorama. A gauche, des berges dont la terre d'ocre jaune disparaît sous une brousse vert olive, et que coupent profondément les ravins de Kérevez-Déré, où tant de sang devait couler un peu plus tard, et de Souan-Déré. Le tout dominé par les pentes dénudées du pic de l'Arbre, nid à obusiers dont les projectiles font, dans l'eau, des trous noirâtres, après une courte gerbe. A droite, la campagne d'Asie, avec quelques fermes à toits rouges parmi des buissons. Un peu plus loin, Aren-Keui, lieu de pèlerinage pour les Turcs. Dans les champs et dans les rues, au bord de la mer comme sur les places, plus rien, personne. Mais le moindre obstacle au regard cache une batterie. La côte se relève ensuite et dessine les Falaises Blanches, avant la redoute de Dardanus, qui est armée de pièces de marine au sifflement rapide et impressionnant. Enfin, droit devant, les Narrows (ou défilés) de Chanak, et tout l'inconnu qu'ils représentaient pour ceux qui les dêcouvraient ! Avec une bonne longue-vue, dans l'air embrumé du soir, on pouvait distingner les maçonneries des grands-forts de Medjidieh, d'Hamidieh et de Namazieh, faisant face aux maisons à moucharabieh et aux minarets de Kilid-Bahr. " Promenades d'autant plus passionnantes trouve l'aspirant P..., que, constamment encadrés, c'est miracle que nous ne soyons pas atteints par les obus qui pleuvent (450 ce jour-là) autour de nous· " Quelques flotteurs en liège, supportant plus que probablement des mines dérivantes, commencent à se montrer dans la zone où opèrent les cuirassés. Car, de Chanak, rien de plus facile que de les abandonner au courant, lequel descend toujours, avec une vitesse d'environ 3 noeuds... C'était la catastrophe du Bouvet qui s'annonçait. Le 7 mars, la Provence et le Marseillais 18, travaillant en baie de Morto, faisaient connaissance avec une nouvelle sorte de machine infernale. " Une mine flotante par bâbord devant! signale l'homme de vigie. Gouverné pour l'éviter. Elle passe le long du bord, à 4 mètres de distance. Elle est cylindro-conique, peinte en gris avec un couvercle rouge, et à peine immergée; capacité : environ 10 décimètres cubes. Une salve de coups de fusil la transperce, et elle coule. Mais la Procence n'a pas fait 50 mètres que la mine saute, avec un bruit formidable, soulevant une gerbe d'une quarantaine de mètres (la hauteur de l'Arc de Triomphe). Nous sommes inondés et le bâtiment s'incline violemment sur tribord. Les vitres du kiosque volent en éclats, tous les objets fixés aux cloisons sont arrachés, un tuyau d'arrosage crève dans la machine. Les conditions dans lesquelles s'est produite l'explosion semblent indiquer que ce genre de mine a été imaginé pour atteindre ceux qui cherchent à les détruire, parce qu'au lieu de s'enfoncer, elles éclatent lorsque l'eau de mer pénètre dans l'intérieur, où la fonte d'un bloc de sel doit permettre le passage d'une masse tombant sur une amorce. - Journal de bord du lieutenant de vaisseau Litré, commandant la Provence. " Comme on le voit, il n'y avait pas de jour où les Boches n'apportassent quelque nouveau perfectionnement à leurs engins de prédilection.

VIII. - PETITES FETES DE NUIT

Or, plus on allait de l'avant, et plus nos dragueurs se trouvaient exposés au tir des batteries qui hérissaient les deux rives du chenal. Tellement qu'il fallut bientôt renoncer aux opérations de jour et ne plus cheminer que la nuit. Du matin jusqu'au soir, les cuirassés gardaient la partie déjà dégagée, battant de loin tout ce qui se montrait ou se laissait deviner de suspect. Ils en ressortaient au coucher du soleil, et un peu plus tard, à l'heure des affûts nocturnes, les chalutiers armés en guerre se glissaient dans le couloir aux mortelles surprises. Alors commençait un sabbat dont nous demanderons la description à ceux qui le dansaient. Car il n'est pas d'artifice de style ou de composition, pas de puissance évocatrice ni de magie verbale, qui vaille le simple récit d'un témoin, tant la beauté de l'action surpasse tout le clinquant de la littérature. Parfaite en temps de paix, celle-ci, mais sa pâleur et son impuissance devant cette chose atroce et fulgurante qui s'appelle la guerre...! Telle une salle de spectacle, avec son éclairage factice, ses décors de toile peinte et ses acteurs maquillés, à côté de la nature toute nue. Et c'est si exact que, depuis la guerre, le public a abandonné ses auteurs de prédilection, pour ne plus trouver de saveur ni d'intérêt que dans les correspondances de ceux qui se battent pour de bon : soldats ou marins dont les lettres racontent l'effroyable drame qu'ils vivent, avec cette adorable naiveté qui seule fait les héros et les vrais poètes. Pour que mots et images retrouvent leur valeur, il faudra que se soit tue la grande voix qui actuellement domine tout, celle du canon. Alors, refleuriront les joliesses de l'esprit, et nos Homères pourront chanter nos Achilles et leurs colères. Mais pardon de la digression, et revenons aux petits chercheurs de mines: " Appareillé à 22 heures des îles aux Lapins (nuit du 12 au 13 mars), avec 3 chalutiers et 2 torpilleurs d'escorte. II fait nuit noire, et le froid augmente en se rapprochant des Dardanelles, d'où sort un vent glacial. Nous y entrons à 23 heures. Impossible de rien distinguer. En écarquillant bien les yeux, on finit cependant par reconnaître les masses sombres de 4 ou 5 destroyers de grand'garde entre Seddul-Bahr et la côte d'Asie. Longé celle-ci le plus près possible, afin d'éviter le fort du courant. Parvenus à la hauteur des Falaises Blanches (l h. 10), les dragues sont mises à la mer et le cap sur Chanak, en ligne de file déboîtée à gauche, de façon que nos appareils couvrent une largeur d'environ 400 mètres. Vitesse immédiatement réduite à 3 noeuds par le courant et la résistance des dragues. 7 projecteurs électriques, disséminés sur les deux bords, nous cherchent sans parvenir à nous fixer. Ceux de Képhez et de Dardanus éclairent jaune, sans doute parce qu'ils sont munis de miroirs dorés. Képhez finit cependant par accrocher la Herse, qu'il ne quittera plus. Une fusée donne le signal aux batteries de gros et petit calibre qui ouvrent immédiatement le feu sur notre groupe. Nous avons même les honneurs du 280. Sourds ronronnements des marmites, sifflements aigus des obus de moindre calibre, éclatements secs des shrapnels, tac-tac-tac-tac des mitrailleuses, crépitement des balles, le concert bat son plein. Puis, brusquement, un grand silence, suivi d'un coup de canon à blanc, auquel tous les projecteurs s'éteignent. Il est 3 h. 45. C'est pour nous dérouter. Mais l'entr'acte n'est pas long, et dix minutes après, nouveau coup à blanc, qu'accompagne une reprise de l'allumage et de l'arrosage. A 4 heures, la Pioche se trouve par le travers et à 400 mètres seulement de la batterie c (Souan-Déré) qui l'inonde littéralement de projectiles, et quand elle vire de bord, une torpille automobile lancée de terre - les Turcs avaient posé des tubes exprès pour ça - l'élonge de bout en bout, à 2 mètres de distance. " (D'après le capitaine de frégate de Courtois, commandant la flottille, et le lieutenant de vaisseau Blanc, commandant la l° escadrille des dragueurs. ) Comment les malheureux petits navires de pêche ou de cabotage qui circulaient sous un pareil déluge de fer et de feu, ne furent-ils pas tous anéantis? C'est ce que se demandent encore ceux qui les conduisaient durant ces heures terribles. Enervement des pointeurs turco-boches du fait de la nuit, ainsi que difficulté beaucoup plus grande que de jour dans l'appréciation des distances, sans doute? Deux seulement des nôtres, Chambon et Camargue, furent touchés et eurent des blessés. Moins heureux, les Anglais, car ils avaient aussi leurs sweepers (balayeurs), en perdirent un qui sauta sur une mine, tandis qu'un obus de 152 éclatait à bord du croiseur d'escorte l'Amethyst, et y tuait 20 hommes. Ces fantastiques parties de pêche au flambeau, et sous la mitraille, offraient d'ailleurs de tels attraits, dont le moindre n'était certainement pas le danger, qu'il y venait des invités des autres bateaux, curieux de voir ça. Et quand ils en avaient plein les yeux, entre deux manoeuvres de la drague, on profitait de l'éclairage a giorno des projecteurs pour se livrer à une de ces parties de loto chères à nos cols bleus, à moins que quelque chanteur en vogue sur les gaillards d'avant ne se fît entendre dans son répertoire.

IX - LE SOUS-MARIN ET LA MINE

Aux cuirassés, croiseurs, torpilleurs et chalutiers en action dans les Dardanelles, s'étaient jointes deux autres sortes d'intrus, les hydravions et les sous-marins. Les premiers, pour fouiller les criques et découvrir les mines oubliées, en exécutant des vols bas au-dessus de l'eau. Quant au rôle des seconds, moins nous en parlerons et mieux il vaudra, afin de ne révéler, à leur sujet, ancune particularité dont puisse profiter l'ennemi. Il est cependant une aventure, survenue à l'un d'eux, que nous pouvons conter, une vraie histoire à faire dresser les cheveux sur la tête. Cela se passait le 14 mars. A 3 heures du matin, le Coulomb appareillait de Mavro (îles aux Lapins) avec la double mission de torpiller tout navire ennemi qui chercherait à poser de nouvelles mines et d'aider au repérage des batteries turques. Or, la seule façon de remplir ce dernier objectif était, une fois parvenu dans la zone dangereuse, de naviguer tout le temps au périscope, pour bien attirer les coups, et de noter le gisement des batteries qui ouvriraient le feu. Toutes les chances de se faire envoyer par le fond, quoi! Arrivé devant les détroits au point du jour, le Coulomb attend la sortie des dragueurs pour s'y engager à son tour. En passant à portée, les hommes échangent des brocards: " Bonne pêche, les ravageurs?"- « Soyez tranquilles, on vous en a laissé! » Ils ne croyaient pas si bien dire. Jusque-là, le sous-marin a fait route en surface. Parvenu au point A (voir le croquis), la terre ayant commencé à le servir, il prend la plongée et suit le parcours indiqué par le grahhique, son périscope faisant gerbe comme l'évent d'une baleine. Naturellement, des projectiles se mettent à pleuvoir de tous les côtés, avec accompagnement du tambour que les marteaux d'eau jouent sur la carapace d'acier. Mais l'équipage les entend à peine. Il est trop attentif à recevoir les ordres dont l'exécution représente sa seule chance de salut, trop affairé après les manivelles de commande et les leviers bizarres, trop étourdi par les relents de benzine et le ronflement des machines bien graissées. " A 7 h. 30, nous sommes au point B. Ne découvrant aucun bâtiment suspect sur le champ de mines, viré de bord et rentré le périscope. (Journal de bord du lieutenant de vaisseau Delègue, commandant le Coulomb.) Viré de nouveau en C, à 7 h. 50. Navigué, le périscope masqué, ne prenant vue que toutes les dix minutes et pendant quelques secondes à peine. A 8 h. 40, viré en D. Mais cette fois l'abattée s'arrête brusquement, tandis qu'à l'avant on ressent un choc brutal, puis des coups répétés sur le ballast, à croire que tout va se démolir. En même temps, la barre de plongée devient tellement dure à manoeuvrer, que je dois renoncer à m'en servir. J'ai beau mettre en avant à toute vitesse, l'évolution ne se produit que péniblement. Le navire est comme bridé et les chocs continuent. " Or, ceux du Coulomb avaient compris tout de suite de quoi il s'agissait: c'était la Mort en personne qui cognait à la muraille, sous la forme d'une mine dont l'orin venait de s'engager dans le gouvernail avant. Rabattu le long de la coque, l'engin burinait contre, et la seule question était de savoir quand il exploserait, ce coup-ci ou le prochain? Car tout ce qui tue est sujet à d'étranges caprices, faisant même parfois grâce, sans qu'on puisse s'expliquer comment ni pourquoi. Et dans l'attente du grand coup de tam-tam de la fin, le Coulomb continuait son galop fatal, enlacé à la danseuse titubante qui s'était accrochée à lui. On voit d'ici le tableau, et le parti qu'en eût tiré un Rudyard Kipling. Mais le commandant Delègue ne daigne même pas s'apercevoir de ce que la situation offre de tragique. II se contente d'expliquer sa manoeuvre. Pour se débarrasser de ce qui surcharge son bâtiment et l'empêche de gouverner, le seul plan serait de remonter à la surface, d'ouvrir le capot et d'envoyer des hommes à l'extérieur. Il essaye de le faire, mais, au moment où il va émerger, un aéro s'envole de Souan-Déré et fonce dessus. Plongé bien vite, toujours en compagnie de la mine qui frappe à coups redoublés, tandis qu'éclate la furieuse pétarade des bombes lancées par l'avion. Nouvelle tentative un peu plus loin, et, afin que la série soit complète, rencontre nez à nez avec un torpilleur turc, accouru pour achever l'ennemi pris au lasso. Replongé à tout risque, et fait route en profondeur jusqu'à la sortie du détroit, en ne donnant plus que les coups de périscope strictement indispensables pour se guider. Oui, plutôt sauter avec la mine qu'être pris par les Turcs! Car tel était le dilemme, et le Coulomb n'eut pas une minute d'hésitation. Et ce qu'il y a de plus incroyable, c'est que la mine ne sauta pas... " Extrêmement alourdi, ne marchant plus que 3 noeuds sur le fond malgré que le courant fût pour nous, j'avais toutes mes barres à monter et n'arrivais à prendre vue qu'en mettant à toute vitesse. Je m'étais, bien entendu, débarrassé de tout ce que je pouvais comme lest liquide, et ai dû faire surface en F, à bloc de mes batteries d'accumulateurs. " Mais le Coulomb était sauvé. Dès qu'ils purent sortir de leur prison, les hommes virent une mine peinte en gris se dégager de l'avant et courir le long du bord. " On distinguait nettement la patte d'oie et le bout de l'orin de fixation. Elle était dans un état de conservation telle qu'elle ne devait être mouillée que récemment, et il est d'autant plus étonnant qu'elle n'ait pas explosé dans ses chocs répétés contre la coque. Quand elle me lâcha, un navire en surveillance à l'entrée du détroit l'aperçut et la fit sauter à coups de canon. " C'est ainsi que se termine le récit du commandant du Coulomb, et je me ferais scrupule d'y ajouter un seul mot. Mais d'autres furent moins heureux, et l'horrible sort auquel échappa le Coulomb devint celui du Joule, commandé par le lieutenant de vaisseaux Aubert du Petit-Thouars, cousin du brillant capitaine de frégate du même nom, celui dont j'ai mis le précieux journal à si large contribution. Officier d'élite à tous les points de vue, et dévoré par le désir de faire comme il est de tradition parmi les siens, le commandant du Joule s'était offert pour attaquer les transports turcs dans les Narrows, en même temps que les submarines anglais exploraient la mer de Marmara. Parti de Moudros le 1°mai de grand matin, on le vit plongée à l'entrée du Détroit, mais ce fut en vain que l'on guetta son retour. Il ne reparut jamais... La nuit suivante, un sans fil intercepté nous apprenait deux très mauvaises nouvelles: la première, que les Turcs avaient coulé en Marmara, le sous-marin australien A-E 2 et fait l'équipage prisonnier; la seconde, qu'un autre submersible, demeuré inconnu, avait dû rencontrer une mine à hauteur de Chanak et sauter avec, d'après l'aspect des débris projetés par l'exploxion de celle-ci. La trouvaille que fit l'Agamemnon, de garde dans les Dardanelles, du réservoir à air d'une torpille marquée comme appartenant au sous-marin manquant, vint confirmer les renseignements de l'ennemi. Le Joule avait bien disparu, hélas! emporté dans la plus tragique des apothéoses... Après l'arrière-grand-oncle, le légendaire commandant du Tonnant, qui à Aboukir, avait eu les deux jambes coupées par un boulet et s'était fait planter dans un baril de son pour mourir sur son banc de quart, après le grand-oncle auquel nous devons Tahiti, après l'oncle, l'amiral qui a laissé un souvenir impérissable dans le Pacifique, où j'eus l'honneur de faire ma première campagne sous ses ordres, le du Petit-Thouars du Joule a trouvé moyen d'ajouter encore à l'éclat d'un nom qui brillera impérissablement dans notre histoire maritime. Offrons nos plus belles couronnes à sa mémoire, ainsi qu'à celle des 29 irréprochables braves qu'il a conduits à la plus glorieuse des morts, pour la Patrie !  
 


X.- CUIRASSES CONTRE FORTS

Le 17 mars, on avait dragué tout l'avant-bassin des Dardanelles. La question qui se posait maintenant était d'ouvrir un chenal dans le grand champ de mines que les avions signalaient entre les Falaises Blanches et Souan-Déré, et de le prolonger ensuite à travers la double ligne qui barrait l'accès de la baie de Sari-Siglar, dernier coude avant les Narrows. Mais les dragueurs, déjà presque aveuglés par les faisceaux de lumière électrique dardés sur eux, ne pouvaient plus avancer tant que ne seraient pas détruites les batteries qui pullulaient sur les deux rives, de plus en plus nombreuses et rapprochées à mesure que l'on gagnait vers le fond de la cuvette. Et impossible de canonner ces batteries sans s'exposer au feu des grands ouvrages de Chanak et de Kilid-Bahr, qu'il fallait commencer par réduire au silence, momentanément tout au moins: Il ne s'agissait donc de rien moins que d'une attaque directe et à fond contre les maîtresses défenses du passage, dont voici un aperçu (2) :

  Groupe  a. II 152 
  de Souan-Déré  b. ? obusiers. 
    c. VI 57 à tir rapide ; x mitrailleuses 
    d. VIII 152 ; IV obusiers. 
    e. ? pièces de campagne et mitrailleuses. 
    f. III 152 ; ? pièces de campagne. 
    g. VI mitrailleuses. 
COTE    h. II 280 ; IV 240 ; V pièces de campagne. 
D'EUROPE  Groupe  i. VI pièces de campagne. 
  de Kilid-Bahr  j. (Hamidieh Toprak), II 356; III pièces de campagne 
    k. (Namazieh), I 280 ; I 260 : XI 240 ; III 210 ; III 152 ; 
    ? pièces de campagne. 
    l. II 152 ; III obusiers. 
    m. VI pièces de campagne. 
    Medjidieh Tabia), VI 210 
  Groupe  o. VI obusiers de 105. 
  de Dardanuse-  p. IV 152. 
  Falaises  q. ? pièces de campagne. 
  Blanches  r. VII 152 à tir rapide. 
COTE    s. (Hamidieh Tabia), II 356 ; VIII 240 ; VI pièces de campagne. 
D'ASIE  Groupe  t. (Hanudieh Sultanieh), II 356 ; I 240 ; I 210 ; IV 152; 
  de Ghanak  IV 120 ; V 87. 
    u. (Anadolou Medjidieh), III 280 ; IV 260 ; II 240; 
    II 210 ; III 152 ; ? pièces de campagne. 


Cela faisait un total de 102 pièces de gros calibre (152 et au-dessus) et d'une cinquantaine de canons de campagne, plus ceux des batteries mobiles, soit peut-être 150 en tout de ces derniers. Sans doute la flotte alliée représentait un chiffre de bouches à feu beaucoup plus considérable, 280 grosses pièces (134 et au-dessus) et 226 petites (100 et 76). Mais la configuration du détroit ne permettait qu'à un groupe restreint de cuirassés de tirer à distance utile. Ceux que nous verrons engager l'action décisive ne porteront que 148 canons lourds et 128 légers, et encore ne pourront-ils en utiliser que la moitié à la fois, ce qui réduira leur nombre à 74 (contre 102) des premiers et à 114 (contre 150) des seconds. La partie était donc loin d'être égale. Le feu était, il est vrai, aussi malaisé à régler d'un côté que de l'autre, à cause de la mobilité perpétuelle inhérente au navire, que vents, courants et marées ne laissent jamais en repos, fût-il mouillé ou même affourché. Or, le moindre déplacement de sa part exige une modification de pointage immédiate et pratiquement irréalisable, aussi bien sur le bateau, si on considère celui-ci comme plate-forme de tir, qu'à terre si on l'envisage comme but. Et, de fait, nous avons vu et verrons jusqu'à 500 coups tirés par un ouvrage sur un cuirassé et réciproquement, sans que ni l'un ni l'autre s'en porte beaucoup plus mal. Mais, dans l'espèce, cet inconvénient devenait surtout préjudiciable à l'assaillant, puisqu'il l'empêchait de réaliser son objectif, qui était la destruction des forts. Pour y parvenir, il aurait fallu, en effet, accabler ceux-ci d'une telle quantité de projectiles tombant toujours au même bon endroit, que toutes leurs pièces fussent brisées, et un pareil résultat ne pouvait être obtenu que par des batteries absolument fixes, dont le tir ne variât plus une fois bien repéré avec l'aide d'avions. Tandis qu'en dehors de quelques coups heureux , démontant par hasard un canon, les alliés arrivaient seulement à rendre la place intenable pendant la durée de leur bombardement par mer. Obligée de se mettre à l'abri, la garnison en était quitte pour cesser le feu, prête à le reprendre aussitôt l'ouragan passé. Eût-elle même été tuée jusqu'au dernier homme, et son stock de munitions épuisé ou anéanti, que le remplacement des deux demeurait facile, tant que le fort ne serait pas investi par terre. Une autre supériorité de la défense consistait dans l'emploi des mines sous-marines, plus redoutables que toute espèce d'artillerie. On avait bien dragué les fixes, mais sans être jamais sûr de ne pas eu avoir oublié quelqu'une, et il restait en tout cas la menace des mines dérivantes, dont l'aléa était encore inconnu, et qui allaient décider de tout. Telles étaient les difficultés de l'entreprise. Après les avoir mûrement envisagées, l'amiral Carden ne crut pas possible de les surmonter, et laissa le commandement à son second, le contre-amiral de Robeck, auquel l'Amirauté anglaise donna ordre de marcher quand même.

XI. - LA JOURNEE DU 18 MARS   


La carte ci-dessous expliquera, mieux que tous les textes, le dispositif adopté pour une action où la division française joua un rôle aussi important que glorieux, malheureusement assombri par la perte du Bouvet. A 11 h. 30 du matin, le 18 mars, les quatre plus forts cuirassés de l'escadre combinée ,Queen Elizabeth (V 381 - XVI 152 - XII 76), Agamemnon (IV 305 - XV 76), Lord Nelson (comme le précédent) et Inflexible (VIII 305 - XVI 152) viennent mouiller en travers du détroit, à 13.000 mètres des Narrows, pour bombarder en tir lent les cinq principaux ouvrages de Chanak et de Kilid-Bahr. Ils sont soutenus par le Suffren (IV 254 - XIV 190 - XIV 76) et le Prince George (IV 305 - XII 152 - XVI 76), chargés de les flanquer contre les batteries de campagne du voisinage. A peine le feu est-il ouvert (11 h. 40) que les forts ripostent. Medjidieh, Namazieh et Dardanus de toutes leurs pièces. Hamidieh d'Asie paraît n'utiliser que trois des siennes, Hamidieh d'Europe reste muet. Mais le tir des Anglais est excellent, surtout celui de la Queen Elizabeth, dont tous les coups vont au but. A midi, une explosion se produit dans le fort d'Hamidieh d'Asie et la ville de Chanak brûle. A midi l5, jugeant les forts assez maltraités pour pouvoir les affronter de plus près, une seconde formation de quatre cuirassés se porte à 4.000 mètres en avant de la première, et en marge de son champ de tir, pour attaquer les mêmes grands ouvrages, tout en combattant les batteries secondaires à proximité. Ce fut la division française, Suffren (IV 305 - X 164 - VIII 100 ), Bouvet (II 305 - II 274 - VIII 138 - VIII 100), Gaulois (IV 305 - X 134 - VIII 100) et Charlemagne (comme le précédent) qui eut le grand honneur de fournir cette avant-garde. Au signal de la Queen Elizabeth, nos quatre vieux excellents cuirassés, qui ne s'étaient jamais attendus à pareille fête, se lancent à la charge, Suffren et Bouvet le long de la côte d'Asie, Gaulois et Charlemagne suivant celle d'Europe. Ils devaient se remplacer l'un l'autre au poste le plus exposé, que l'amiral Guépratte avait naturellement choisi pour commencer. II s'y comporta si galamment, du reste, que les Anglais lui décernèrent d'enthousiasme l'héroïque surnom de Fire-eater - Mangeur de Feu - le même dont Nelson se plaisait à gratifier les plus vaillants parmi ses compagnons d'armes. Sur le duel qui s'engagea, tout de suite furieux, entre les batteries de terre et nos navires, de nombreux comptes rendus ont déjà donné suffisamment de détails pour que l'on connaisse assez bien ses phases principales. Mais en voici un petit récit qui offre l'intérêt de nous décrire l'action telle que la suivirent ceux d'en bas, y prenant part sans la voir: « Lorsque ce matin-là le clairon lança dans les divers entreponts les notes brèves de la sonnerie " aux postes de combat ", les matelots qui, comme d'habitude, étaient restés sur le pont jusqu'au dernier moment, dégringolèrent les échelles en trombe. Une minute après, chacun avait rejoint son poste. " Faites l'appel! Rendez l'appel! " - " Complet dans la rue 2. " Et bientôt les projectiles ennemis, qui tombent dans l'eau à quelques mètres du bord, commencent à marteler la coque comme à coups de masse. Qu'attendons-nous pour répondre? Le premier coup de canon partant du bord est salué par un " Ah! " de satisfaction... Mais quelle est cette fumée qui nous envahit tout d'un coup ? " Stoppez les ventilateurs! " On n'y voit plus. Les lampes électriques semblent des fils rouges, une affreuse odeur de poudre vous saisit à la gorge, on tousse, on crache. Evidemment nous avons été touchés. mais où? Quand la fumée s'est un peu dissipée, je regarde mes hommes. Rien d'anormal. Je demande des nouvelles de la rue 1: tout va bien. Un crissement se fait entendre au-dessus de nos têtes: c'est un projectile qui vient de déchirer la tôle de la cheminée. Au lieu de monter, cette fois la fumée redescend, moins dense cependant que tout à l'heure. Mais depuis quelques instants, il me semble que le bâtiment donne de la bande sur bâbord. Je ne me trompe pas, car elle s'accentue rapidement. Que se passe-t-il donc? De l'eau monte sournoisement entre le parquet de la chaufferie et le bas de la porte à guillotine de la soute à charbon. Plus de doute, la coque est percée et la situation peut-être critique. Mes hommes ont compris le danger, je vois pâlir quelques visages imberbes, mais personne ne bronche. « Cent tours en arrière! la pression à 15 kilos! " Il n'est plus question de voie d'eau, ni de danger. Une seule chose est intéressante, la pression. II faut 15 kilos, on les aura. Et le charhon s'engouffre dans les gueules rouges des fourneaux. Chez ces braves gens, d'instinct, le sentiment du devoir a primé tous les autres... Le combat est fini. Rapidement chacun remonte sur le pont, anxieux de savoir les nouvelles. Et, d'un seul coup, nous apprenons que le Bouvet est coulé, le Gaulois en danger de sombrer par l'avant, que l'incendie est à bord, que l'on a noyé les soutes à munitions 4 et 6. Mais, au moins, avons-nous fait du bon travail?° Les forts sont-ils démolis? Car c'est pour cela que les chauffeurs ont chauffé avec autant de coeur que les canonniers ont tiré, et ils sont aussi fiers du résultat que ceux qui pointaient nos énormes 305. " (F. Corcé, sous-officier mécanicien du Suffren.) Ecoutons maintenant ce témoignage, vibrant et coloré, que l'amiral Guépratte rend de ceux qu'il eut la joie de conduire à l'ennemi: « Notre raid nous amenait à 3.800 mètres des batteries de Dardanus et de Souan-Déré, et à 2.000 à peine des obusiers des Falaises Blanches, tous ouvrages bien servis et des plus mordants, tandis que les batteries de campagne, dont le nombre s'accroissait sans cesse, dissimulées dans les fourrés de la côte, nous battaient presque à bout portant, ayant soin d'atteler et de se déplacer fréquemment, sans que, trop occupés par l'artillerie lourde des grands forts des Narrows, nous eussions grand loisir de les rechercher et de les détruire. D'autre part, notre seule ressource pour battre avec succès les grands forts était de demeurer stoppés, nous bornant à dériver sous l'influence du courant. Il est aisé de concevoir que, dans de telles conditions, nous ne pouvions manquer d'être éprouvés par le feu intense de l'ennemi. Eh bien! j'ai ressenti une vive et légitime satisfaction à constater qu'en dépit de vicissitudes variées, aucun de nos bâtiments ne songeait à reculer d'une semelle. Le Gaulois, le Bouvet et le Suffren éprouvèrent de sérieuses avaries, malgré lesquelles ils restèrent aussi ardents au feu. Et, à 1 h. 55, lorsque le signal fut fait à la division française de se retirer pour laisser la place à une relève anglaise, j'eus de la peine à me faire obéir du vaillant Bouvet, lequel ne pouvait pas se décider à quitter la ligne de feu. Il évolua enfin pour venir se ranger dans nos eaux, et ce mouvement lui fut fatal. En moins d'une minute, le valeureux bâtiment, éventré par une mine dérivante, chavirait et disparaissait à jamais... Au cours des événements les plus dramatiques, il est parfois des mots qui arrachent le sourire, tellement ils décèlent de force d'âme chez leurs auteurs. Les premiers naufragés du Bouvet, amenés à bord du Suffren, me furent présentés. L'un d'eux semblait sussi surpris que joyeux d'exister encore, et comme je l'en complimentais, il se recueillit un instant, et eut cette réponse, renversante en pareille circonstance: « Ma foi, amiral, j'aurais cru qu'une mine c'était plus terrible que ça!..." Déjà très brillant au cours des engagements précédents, le Gaulois s'est fait le 18 mars une page hors de pair, une vraie page de Livre d'Or. Lorsque son commandant (le capitaine de vaisseau Biard) eut reconnu la gravité de sa situation (une voie d'eau ouverte par un projectile et que les pompes ne parvenaient pas à franchir), il déclina tout secours, s'interdit d'aller se jeter au plein sur le littoral ottoman, où il n'eût recueilli que honte et déshonneur pour lui, pour nous tous et pour notre Pavillon, et désespérant d'atteindre Tenedos, fit résolument route vers Drepano (Ile aux Lapin). En cours de route, voyant l'avant s'enfoncer toujours, il évacua les gens inutiles avec autant de calme et d'ordre que s'il se fût agi d'un appel de permissionnaires en rade. Lorsque je me rendis à son bord, les écubiers étaient déjà noyés et pourtant le clairon sonna le " garde à vous! " auquel chacun s'aligna sur les lisses avec une correction militaire qui, étant données les conjonctures, était positivement touchante."

XII. - GLOIRE AU " BOUVET " !

Mais écoutons les réchappés du Bouvet, ces hommes étonnants que la plus épouvantable des catastrophes n'a pas démontés, écoutons-les nous raconter les derniers moments de leur pauvre navire, et prononcer son oraison funèbre: nous y trouverons les plus belles leçons de dévouement au devoir et de sacrifice résolument accepté. « La chute du bâtiment sur tribord est si brusque, que tout le monde a la sensation immédiate de l'irrémédiable, et l'évacuation commence aussitôt, sous la direction des chefs de groupe. Le commandant en second (capitaine de frégate Autrie, disparu) qui revenait de la tourelle I (dont les servants étaient tous asphyxiés, comme on le verra plus loin), rencontre l'officier de sécurité (capitaine de frégate Cosmao, disparu); il lui dit: « C'est une mine, je vais voir ", et se précipite vers l'arrière de l'entrepont cuirassé. Le commandant Cosmao, lui, reste au pied de l'échelle du compartiment des mines et encourage les hommes qui commencent à monter, simples matelots d'abord, puis quartiers-maîtres et gradés, officiers en dernier. (Lieutenant de vaisseau Thevenard, réchappé). " Plus pittoresque est le témoiguage du maître torpilleur Coquin. « Nous étions dans le compartiment des torpilles. J'ai dit aux hommes: " C'est une mine, ça ne pardonne pas. F... le camp. " Le commandant Cosmao qui était au bas de l'échelle disait: " Pas de panique! pas de panique! " et il y avait plein de monde dans l'échelle, mais pas de cris ni de bousculade. M.Cosmao qui montait derrière moi m'a poussé pour m'aider (dans un semblable moment!). Arrivé au pont de batterie, je suis allé tomber dans la cloison tribord (le navire avait pris tout de suite 40° d'inclinaison). J'ai monté l'échelle qui tombe sur la tourelle avant. Les hommes étaient sortis. Je suis ressorti par la tourelle 6, par un rétablissement. Les hommes n'ont pas monté, parce qu'ils trouvaient l'échelle trop dure et sont allés sur les jardins (sorte de balcons autour des tourelles) bien que je leur aie dit: " A l'avant ! à l'avant ! " Je suis donc resté seul avec Bezu. J'ai été sur l'ancre. Au moment où je passais, la tourelle glissait de son pivot et tombait à l'eau (avec son canon de 164). J'ai attendu l'eau et me suis mis à nager. " Un débrouillard, celui-là, qui a réalisé le tour de force de se sauver sur la patte d'ancre", expression synonyme de « la parer belle ", dans le vocabulaire marin. En somme, presque tous les hommes des fonds sont parvenus à gagner la batterie supérieure, - à l'exception du personnel de la machine dont pas un seul n'est revenu: saluons très bas! Mais la bande est tellement forte (60° maintenant) qu'ils glissent et sont entraînés contre la muraille de tribord déjà couchée sous l'eau, sans pouvoir atteindre les ouvertures de bâbord, qui représentent le salut. En haut, sur les ponts et dans les tourelles, il est plus facile d'échapper. "J'étais dans le blockhaus avec le commandant, au porte-voix des machines (quartier-maître fourrier Jourdan). Le commandant (capitaine de vaisseau de La Touche, disparu) donne l'ordre de stopper. Personne ne répond dans le porte-voix, et le Perrusie (transmetteur d'ordres électriques) a déjà ses lampes éteintes. Le commandant m'a dit: "Sauvez-vous ". Il est sorti derrière moi. J'ai attrapé deux drisses de pavillon qui pendaient le long du blockhaus, et qui m'ont permis de gagner l'échelle tribord. J'ai été engouffré avec l'eau, et j'ai reparu à côté d'une baille. J'ai coulé deux fois." Voici maintenant comment Lapierre, canonnier breveté de la tourelle n° 4, parvint à se tirer d'affaire: " Quand le coup s'est produit, maître Le Fur (canonnier) dit qu'il faut évacuer, et M. Bécam (enseigne de vaisseau, réchappé) donne l'ordre. Rieux (quartier-maître canonnier) ouvre la porte de la tourelle. On voulait tous passer. Maître Le Fur dit: " Doucement! doucement! l'un aprés l'autre. " Nous sommes tous sortis l'un après l'autre. Le bateau était tellement incliné que je n'ai pas pu aller plus loin. Devant moi il y avait un homme qui était sur la cuirasse (dehors et presque sauvé par conséquent) qui a tombé et qui a rentré par la porte dans la batterie (d'où il ne pouvait plus ressortir à cause de la bande). Alors j'ai attendu que le bateau coule. J'ai été emmené avec le bateau. Je suis ressorti avec le tourbillon. J'ai rencontré Wagui (quartier-maître de manoeuvre, sénégalais) et Hermile (matelot fusilier) et je les ai suivis nageant jusqu'à la vedette du Prince-George. » Aucune recherche de l'effet, dans ces dépositions de simples matelots, mais quelle ferme allure! et comme on y sent le vrai courage, celui qui ne se connaît pas lui-même, avec cette sorte de stupeur que le danger passé laisse aux intrépides! Car si le poltron a peur avant et le lâche pendant, le brave, lui, ne tremble qu'après. Dans la tourelle de 305 avant, le drame final avait été précédé de l'asphyxie des servants, causée par une avarie dans le système d'écouvillonnage qui laissait refluer des gaz délétères de la poudre. L'accident était survenu dès le premier coup tiré. Aux trois suivants, tombent successivement Le Berre, servant de culasse (disparu); Mazeas, servant de chariot; Menant, servant de projectile (disparu) ; Pichon, surveillant (disparu). Le premier maître Labous (canonnier) avec le deuxième maître canonnier Sibois (disparu) comme culassier et Pouliguen (canonnier, disparu) comme chargeur, se mettent à servir la pièce, et le tir continue jusqu'à ce que cette nouvelle équipe se trouve réduite à maître Labous, qui charge seul le 11° coup, mais n'a pas la force d'aller jusqu'au bout et s'assoupit sur la culasse ouverte. Bouchon, servant de téléphone, et le pointeur viennent la fermer. En même temps, le lieutenant de vaisseau Boutroux, commandant la tourelle (disparu), tombe inanimé de son capot dans les bras de Bouchon. A cet instant l'ordre est donné de cesser le feu. Le docteur Duville, médecin-major du bâtiment, et un infirmier arrivent pour soigner les asphyxiés, et sont surpris avec eux tous par le chavirement, à l'exception du matelot Bouchon et de maître Labous, les deux uniques survivants de cette poignée de héros. " Je ne sais pas comment je suis sorti, dit celui-ci. C'est l'eau qui m'a remis. J'ai nagé, mais très vite fatigué, je me suis mis sur le dos, avec des avirons revenus du fond sous ma tête. " Sur 680 hommes et 29 officiers, 71 seulement furent sauvés. Gloire aux morts, et honneur aux réchappés du Bouvet!

XIII. - LE BILAN

Quand la division française se retira du feu, trois sur quatre de ses bâtiments étaient hors de combat. Nous venons d'assister à l'agonie du Bouvet qui, avant de sombrer, avait encaissé une douzaine de coups bien placés. Déjà atteint dix fois en 14 minutes, le Suffren, au moment où il changea de poste avec le Bouvet, reçut un dernier projectile de 240, lequel traversa la tourelle de 164 milieu, éclata dans la casemate de la pièce de 100, juste en dessous, y tua tous les servants (12 hommes) et mit le feu dans les fonds, où une soute à munitions eût sauté sans la présence d'esprit du quartier-maître Lanuzel. Ayant aperçu un commencement d'incendie dans sa soute, il la fit évacuer, en sortit le dernier, et, après avoir pris sur lui d'ouvrir le robinet qui devait la noyer, fut s'assurer que l'eau arriveait bien avant d'aller faire panser sa main, coupée par la vitre du volant de noyage: un petit quartier-maître qui a tout simplement sauvé son cuirassé! " Le courage et le dévouement de nos équipages, dans ces moments difficiles, sont encore surpassés par la simplicité de leurs gestes: oublieux d'eux-mêmes, parce qu'ils s'ignorent, ils ne se révèlent qu'à la faveur d'un événement imprévu. Tel ce quartier-maître Lanuzel qui, après avoir fait ce que l'on sait, vient me rendre compte de sa manoeuvre comme d'une chose toute naturelle, d'un exercice de branle-bas de combat terminé sans encombre. (Capitaine de frégate du Petit-Thouars, commandant en second du Suffren.) " Nous avons déjà parlé de la voie d'eau qui faillit entraîner la perte du Gaulois. Le valeureux navire avait reçu en outre un obus de 210 qui traversa la plage arrière, au ras de la tourelle de 305, pour éclater entre le premier et le deuxième pont, où 7 hommes furent atteints, en même temps que se déclarait un incendie assez vite éteint. Seul, le Charlemagne, commandé par le capitaine de vaisseau Lagrésille, quoique ayant aussi brillamment combattu que les autres, sortait à peu près indemne de l'affaire. La division anglaise qui vient remplacer la nôtre n'est pas moins éprouvée. Un obus envoie un de ses torpilleurs par le fond, tandis que l'Irresistible et l'Ocean sont coulés par des mines dérivantes, comme le Bouvet, et à peu près dans les mêmes parages. Pendant que l'Irresistible s'enfonce, officiers et équipage se sont groupés sur le gaillard d'arrière, complètement à découvert. Mais loin de respecter un ennemi désarmé et que la mer menace d'engloutir, les Turcs tirent plus que jamais sur cette foule compacte, dont 34 hommes sont tués en quelques secondes. Le même fait s'était d'ailleurs produit lors de la perte du Bouvet, où le feu des batteries ennemies fut concentré sur les embarcations procédant au sauvetage des survivants. Les Allemands avaient vite fait descendre les Turcs à leur niveau de barbarie ! Mais, pour en revenir à l'Irresistible, une partie de ses hommes fut recueillie par l'Ocean, lequel, bientôt après, sombrait à son tour. Nombre des rescapés de cette double catastrophe prenaient alors passage sur un destroyer, et l'acharnement du sort voulut que celui-ci fût aussitôt frappé par un obus et disparût également: journée peu banale pour les malheureux qui essuyèrent ces trois naufrages dans le cours d'un même après-midi ! Sur la ligne centrale des gros cuirassés, la Queen Elizabeth était plusieurs fois touchée, et l'Agamemnon obligé de se retirer avec de très grosses avaries. Enfin, à 4 h. 55, l'Inflexible, un des vainqueurs des Falkland, heurtait aussi une mine et ne s'en tirait qu'au prix d'un sacrifice atrocement cruel. Une déchirure, énorme, s'était produite tout à fait à l'avant, où l'eau montait très vite. Pour l'empêcher de gagner la tranche voisine et de faire chavirer le navire, le commandant dut donner l'ordre de fermer instantanément l'issue qui faisait communiquer les deux compartiments, la seule par laquelle on pût sortir du premier. Or, dans la partie ainsi condamnée, se trouvaient 26 marins en train de remonter par l'échelle de sécurité: 26 hommes, dès lors murés vivants, qui durent entendre, avec quelle angoisse, on le devine! le lourd claquement de la porte d'acier contre la muraille du même métal, suivi du sinistre roulement des écrous sur les boulons de fermeture. Crurent-ils à une erreur et se ruèrent- ils à la porte pour y taper désespérément en appelant au secours? Ou comprirent-ils tout de suite que c'était le couvercle d'un cercueil qui venait de retomber sur eux? Douloureuse énigme! Mais, quelle qu'ait pu être leur agonie, le salut du bâtiment primait tout. Il exigeait l'immolation de ces 26 victimes, et ceux qui eurent l'horrible devoir de l'accomplir n'hésitèrent pas... Lorsqu'il put enfin quitter sa passerelle, le commandant Phillimore alla se découvrir devant le panneau funèbre (il resta bouché jusqu'à ce que la voie d'eau fût étanchée) et dit simplement: " Paix aux âmes de ceux que j'ai dû sacrifier pour sauver mon navire. Ils ont bien mérité de l'Angleterre! " Quant aux forts qui avaient subi ce formidable assaut, aucun renseignement sur les pertes qu'ils essuyèrent. A 4 heures du soir, tous s'étaient à peu près tus, mais cela ne signifiait nullement qu'ils ne seraient pas prêts à recommencer le lendemain. De plus, il y avait les batteries de campagne qui restaient aussi mordantes que jamais, et impossible de venir à bout de quoi que ce fût, on le comprenait désormais, autrement qu'avec l'aide d'un corps de débarquement qui achèverait l'oeuvre des cuirassés, en allant détruire les pièces réduites au silence. Il fut donc décidé de surseoir aux opérations, jusqu'au jour où on aurait réuni assez de troupes pour procéder à une action générale, par terre et par mer, que l'on verra se dérouler dans nos prochains articles. C'est ainsi que se termina le plus considérable des engagements auxquels ait concouru une force navale depuis le début des hostilités. Le moment n'est pas encore venu de se livrer à la critique des opérations, et nous nous en abstiendrons dans le même esprit qui nous a fait écarter systématiquement toute appréciation sur la conduite des événements rapportés au cours de ces notes. Leur seul but est de donner, une idée de la très belle et très glorieuse part prise par notre marine à une expédition où elle a joué un rôle hors de toute proportion avec la petite division qui l'y représentait. Cela, on ne le dira jamais assez haut, grâce à l'autorité conquise par l'amiral Guépratte. « un de ces vaillants coeurs à qui rien d'impossible ", suivant la vieille devise française; grâce à la maîtrise professionnelle, à la résolution et à l'audace déployées par les commandants de ce peloton de fer, les capitaine de vaisseau Biard (Gaulois), Lagrésille (Charlemagne), de Marguerye (Suffren) et Rageot de La Touche (Bouvet), ce dernier héroïquement disparu avec son bateau, englouti par la mer qu'il voyait monter et refusant de quitter la passerelle qu'il faisait évacuer par les autres ; grâce aux officiers qui furent à la hauteur de toutes les tâches comme de tous les dévouements, nous les avons vus à l'oeuvre; grâce enfin et surtout à nos admirables petits matelots, dignes émules de leurs camarades, les immortels " Jean Le Gouin " de Dixmude et de Nieuport.

XIV. - HONNEURS SUPRÊMES

A terre, après la bataille, on enterre ses morts, et quand les régiments qui ont combattu reviennent du front, tout éclopés mais couverts de gloire, les camarades les acclament au passage. De même sur mer, sauf que le cérémonial diffère. Le lendemain de cette journée du 18 mars, où notre marine avait superbement donné sa mesure, le Suffren s'en allait au large de Tenedos, fendant à petite vitesse les lames courtes et rageuses que soulevait une fraîche brise du Sud, dans le matin gris et froid. Sur la plage arrière du cuirassé sont alignés les douze pauvres petits gars que l'on a trouvés, hachés et carbonisés, près de la pièce qu'ils ont courageusement servie jusqu'au bout. On les a cousus de toile à voile, linceul classique du matelot. Devant l'équipage silencieux et farouche, l'aumônier dit la prière des morts, et le commandant un adieu ému. Puis, sous le Pavillon national mis en berne, ce sont les honneurs du sifflet, comme aux amiraux quand ils quittent le bord, et trois salves de mousqueterie, tandis que, l'un après l'autre, glissent à l'eau les douze informes paquets de toile grise. L'eau fait plash ! gicle, s'écarte et se referme en bouillonnant, laissant chaque place marquée pendant un instant d'un cerne luisant et calme, au milieu des petites vagues à crêtes blanches. Et quelques secondes après, il ne restait plus trace d'eux, ni à bord ni sur la morne étendue des flots, plus rien que leur souvenir - mais impérissable, celui-là - ainsi que la soif de les venger! ...Dix jours plus tard. Comme deux blessés qui vont se faire panser à l'arrière, le Suffren et le Gaulois regagnent péniblement Toulon. Ils viennent de s'engager dans le canal de Cervi, entre Cythère et la Grèce, 5 heures du matin. Les clairons sonnent le branle-bas et chacun se secoue, encore drapé dans sa couverture grise, car il va sans dire qu'on est toujours aux postes de veille. Une aurore radieuse se lève, sur le calme de la mer, rosissant la terre de teintes exquises, qu'aucun pinceau, aucune plume ne rendra jamais. Sur la passerelle, commandant et officiers de service fouillent de leurs jumelles la pénombre enveloppant le cap Maléa: torpilleurs ou sous-marins s'y cacheraient si bien! Et, en effet, voici un destroyer qui se montre, suivi d'un second. La trompette Klaxson va donner l'alarme...Mais non! ce sont des Français, la Massue et la Hache, qui se font reconnaître. Puis, de la baie de Vétika, émergent maintenant des formes grisâtres, bientôt identifiées pour celles de nos Patrie, de nos Danton à 5 cheminées, du Courbet et de la France avec leurs tourelles superposées. Notre armée navale tout entière a momentanément quitté son fastidieux blocus, pour venir au-devant des cuirassés qui ont eu la chance si enviée d'aller au feu ! Rangée sur deux lignes de file, elle les encadre et les croise à 14 noeuds, petits pavois en l'air, équipages à la bande, passerelles, plages et boulevards bondés de matelots qui hurlent de joie, agitant frénétiquement leurs bonnets à pompons rouges. Hourras, sifflets de manoeuvre, sonneries de clairons, cuivres des musiques égrenant leurs marches les plus entraînantes: Sambre-et-Meuse, Tipperary, les Cols bleus, - c'est le salut enthousiaste de ceux dont le tour n'est pas encore arrivé, à ceux qui déjà ont eu leur jour de gloire.

XV. - SUR RADE DE MOUDROS

Depuis l'affaire du 18 mars, où 4 cuirassés furent éventrés par des mines flotantes - Bouvet (français) coulé, Irresistible et Ocean (anglais) coulés, Inflexible (anglais) très gravement avarié - l'escadre combinée a renoncé au forcement des Dardanelles par ses seuls moyens. Le nouveau plan consiste à attendre la formation d'une armée de débarquement qui coopérera avec la flotte. Jusque-là, ne se hasarderont plus guère dans les passes que des sous-marins ou des patrouilles de torpilleurs. Les navires de combat se borneront à arroser journellement les quatre ouvrages détruits à l'entrée, de manière qu'il'soit impossible de les réarmer. En ce qui concerne la division française, la perte du Bouvet, ainsi que le départ du Suffren et du Gaulois pour se faire réparer, la laissait réduite au seul cuirassé le Charlemagne, qu'accompagnaient les destroyers Poignard, Fanfare, Sape, Sabretache, Cognée, Coutelas, et les submersibles Faraday et Leverrier. Voici la liste, avec leurs dates d'arrivée, des bâtiments successivement envoyés pour la renforcer:
25 mars Askold, croiseur russe revenant d'Extrême-Orient (XIII 152 X 75).
27 mars Henri-IV, garde-côtes cuirassé (II 274 - VII 138).
28 mars Jauréguiberry, cuirassé d'escadre sur lequel l'amiral Guépratte transporte son pavillon (II 305 - II 274 - VIII 138 = IV 65).
14 avril Torpilleurs n°' 310, 311, 353, 357, 359, destroyer Trident.
17 Bernouilli, Joule , sous-marins.
24 Jeanne-d'Arc, croiseur cuirassé (II 194 - XIV 138).
25 Latouche-Tréville, croiseur cuirassé (II 194 - VI 138 - IV 65).
10 mai Saint-Louis, cuirassé d'escadre (IV 305 - X 138 - VIlI 100).
17 Suffren, cuirassé d'escadre (réparé) (IV 305 - X 164 - VIII 100).
Du côté de nos alliés, les cuirassés Queen (IV 305 - XIII 152 - XVI 76) - ne pas confondre avec la Queen Elizabeth, déjà sur les lieux - Implacable comme le précédent) et Goliath (IV 305 - XII 152 -- X 76) venaient remplacer les disparus. En même temps; commençaient à affluer les transports chargés de troupes, qu'escortaient les croiseurs Bacchante, Talbot, Minerva et Dublin. L'île de Lemnos, avec son magnifique port de Moudros, était la base choisie par les Anglais. Nous devions installer la nôtre à Mytilène, son pendant de l'autre côté du Détroit. Mais les fluctuations de la politique grecque ayant fait abandonner ce projet, notre corps d'occupation avait été se constituer à Alexandrie d'Egypte, avec une avant-garde à Trebouki, dans l'île de Skyros. Un peu plus tard, afin d'éviter l'éparpillement, celle-ci fut transportée à Moudros, devenu le centre de concentration générale que le gros de nos forces devait rallier au dernier moment. Encore plus spacieuse que celle de Toulon, la baie de Moudros est précédée d'un vaste mouillage-extérieur qui en double la surface, et admirablement protégée contre les mauvais temps si fréquents dans le fond de la mer Egée. « Nous sommes au milieu d'une immense forêt de mâts et de cheminées haletantes où règne l'activité la plus intense, - écrit l'enseigne de vaisseau R. Coindreau. Parmi les cuirassés et croiseurs, les transports, navires-hôpitaux ou navires-ateliers, les cargos et supply-ships, souvent accostés les uns aux autres par groupes de 3 et 4 afin de tenir moins de place, parmi les innombrables destroyers, torpilleurs, chalutiers, dragueurs et autres, circulent jour et nuit mille embarcations de toute espèce et de toutes formes, remorqueurs et citernes de nos ports de guerre, canots à vapeur, à pétrole, à rames ou à voiles, et jusqu'aux pinasses de course de Monaco et d'Arcatehon." Il va sans dire que la rade de Moudros avait été fermée par une double estacade infranchissable aux sous-marins, défense que complétait l'installation de projecteurs et de batteries pour tenir les rôdeurs à distance. " A terre, ce qui attire tout de suite l'attention, c'est la cathédrale orthodoxe, toute neuve et d'architecture assez commune; elle domine les maisons de Moudros, bourg misérable et sans aucun cachet, sauf peut-être la fontaine publique où, le soir, quelques femmes grecques viennent puiser de l'eau, surveillées par un agent anglais de la M. P. (Moudros Police) et sous l'oeil goguenard de territoriaux français dépenaillés. Partout alentour, des tentes et des baraques en planches, premier embryon d'un camp destiné à contenir pas loin de 50.000 hommes. Mais malgré toute cette animation, le séjour de l'île chère à Philoctète est loin d'être enchanteur. Dans la campagne, pas un coin de verdure, à l'exception de quelques figuiers tourmentés que l'on a peine à reconnaître pour des arbres. Ca et là, un moulin jaillit, lamentable, d'un sol rocailleux et désertique, couleur de rouille. Des cabanes de pierre abritent des bergers qui n'ont rien de bucolique. Dès qu'il fait un peu de vent, des tourbillons de poussière se mettent à rouler partout, et principalement sur les routes ouvertes à travers l'île par les pionners du corps d'occupation. (Même source que précédemment.) » Tous les jours arrivaient de nouveaux transports, et l'île généralement abandonnée de Lemnos voyait dans ses eaux jusqu'à 150 navires à la fois, représentant peut-être un million de tonnes, parmi lesquels figuraient les plus grands, les plus récents paquebots français et anglais. Car on ne s'imagine pas ce qu'entraîne la nécessité d'entretenir toute une armée à pareille distance: 2.000 kilomètre de Marseille - pour ne pas parler de l'Angleterre! Effort qui eût peut-être changé bien des choses, s'il eût été donné plus tôt, ou avec des moyens encore plus énergiques.

XVI. - DERNIERS PRÉPARATIFS DU DEBARQUEMENT

Galvanisés par les Allemands, les Turcs n'avaient pas perdu une minute pour se prémunir contre une attaque dont ils sentaient toute la gravité. Car, menacer Constantinople, c'était viser l'empire ottoman au coeur. Accumulation de troupes sur les deux rives du détroit; tranchées creusées tout le long d'une côte ardue, que l'assaillant aurait à gravir sous un feu terrible, et hérissée en outre de réseaux en fils de fer barbelés descendant jusque sous l'eau, de manière que l'on ne puisse prendre pied nulle part; épis de mitrailleuses en face de tous les points où l'accostage offrait quelque facilité; obusiers montés sur les principales crêtes dominant le rivage; batteries attelées et prêtes à se porter partout où le besoin serait; projecteurs électriques destinés à prévenir toute surprise de nuit; enfin, la valeur bien éprouvée des Turcs, surtout dans une guerre de siège, - telles étaient les ressources sur lesquelles la défense comptait pour nous rejeter immanquablement à la mer. Son seul embarras était de ne pas être fixée sur l'endroit où se produirait le débarquement principal. Le littoral européen laissait en effet le choix entre le golfe de Saros, si on voulait prendre les ouvrages des Dardanelles à revers, la baie de Suvia, qui ouvrait le plus court chemin vers Chanak, et le Sud de la presqu'île de Gallipoli, pour coopérer avec la flotte au forcement des passes. Mais il était loisible d'obtenir les mêmes effets en partant du front de mer asiatique, soit de Koum-Kaleh même, soit de n'importe où dans le Sud, ce qui obligeait les Turco-Boches à étendre leur surveillance sur une étendue de 100 kilomètres et plus, de Karachali à la baie de Bésika. Tout bien considéré, l'opération que les Anglais et nous allions tenter ne s'offrait pas moins comme une des plus hasardées qui aient été résolues depuis le fameux siège de Troie, y compris l'expédition de Sicile par les Athéniens, la tentative d'invasion de l'Angleterre par Philippe II, et le débarquement franco-anglais en Crimée, de dates et de fortunes si diverses! Dès le 17 avril, les premiers bataillons français arrivent d'Alexandrie sur 6 grands transports. Dans la nuit du 22 au 23, 8 nouveaux paquebots en amènent d'autres, escortés par le croiseur cuirassé la Jeanne-d'Arc, dont le commandant, le capitaine de vaisseau Grasset, sollicite et obtient la faveur de rester pour prendre part à l'action. « Venant de faire huit mois de croisière dans la Manche occidentale, où il a passé d'interminables journées et nuits de veille sans jamais voir l'ennemi, notre équipage ne se sent pas d'allégresse. (Journal communiqué par le commandant.) A 6 heures du soir, le 23, l'amiral Guépratte vient nous rendre visite. Après s'être entretenu avec les officiers, il s'avance vers le pont milieu. En un clin d'oeil nos 700 hommes l'ont enveloppé, serrés les uns contre les autres, suspendus par grappes au pont léger, aux cheminées, juchés dans les embarcations sur porte-manteaux. L'amiral parle bref, dit combien il sera content de mener la Jeanne-d'Arc au combat. Un courant d'enthousiasme s'établit instantanément entre les matelots et le chef qu'ils voient pour la première fois. Lorsqu'il achève par ces mots: « Il va y avoir de la joie pour vous tous. Et quand cela? après-demain ! " Une exclamation formidable retentit. Les cris de " Vive l'amiral! " durent plus d'une minute. Puis il repart avec son torpilleur-vedette, et un gabier breton, qui s'est informé de son nom et l'a retenu à sa façon, conclut : " Un rude homme, aussi donc, que cet amiral Kerbrat."

XVII. - PARTS DE GLOIRE

Le grand jour était pour le 25 avril. Les 36000 hommes que les Anglais avaient rassemblés à Moudros allaient être débarqués sur six points différents de la presqu'île de Gallipoli et autour de son extrémité méridionale, tandis que deux fausses attaques, dont l'une dirigée contre la petite ville d'Enos, à la frontière bulgare, obligeraient les Tures à rester éparpillés. Nos forces à nous, 15000 fusils et 92 canons, devaient former l'aile droite de l'armée combinée. Mais l'amiral Guépratte fit observer que si les batteries de la côte d'Asie n'étaient pas réduites au silence, leur tir pourrait compromettre la situation des transports et des troupes en train d'opérer de l'autre bord des Dardanelles. A la suite de quoi une diversion énergique fut résolue, et son exécution confiée à l'amiral français. Objectif: occuper Koum-Kaleh de vive force et s'y maintenir pendant le nombre d'heures nécessaire à la prise de possession par les alliés, sur la rive opposée, d'un territoire suffisant pour s'y organiser défensivement, en même temps qu'effectuer une menace de flanc sur la baie de Résika. Conformément à ce plan, les Anglais quittèrent Moudros dans l'après-midi du 24. Ce fut un interminable défilé d'environ 50 bâtiments de guerre, grands et petits, suivis par une centaine de paquebots, partant avec un entrain indescriptible, au son des musiques militaires et des hourras mille fois répétés qui faisaient retentir les échos de l'île désormais vide, ou presque. Avant de prendre le large, notre petite escadre se livrait à un dernier exercice de débarquement lequel avait, sur tous ceux pratiqués par nos marins au golfe Juan, l'avantage d'être la répétition générale de la pièce qui passait le lendemain, comme on dit au théâtre. Tout a été publié, ou à peu près, sur la splendide façon dont nos alliés remplirent leur programme. Nous n'y reviendrons donc pas et nous contenterons de raconter avec quel brio notre division navale s'acquitta de l'aventureuse mission qui lui avait été confiée. Car les forces prévues pour l'attaque de Koum-Kaleh étaient si minimes - 6° régiment colonial mixte, une batterie de 75, un détachement de sapeurs et une ambulance: total 2.800 hommes formant brigade sous le commandement du colonel Ruef - que leur succès dépendait essentiellement de la préparation d'artillerie par la flotte, du point de descente choisi, et de la rapidité du mouvement. Or, cette fois encore, la marine se montra pleinement à hauteur de sa tâche, en trouvant moyen de jeter cette poignée d'hommes à terre avec assez d'adresse pour qu'elle puisse y rester accrochée. Examinons d'abord la position qu'il s'agissait d'enlever et que le Poignard avait reconnue minutieusement dès le 20 avril. Koum-Kaleh est un village de pêcheurs, à l'extrémité d'une langue de terre comprise entre la mer et l'embouchure du Mendéré, le " divin " Scamandre d'Homère. Plat et sablonneux à la pointe, le terrain se relève dans le Sud. Son premier ressaut est occupé par un cimetière dont il sera souvent question dans les pages qui vont suivre. Après quoi il monte en pente douce jusqu'au mamelon d'Orhanié que domine, un peu plus loin, le tertre important sur lequel est bâti le gros bourg de Yenicher, avec ses 9 moulins à vent. Ces deux dernières hauteurs sont garnies de fortifications que les escadres alliées ont détruites un mois auparavant, mais où l'on a, depuis, établi des batteries de campagne. En avant de Koum-Kaleh, se dresse un vieux fort carré et bastionné, aux murailles épaulées de terre, le château d'Asie, ouvrage en grande partie effondré par nos obus, derrière lequel pouvait cependant se dissimuler une défense mobile des plus sérieuses. Un appontement, dans un état de délabrement complet, prend racine un peu à l'Est du fort et dessert le village, qu'un pont jeté sur le Mendéré fait communiquer avec l'arrière-pays. Deux moulins marquent l'embouchure de la rivière. Sur l'autre rive de celle-ci, à 3.500 mètres de Koum-Kaleh, s'élèvent les collines d'In-Tépé et de l'Achilleum, dont les replis fourmillent de pièces presque impossibles à repérer et prêtes à croiser leurs feux avec ceux d'Orhanié et de Yenicher. Après avoir fait le tour de la pointe, les officiers de terre et de mer en exploration sur le Poignard avaient été d'avis que la seule place où nos soldats trouveraient un peu d'abri pour débarquer était un tout petit terre-plein carré, d'environ 15 mètres de côté, situé au pied même du mur de l'antique forteresse. Celle-ci le commandait d'une hauteur de 12 mètres, mais une brèche y était largement ouverte, permettant l'escalade.

XVIII. - VERS KOUM-KALEH

Le temps, remis au beau depuis le 23, semblait vouloir nous favoriser. Après le long exode des Anglais, accompli dans la journée du 24, la division Guépratte appareillait à son tour, vers les l0 heures du soir. Elle comprenait le Jauréguiberry (pavillon amiral), l'Askold, le Henri-IV, la Jeanne-d Arc, avec les torpilleurs et contre-torpilleurs dont nous avons déjà donné la liste. Derrière, venaient trois croiseurs auxiliaires, Savoie, Provence, Lorraine, et les transports du détachement Ruef, Vinh-Long, Carthage, Théodore-Mante, Ceylan, Duguay-Trouin (hôpital), ainsi qu'une douzaine de chalutiers et remorqueurs. Il faisait un clair de lune superbe, une température exquise, et la mer restait d'un calme absolu: une de ces idéales nuits d'Orient, pendant lesquelles l'âme éprouve le besoin de s'évader, d'échapper par le rêve aux mornes réalités de l'existence. La route avait été mise pour passer au Sud de Tenedos et prendre le canal de Cadaro, de manière à se trouver devant Koum-Kaleh avec le jour. Dans le lointain, les projecteurs des Dardanelles agitaient fiévreusement leurs grandes antennes lumineuses. On sentait que les Turcs, avertis par le mouvement inusité de navires qu'ils avaient pu constater, se tenaient sur leurs gardes. A bord, chacun prenait ses dernières dispositions en vue du lendemain, se demandant ce qui l'attendait. Car l'affaire promettait d'être chaude, et tout le monde n'a pas le sommeil de Turenne, à la veille d'une bataille. Vers 4 heures du matin, en arrivant à hauteur de Yenicher, les cuirassés stoppent et amènent leurs embarcations, que les canots à vapeur vont conduire jusqu'aux transports afin d'y prendre les troupes. Ils mouillent ensuite à environ 3.000 mètres de terre, dessinant un vaste demi-cercle autour de KoumKaleh. A 4 h. 45, comme l'aube commence à poindre, un grondement lointain se fait entendre, annonçant le premier coup de canon des Anglais contre Gaba-Tépé. Un quart d'heure plus tard, nous ouvrons le feu sur la côte d'Asie. " Un bruit affreusement sec: c'est l'Askold qui débute par une salve de 8 pièces. Le grand tintamarre commence. Le soleil n'est pas encore levé que déjà des globes de feu sortent des tourelles des cuirassés qu'entoure une fumée rousse. Sur son plateau qui domine la mer, la petite ville de Yenicher tombe par miettes ou vole en poussière. Les toits de tuiles sont volatilisés en nuages rouges et le ciel apparaît dans les brèches énormes des murs. Quant à Koum-Kaleh, ce n'est bientôt plus qu'un monceau de terre informe d'où s'élèvent des colonnes de fumée noire. (Lieutenant de vaisseau de Sèze, commandant le torpilleur 353.)" Lorsque le jour se lève, radieux, à l'heure qu'aucune bataille, aucune conquête humaine ne changera jamais d'une seconde, le spectacle est unique. Partout des navires, des embarcations, des chalands, allant et venant, couverts de troupes, de canons et de matériel. L'effervescence d'un essaim d'abeilles guerrières, sortant pour assaillir une autre ruche. " Sur les deux rives de l'Hellespont, on voit maintenant les obus faisant voler des tourbillons de fumées de toutes les couleurs, orangés, noirs ou blancs, selon le degré de combustion des gaz. Des gerbes de sable, de terre et de pierres sont projetées en tous sens. Aux éclairs lancés par la gueule des canons succèdent de légers panaches d'un jaune verdâtre, sous lesquels la mer prend des teintes livides. Les ponts du Jauré (appellation familière du Jauréguiberry) sont rapidement jonchés de douilles de tous les calibres, car une effroyable dépense de munitions peut seule obliger les Turcs à reculer suffisamment pour permettre le débarquement. (Docteur Bartet, médecin principal du Jauréguiberry.) " Le canon tonne depuis le golfe de Saros, où les Anglais opèrent une feinte, jusqu'à la baie de Bésika, dans laquelle nos croiseurs auxiliaires Provence et Lorraine simulent une attaque. Les batteries turques ne répondent d'ailleurs que faiblement. Elles se réservent pour foudroyer embarcations et soldats à bout portant.



XIX. - LA DIVERSION FRANCAISE

A 6. 30, jugeant les choses au point, l'amiral Guépratte signale de faire embarquer la troupe dans les canots. Mais il y a plus de 3 noeuds de courant ce matin, et les chaloupes à vapeur ont peine à le refouler. Plusieurs chapelets de ces petits bateaux partent même en dérive. Ordre est donné aux torpilleurs de les prendre à la remorque, pendant que les destroyers viennent se ranger entre les cuirassés et la plage, pour balayer celle-ci avec leur artillerie à tir rapide. Vers 10 heures seulement arrive la première colonne de débarquement. Elle est amenée par le torpilleur 353 qui traine d'un côté la vedette de l'Askold et 7 embarcations, de l'autre un vapeur et 4 canots, marchant à peine 4 noeuds sur le fond. A petite distance de terre, les remorques sont larguées, et la vedette russe prend la tête avec son convoi. Malheureusement elle se trompe, et, au lieu de gagner l'endroit un peu couvert qui a été convenu, va chercher l'appontement détruit. Le groupe qu'elle pilote est immédiatement arrosé par les batteries turques, et criblé de balles que crachent des mitrailleuses installées dans un des moulins en bordure du Mendéré. La situation devenait des plus pénibles, quand un coup heureux de 240, tiré par le Henri-IV, et qui mérite de rester fameux, fait sauter le moulin avec mitrailleuses et tireurs. On voit les survivants se sauver en rampant hors du nuage noir soulevé par l'éclatement d'un projectile. Ayant reconnu son erreur, la vedette rebrousse chemin. Mais avant que les canots aient gagné l'abri du fort, In-Tépé les a repérés. Un obus atteint une chaloupe de l'Askold, où tout le monde est tué ou noyé. Le capitaine Brison, commandant la 10 compagnie du 6 colonial mixte, se jette alors à l'eau, entraînant ses Sénégalais dans un élan superbe. Suivons-les de loin, comme font leurs camarades de la flotte. Car, bien que nous bornant à relater les événements au seul point de vue maritime, l'action des navires et celle du corps de débarquement dépendent tellement l'une de l'autre qu'il est impossible d'exposer la première sans résumer les principales phases de la seconde. Or, à peine ont-ils touché terre que nos irrésistibles tirailleurs se précipitent, la baïonnette en avant, et grimpent d'une seule traite jusqu'au parapet du fort, conduits par le lieutenant Bonavit, lequel est tué à la tête de son peloton. Le capitaine Brison a le bras traversé par une balle, mais refuse de se faire panser, et enlève sa compagnie qui, avec l'aide de la 11eme, s'empare du fort, malgré de grosses pertes. Ce brillant exploit permet aux autres éléments de débarquer dans de meilleures conditions et assez rapidement. A 11 heures, le village de Koum-Kaleh est occupé en entier. Les troupes procèdent à sa mise en état de défense, et progressent le long du rivage, dans la direction d'Orhanié, que bombardent nos navires. On aperçoit de drôles de petites croix voler en l'air. " Vite mes jumelles - dit le commandant du torpilleur 333. Dieu me pardonne! ce sont tout simplement de pauvres Turcs qui, déménagés du fond de leurs tranchées par nos obus, font la roue à 20 mètres en l'air. " A midi, second voyage des embarcations. Les 1°, 2° et 8° compagnies vont aussitôt renforcer la ligne d'attaque. Mais, en débouchant de Koum-Kaleh, nos forces se voient prises sous le feu violent et précis de fantassins turcs retranchés dans le cimetière du village, et cruellement éprouvées. Lancées sur l'obstacle, les 3° et 9° compagnies sont arrêtées presque instantanément. Il faut attendre qu'on ait du canon. Le radeau qui amène l'artillerie touche terre à 2 h. 30. Dès que la première pièce est montée, le colonel Ruef cherche à battre le cimetière en tirant par-dessus les maisons. Pour obtenir un résultat efficace, on doit la traîner jusqu'à la lisière du village. Etablis entre le fort et la plage, de manière à battre les tranchées d'Orhanié, deux autres 75 sont vite découverts par les obusiers d'In-Tépé, dont un projectile tue une demi-douzaine de chevaux. Craignant de massacrer les leurs, les batteries turques n'osent plus tirer sur nos troupes, tellement elles sont rapprochées les unes des autres. En revanche, les obus pleuvent sur le fort de Koum-Kaleh et ses alentours, où nos marins organisent le service de plage avec la plus belle insouciance du danger Le radeau qui a servi au transport des pièces est accosté à terre, de manière à former ponton de débarquement. Des bouées sont mouillées au large, pour l'amarrage des chalands, et des va-et-vient établis avec le radeau. Un poste de signaleur est installé dans les glacis du fort. L'évacuation des blessés commence, ainsi que la réception des prisonnniers. Rien n'est négligé pour accélérer le déchargement et la réexpédition au front des munitions, vivres, outils, fils de fer barbelés, mitrailleuses prêtées par l'escadre, matériel de pansement, etc.. que le colonel Ruef demande au fur et à mesure de ses besoins. Tout cela dans le fracas des marmites et des shrapnels. Parmi nos officiers de plage, l'enseigne de vaisseau Nicolas, du Jauréguiberry, est blessé des premiers, mais ne consentira pas à abandonner son poste avant d'avoir dégagé les embarcations que la vedette de l'Askold avait conduites à l'appontement qu'il ne fallait pas. " Nous sommes seuls avec nos armements de baleinières, une quinzaine d'hommes, armés de fusils sans baïonnettes, qui ne pèserions pas lourd si les Turcs nous chargeaient, - écrit-il modestement. Je crie au canot à moteur du Jauré de donner l'ordre aux embarcations mal engagées de se laisser dériver sur nous, afin de les cueillir au passage. On continue à nous fusiller du parapet (cela se passe avant le premier débarquement), mais les coups portent mal, car il faut que les tireurs sortent la moitié du corps et s'exposent. J'admire la belle conduite de l'armement du vapeur qui remplit sa mission imperturbablement et avec un bonheur complet. Le patron, le 2eme maître Keraudren, debout à la barre, conduit la manoeuvre, son sifflet entre les dents, aussi calme que s'il s'agissait d'accoster la coupée d'un navire, avec des dames." Un autre officier, l'aspirant Damour, et 3 hommes de bonne volonté vont repêcher les mitrailleuses coulées avec la chaloupe russe. Celle-ci flottait encore, mais pleine d'eau. " Nous y entrons, moi et un de mes camarades, les balles et les éclats d'obus tombent dru comme gréle. Les mitrailleuses sont engagées sous les cadavres, trop profondément pour les avoir toutes les deux. Malgré nos efforts, nous ne réussissons qu'à en dégager une seule. Aucun de nous n'est blessé. Nous retournons à la plage remettre la mitrailleuse aux soldats, qui sont bien contents, - raconte naïvement le gabier Antoine Ferrandi, du Jauré." A 5 heures du soir, notre petit corps expéditionnaire est entièrement débarqué. L'obscurité va venir, et un avion (l'E-14, piloté par le lieutenant de vaisseau Barthélemy de Saizieu) ayant signalé l'arrivée de fortes colonnes ennemies par le sud, tout mouvement en avant est suspendu. La situation est la suivante: 4°,1°,2°,8° compagnies et 2 sections de mitrailleuses occupent le secteur Est, de la rive gauche du Mendéré aux abords du cimetière; le secteur Ouest s'étend du cimetière à la mer, mi-chemin entre Koum-Kaleh et Orhanié, tenu par les 5°, ll°, 10°, 3°, 9° compagnies (12° en réserve), avec 2 sections de mitrailleuses et une pièce de 75 portée sur la ligne de feu. En dépit de tout, nos héroïques coloniaux ont réussi à s'implanter sur le sol asiatique, renouvelant, à 3000 ans de distance et exactement au même endroit, la prodigieuse aventure des Grecs "aux belles énémides " que commandait Agamemnon. Beaucoup moins nombreux que ces derniers, les poilus du colonel Ruef n'en ont pas moins fait reculer devant eux toute une division turque, la 10° je crois, qui mettait probablement son invraisemblable défaite sur le compte de la fatalité. Pendant toute la journée, nos bâtiments de combat ont appuyé la progression des troupes, d'après les indications fournies par le commandement. Une fois la brigade bien retranchée, voyant la plage et ses abords violemment bombardés par les batteries d'In-Tépé, l'amiral Guépratte fit remarquer au général d'Amade le risque que couraient les embarcations si on les laissait à terre pour la nuit, tout prêt cependant à les y maintenir, dans le cas où le général le jugerait nécessaire. A quoi le général répondit: " Lorsque des soldats français descendent sur une terre ennemie, ils savent que c'est pour y demeurer, morts ou vifs. Dans ces conditions, amiral, vos embarcations deviennent inutiles, qu'elles retournent à bord." Incident qui, clôt dignement cette belle journée comme le remarque l'âmiral Guépratte.



XX. - GRANDE SYMPHONIE NOCTURNE

La nuit suivante fut une nuit d'angoisse, rappelant la célèbre noche triste que les Espagnols de Fernand Cortès passèrent devant Mexico avant de s'en emparer. " Sur les deux rives du Détroit, écrit le docteur Baillet, c'est un crépitement ininterrompu de feux d'infanterie et de mitrailleuses, s'enflant par moments, et accompagné d'incendies un peu partout. L'artillerie des navires tonne sans arrêter, surtout les pièces légères." Ceux de l'escadre sont anxieux de savoir ce qui se passe à terre, principalement du côté de Koum-Kaleh, où l'on aperçoit, au ras du sol, les feux de salve de nos tirailleurs qui ont peine à repousser des attaques à la baïonnette d'une violence extrême. La première, à 8 h. 30 du soir, porte sur toute la ligne. Elle est menée par au moins un régiment et demi, et se trouve arrêtée net devant les défenses accessoires qui garnissent le front de notre 3° bataillon (6° colonial), tandis qu'ailleurs des fantassins turcs viennent tomber à quelques mètres seulement des nôtres. A 10 h. 30 , 1 heure, et au point du jour, nouveaux assauts précédés de salves d'artillerie. Le dernier est conduit avec une énergie toute particulière, sur la droite de notre position qu'on n'a pas pu garnir de fils de fer, et arrive au corps à corps, mais n'en est pas moins repoussé en fin de compte. Au lever du soleil, toutes les longues-vues de l'escadre sont braquées sur le rivage, et on a la joie de constater qne nos troupes n'ont pas reculé d'une semelle, alors que, devant elles, des cadavres turcs jonchent le sol, sur une profondeur de 100 à 400 mètres. Pendant la même nuit avait rallié le Latouche-Tréville, croiseur cuirassé qui accompagnait le dernier convoi ramené d'Alexandrie. Il arrivait comme le rideau était levé, mais encore à temps pour assister au dénouement de la pièce, et voici dans quelles circonstances il obtint la permission qu'il en demanda, avec la même spontanéité que la Jeanne-d'Arc. " Vers midi, le 25, étant en route pour l'île de Lemnos, nous avons entendu le canot à plus de 100 kilomètres des Dardanelles. (Notes de l'enseigne de vaisseau Biard.) Tout le monde est monté sur le pont. On se bat, donc nos transports seront les bienvenus. Vers la fin de l'après-midi, nous entrons à Moudros par un beau coucher de soleil. La rade, magnifique, n'est plus meublée que de quelques transports. Des tentes, des moulins aux grandes ailes blanches, une église énorme et bariolée, c'est tout ce que l'on voit de la terre. Qu'allons-nous devenir? L'occasion est unique de marcher au canon, et notre commandant - le jeune et ardent capitaine de frégate Dumesnil - s'y décide immédiatement. A 6 heures du soir, nous nous élançons à 14 noeuds vers le Détroit tout illuminé. Les gros projecteurs turcs sillonnent l'horizon de larges traînées blanches. La lune est au zénith. Les silhouettes des bateaux se dessinent en sombre, à la lueur des coups de canon. Nous sommes très vite à portée des transports, qui paraissent gigantesques dans la nuit. Mais il faut trouver le Jauréguiberry, afin de prévenir l'amiral, et ce ralliement de nuit est très délicat, sans aucune donnée quant à l'emplacement des différents navires. Nous savons seulement, pour l'avoir appris à Moudros, que les Français opèrent sur la côte d'Asie. La fusillade fait rage des deux bords, et de toutes parts les signaux lumineux clignotent. Avançons toujours. Reconnu l'Askold, le Henri-IV, enfin le Jauréguiberry, avec ses mâts robustes. Après avoir communiqué au Scott (système de signaux de nuit), le commandant se précipite chez l'amiral. " Tout en dérivant doucement, nous avons pris place au théatre, et les hommes oublient de se coucher, malgré la fatigue des veilles de navigation. Le spectacle est fantastique. D'abord une centaine de paquebots, véritables fantômes avec leurs feux masqués. Devant eux, la ligne des cuirassés, que leurs canons entourent d'éclairs fauves, et qui jettent la lumière crue de leurs projecteurs sur toute l'étendue des côtes où l'on se bat. Au fond de la toile, l'énorme flambeau de Chanak, qui tourne lentement. Des lueurs et des explosions, on ne voit et n'entend que ça. Où est l'ennemi? Où en sont nos troupes? Impossible de le deviner. Mais les attaques sont furieuses et continuelles. L'Europe répond à l'Asie, et souvent elles partent ensemble; c'est la bataille dans toute sa beauté. Une heure du matin. Le commandant revient et nous réunit en hâte. A l'aube, nous serons au poste le plus avancé dans le Détroit. Il faut absolument écraser les Turcs sous notre feu, car aujourd'hui nos soldats se sont cramponnés comme ils ont pu. Et ainsi que naguère, à la veille des jours ardemment attendus, je m'endors avec le même désir que la nuit soit très courte et vite endormie, pour avoir la joie du réveil."



XXI.- SUITE ET FIN DE LA DIVERSION FRANCAISE

Dès que le jour le permet, nos navires de combat ont repris les positions turques sous leur feu, chacun la sienne. " Notre objectif à nous, Latouche- Tréville, est un cimetière planté de cyprès comme tous le sont en Orient, centre de résistance que le colonel Ruef a prié l'amiral de faire battre consciencieusement. Pendant que nous nous en chargeons, l'Alskold allume une fois de plus l'incendie à Yenicher, le Jauré accable Orhanié, et les salves de la Jeanne s'abattent sur le pont du Mendéré, rivière dont le ruban argenté se perd dans une vaste plaine, basse et marécageuse. " Nos troupes donnent en même temps l'assaut du cimetière. L'ennemi essaie de fuir, mais nos marmites lui barrent le chemin, et on voit s'agiter de petits drapeaux blancs. Du haut de son nid de pie, le maître-torpilleur de la Jeanne-d'Arc, que sa corpulence fait ressembler au postillon du père Tropique dans la classique fête du baptême de la ligne, signale que des Turcs sont faits prisonniers (150 environ). Cependant les batteries de terre répondent ferme à l'escadre et soudain la Jeanne-d'Arc se trouve encadrée par le tir d'obusiers dissimulés dans les collines d'In-Tépé. Un projectile à la mélinite éclate sur le masque de la 9° pièce, couche tout son armement sous la flamme et les brisures de métal. Reste seul debout le 2° maître Sévellec, le modèle des canonniers, affirme son commandant. Et je le crois d'autant plus volontiers que je connais le gaillard, neveu de mon vieil ami Mathieu Sévellec, de Camaret, ancien quartier-maître de timonerie avec lequel nous bourlinguions dans les mers du Sud, il y a quelque chose comme 35 ans de cela. Un second obus traverse le pont pare-éclats et va se loger dans la soute à charbon où les soutiers laptots, doués de ce beau sang-froid particulier aux consciences pures, s'imaginent que c'est un gros rat qui a fait ébouler un tas de charbon. Mais, comme le constate avec une sorte de regret le quartier-maître canonnier Carrié, du Latouche-Tréville, il y a tant de bateaux dans les détroits, que la part de chacun est forcément réduite à peu de chose! Devant le cimetière, le mouvement de reddition commencé est interrompu par une scène de confusion à la suite de laquelle nous rouvrons le feu. Le général d'Amade, qui est venu voir où en sont les événements, se fait conduire par un torpilleur à bord de la Queen Elizabeth, quartier général provisoire de sir Ian Hamilton, le général anglais. L'effet de notre diversion étant jugé suffisant, il est décidé que le 6° colonial sera rembarqué pendant la nuit. En attendant le combat continue, toujours aussi acharné. Mais, du côté d'Orhanié, la progression des nôtres était arrêtée par le feu d'une tranchée (marquée B sur le plan) tellement bien dissimulée qu'aucun de nos bateaux ne pouvait la battre efficacement. Le hasard voulut qu'elle fût découverte par la Savoie, dans sa première position sur la carte ci-jointe. C'était un simple paquebot armé en guerre, dont le commandant, le capitaine de frégate Tourette, n'en fit pas moins comme s'il avait eu un cuirassé à sa disposition. Seulement, il fut obligé de s'y prendre d'adresse, ainsi que lui-même va nous le raconter: " Demander à l'amiral à aller me placer dans l'axe et à faible distance de cette tranchée, c'était courir à un refus, à cause du manque de protection de la Savoie. L'amiral me pardonnera, j'espère, d'avoir eu recours à un petit subterfuge. Je lui demandai, par signal à bras, à me rapprocher de 1000 mètres de la pointe de Koum-Kaleh, pour assurer une meilleure utilisation de mon artillerie, ce qui me fut accordé avec la recommandation de ne pas dépasser le travers du Vinh-Long. J'appareillai donc, et quand j'eus suffisamment gagné dans le Sud, mouillai sur la perpendiculaire du Vinh-Long. De là je voyais la tranchée dans tout son développement et fis immédiatement ouvrir le feu à 3200 mètres. " La Savoie fut bientôt encadrée par les obus d'In-Tépé, et plusieurs la traversèrent de part en part, heureusement sans éclater, grâce à la minceur de ses tôles. Mais son mouvement avait eu le résultat espéré. C'est à la suite de cette heureuse intervention que le 2 maître canonnier Dacier ( promu et débarqué ) écrivait au commandant Tourette: « Quand vous quitterez la Savoie, vous pourrez vous vanter de rendre le bâtiment aussi pur comme vous l'avez reçu. " Compliment délicieusement naïf, où perce toute l'élévation des sentiments que le marin nourrit pour son bateau, quel qu'il soit. Ce fut alors une fuite éperdue de soldats ennemis, sortant de terre en rampant, grimpant sur les coteaux et dévalant dans une grande plaine derrière Orhanié. Une fois le tir de la Savoie un peu calmé, tous ceux qui n'avaient pas décampé et qui étaient encore vivants coururent au-devant de nos tirailleurs en agitant des drapeaux blancs. De même, près du cimetière, (environ 500 prisonniers recueillis à ce moment-là.) Nos troupes firent aussitôt un bond en avant. « Si l'effort avait été poursuivi, et des renforts débarqués, il est probable que le lendemain on se fût emparé de l'importante position de Yenicher, plateau dominant la mer et la plaine du Mendéré, et d'où, avec des 75 et de l'artillerie lourde, on eût pris d'enfilade les si ennuyeuses batteries d'In-Tépé et de l'Achilleum (Docteur Bartet).

XXII. -- LE REMBARQUEMENT

A 4 heures, l'amiral Guépratte, qu'il est impossible de retenir dès qu'on se bat quelque part, arrive à terre sur le torpilleur 311. Il est immédiatement salué par une chute de grosses marmites, dont une éclate à 30 mètres. Tout le monde s'est couché, sauf lui qui, demeuré debout et souriant, se contente de murmurer un instinctif : « Maladroits ! » Il est venu complimenter nos braves coloniaux et prendre ses dispositions en vue du rembarquement. Désespéré de se voir arracher du terrain si brillamment conquis, le colonel Ruef donne les ordres d'évacuation, en indiquant les positions de repli successives. Vers la chute du jour, le mouvement commence par la batterie et le matériel. Les premiers éléments d'infanterie embarquent à 10 heures du soir. L'ennemi, démoralisé, ne tente aucune attaque pour gêner l'opération. Seule, l'artillerie d'In-Tépé envoie sur la plage des projectiles qui causent des ravages terribles dans l'agglomération et provoquent un peu de désordre. Mais le calme se rétablit aussitôt, et le dernier soldat français a quitté la rive asiatique avant l'aurore. " Pendant que l'évacuation bat son plein - écrit l'aspirant Parsy, du Jauréguiberry - les obusiers turcs se mettent à nous arroser. Une marmite tombe et éclate sur l'appontement, où se trouve massée une section d'infanterie (10 hommes tués). Je me sens touché, en même temps que projeté à l'eau. J'essaye de me débattre, mais, gêné dans mes vêtements et emporté par le courant, je dérive vers une embarcation du Latouche, à laquelle je donne l'ordre de me ramener à terre. Il faut évacuer l'appontement sous la mitraille. C'est alors que le dévouement des matelots est remarquable. Certains d'entre eux ( Vals, du Jauréguiberry, entre autres) vont chercher des pauvres soldats blessés pour les conduire aux embarcations dans l'eau jusqu'à la poitrine, malgré le feu, sans sourciller. " Un autre officier de plage du même Jauréguiberry, l'enseigne de vaisseau Ciriaque, est également blessé. « A 2 heures du matin, un groupe d'embarcations pleines de Sénégalais nous accoste (torpilleur 353). Nous les prenons pour les conduire à bord de la Savoie et du Vinh-Long. Tous ces braves gens sont couverts, de trophées qu'ils offrent à nos hommes. Le Henri-IV a fini par faire taire In-Tépé. Les Turcs ne contre-attaquent pas, de sorte que le décrochage se produit le plus tranquillement du monde. Avec calme plat et clair de lune, les mouvements des remorqueurs sont faciles. Au petit jour, quand tout est fini, on voit un Turc sur la plage, agitant quelque chose de blanc. Mes matelots lui font un petit signe d'amitié: « Au revoir et merci ! " En somme, une très belle page pour la France et pour la marine, que cette trop courte incursion sur un coin de terre tant de fois chanté, dont les nôtres pourront dire à leur tour: Est in conspectu Tenedos, etc.



XXIII. - LES ANGLAIS A TERRE

Pendant que nous exécutions la brillante diversion de Koum-Kaleh, les Anglais livraient et gagnaient ce qu'ils appellent the great battle of the landing, la grande bataille du débarquement. Après deux jours et deux nuits d'assauts furieux, renouvelés avec l'indomptable opiniâtreté qui caractérise l'héroïsme britannique, ils réussissaient à prendre pied sur la presqu'île de Gallipoli où notre corps expéditionnaire n'allait pas tarder à les rejoindre. Car c'est, dorénavant, en opérant par terre et par mer que l'on espère arriver à ce forcement des Dardanelles que la flotte avait d'abord essayé toute seule, avec une généreuse imprudence qu'elle a payée très cher. Fini, pour le moment du moins, le monstrueux duel entre forts et cuirassés dont nous avons tenté de rendre les émouvantes péripéties; terminées les folles randonnées dans le Détroit où les marins alliés venaient si galamment affronter la mort sous sa forme la plus traîtresse en même temps que la plus hideuse, celle qui surprit les braves du Bouvet, de l'Irresistible, de l'Ocean et de l'Inflexible au plus profond de leurs géhennes étouffantes, et les fit passer par tous les supplices de l'eau et du feu avant de les couronner héros ! Désormais et jusqu'à l'heure du rembarquement, les navires n'agiront plus qu'en étroite collaboration avec l'armée. Toujours prêts à se sacrifier pour elle, ils devront la transporter, la ravitailler, la couvrir de leurs mouvants remparts, constamment s'interposer entre elle et les bâtteries de la côte d'Asie, ne jamais l'abandonner et assurer finalement sa retraite. Malgré la menace perpétuelle des mines dérivantes qui, depuis le drame du 18 mars, les ont obliger à se retrancher derrière des estacades, malgré la prochaine entrée en jeu des sous-marins autrichiens et allemands, pas une fois ils n'hésiteront à se porter où besoin sera pour appuyer un mouvement de nos troupes, les soutenir de leur artillerie ou détourner sur eux-mêmes l'attention et les coups de l'ennemi. Moins éclatant peut-être, mais encore plus pénible que quand ils combattaient isolément, leur rôle n'en sera pas moins glorieux. En particulier, la division navale française va y conquérir de nouveaux titres à l'admiration ainsi qu'à la reconnaissance du Pays. Impossible toutefois de suivre les événements maritimes sans rappeler de temps à autre le scénario militaire qui les détermine et les explique. D'où les courtes échappées que nous nous permettrons au dehors de notre cadre purement naval, à commencer par une indispensable récapitulation de ce qui s'est passé à terre depuis le débarquement de nos alliés. A peine ont-ils escaladé la crête des falaises qu'ils s'élancent en avant, espérant gagner du premier coup le fameux pic d'Atchi-Baba, dont les hauteurs commandent le Sud de la péninsule. Mais les Turcs se sont ressaisis. Incapables de tenir contre les gros projectiles des cuirassés qui les atteignaient de plein front tant qu'ils occupaient les abords du rivage, ils ont retrouvé toute leur force de résistance derrière une seconde ligne de défenses, invisible celle-ci aux canonniers de l'escadre. Nos alliés se virent donc arrêtés net, à trois kilomètres de leur point de départ, et " réalisèrent ", ainsi qu'ils disent, combien ils s'étaient trompés dans l'estismation des difficultés à surmonter. Au lieu du coup de main à grande envergure envisagé par eux, il leur faudrait réduire des positions que les Allemands avaient eu le temps de rendre formidables. En admettant que l'on y consacrât les effectifs suffisants, une longue suite d'assauts meurtriers pouvait seule en venir à bout. Le général sir Ian Hamilton résolut de donner le premier séance tenante, et convia le général d'Amade à cette fête, invitation à laquelle il fut répondu avec l'empressement que l'on devine.

XXIV. - AU TOUR DES NOTRES

Le gros de notre corps expéditionnaire se trouvait rassemblé à Tenedos, où avaient rallié les transports du détachement Ruef, escortés par les bâtiments de ligne. Le même jour (27 avril), le convoi appareillait à destination de Séddul-Bahr, tandis que les cuirassés retournaient mouiller pour la nuit sous Yenicher, à proximité du théâtre de l'action principale. Vers 8 heures du soir, notre 175° régiment d'infanterie se déployait déjà sur la droite de la 29° division britannique et coopérait avec éclat à une offensive qui nous portait sur la ligne: cote 200 - cote 236 (Eski-Hissarlik). Les journées suivantes furent consacrées au débarquement du restant de nos troupes, dont les divers éléments allaient aussitôt prendre part au combat qui n'arrêtait pas. En principe, la mise à terre du contingent français devait être opérée par les chalands et remorqueurs anglais. Mais la flottille de charge de nos voisins ayant beaucoup souffert, l'amiral Guépratte dut fournir les petits vapeurs et embarcations nécessaires, en même temps que de fortes corvées de matelots pour aider au transbordement de tout ce qui arrivait à la plage. Hommes, chevaux, mulets, sacs de farine et de café, caisses de toutes les dimensions, barriques de vin, blessés, prisonniers, matériel de campement, batteries, munitions, objets de pansement, tout cela s'accumulait devant les ruines du vieux château d'Europe, dans un désordre qu'augmentait encore l'éclatement des grosses marmites, celles que nos zouaves avaient tout de suite baptisées les " Orient-express ". Vous auriez dit les épaves de quelque gigantesque naufrage, jetées pêle-mêle sur une côte inhospitalière, et il semblait que jamais on ne débrouillerait un pareil fouillis. Et pourtant, grâce à l'adresse autant qu'à l'imperturbable sang-froid de nos marins, fourmis capables de continuer leur besogne sous n'importe quelle tempête de feu, tous ces monceaux de choses invraisemblablement lourdes et encombrantes disparaissaient comme par enchantement, chacune dans la direction qu'il fallait. " Vers 1 heure de l'aprés-midi (le 4 mai), comme nous reprenions le travail - raconte le quartier-maître canonnier Guyomard du Jauréguiberry - je me trouvais avec quelques camarades en train de charger un caisson d'artillerie, quand un obus tomba dessus. Les 4 chevaux de l'attelage furent tués, mais nous parérent certainement des éclats, car il n'y' eut qu'un matelot appartenant à la Foudre qui fut gravement atteint à la cuisse. Cet homme resta pourtant quelques instants debout, puis je le vis tomber en appelant " au secours! " Je me portai à son aide. Mais au même instant un autre projectile éclata non loin de moi, et je reçus des éclats aux jambes. Aidé par quelques camarades, nous transportâmes le matelot de la Foudre à l'ambulance où il fut pansé, et moi aussi. " De nouveau, les bâtiments de guerre français et anglais ont reparu à l'entrée des Dardanelles où ils se relayent, les uns arrosant les tranchées turques, les autres cherchant et réussissant souvent à faire taire les obusiers soigneusement dissimulés dont les " valises " bouleversent nos ouvrages, dévastent nos campements, rendent la côte intenable pour nos transports et leur déchargement la plus périlleuse des opérations. " Nous partageons notre temps entre le Détroit et le mouillage de Koum-Kaleh. Ici, c'est le repos des pièces, l'écouvillonnage à fond et les indispensables visites du matériel: là-bas, la lutte continuelle avec les batteries ennemies. Mais nous, nous sommes francs au jeu, très en vue, tandis que les obusiers invisibles ne montrent que de rares lueurs, seuls indices de leur présence. Nous parvenons cependant à les museler, provisoirement cela va sans dire, et pendant qu'ils tirent sur nous, ils laissent en paix les plages de débarquement. " (Enseigne de vaisseau Biard, du Latouche-Tréville.) A terre, on se bat nuit et jour, avec un acharnement terrible. Il faut, de toute nécessité, conquérir l'espace nécessaire pour loger les troupes qui continuent à arriver et nos arrière-neveux frémiront d'horreur quand ils sauront à quel effroyable prix, en vies humaines, le mètre de terrain a pu monter aux Dardanelles! Aussi le service de santé de la marine s'empresse-t-il de seconder celui de l'armée qui est complètement débordé. Non seulement les navires envoient tous les médecins, infirmiers et brancardiers dont ils peuvent disposer, mais une ambulance est installée par nos marins sur la rive Nord de la baie de Morto, en contrebas d'un demi-cerele de falaises qui l'abritent un peu. " Pour donner une idée du nombre de blessés qui nous passent par les mains, je dirai que le navire-hôpital le Canada, survenu vers midi (le 2 mai), repartait à la nuit avec son plein. " (Médecin principal Bartet, du Jauré.) Vers 5 heures du soir, l'amiral Guépratte descend, comme il en a l'habitude, pour se rendre compte des choses. Sa visite est le signal d'un redoublement dans le tir de l'ennemi. " Jusqu'à 2 heures du matin, les shrapnels arrosent le Détroit, les collines occupées par nos troupes et les alentours de l'ambulance qui a la chance miraculeuse de ne rien recevoir, bien que quantité de projectiles éclatent de 2 à 3 mètres de nous (même journal). Le spectacle est merveilleux, je dois le reconnaître. Un météore n'attend pas l'autre, c'est un véritable feu d'artifice. Les batteries des alliés répondent aux Turcs. Du poste de secours, on voit tirer quatre de nos 75, en batterie près du quartier général (alors dans le vieux château de Seddul-Bahr) et les déflagrations plus lointaines qui proviennent des cuirassés. D'innombrables balles tombent également dans les eaux de la baie et jusque tout près de notre poste qui reçoit encore des blessés, quoiqu'en beaucoup moins grand nombre qne pendant la nuit. Enfin, vers 2 heures du matin, l'artillerie turque se tait subitement. "> Et si nous rapportons tous ces détails, c'est pour donner une idée de la terrible situation de nos combattants aux Dardanelles où, faute d'un arrière-terrain suffisant, ils n'eurent jamais une heure de trêve dans le danger, jamais de sécurité nulle part, même pas un coin dans lequel mettre leurs blessés à l'abri du tir des batteries lourdes.

XXV. - OU POILUS ET COLS BLEUS COLLABORENT ÉTROITEMENT

Mais les Turcs recevaient incessamment des renforts. Aprés avoir été contraints de reculer quelque peu, ils se ruèrent pour reprendre les lignes perdues. Leurs officiers se croyaient tellement sûrs qu'une dernière attaque de nuit allait nous rejeter à la mer qu'ils étaient pourvus de feux de Bengale rouges, blancs et verts: les premiers indiqueraient à l'artillerie d'allonger son tir quand ils nous aborderaient, les seconds que nos tranchées étaient prises, les derniers notre retraite définitive. Les rangs de l'avant n'avaient même pas reçu de cartouches, ne devant faire usage que de l'arme blanche. " Attaquez l'ennemi à la baïonnette et tuez tout ! Si vous reculez d'un pas, c'en est fait de notre religion, de notre pays et de notre nation. Soldats, le monde vous regarde! Votre seul espoir de salut est de vaincre aujourd'hui! " disait un pressant appel à la foi islamique, signé du nom bien osmanli de : von Zorwenstein. Ce fut contre le secteur que nous occupions - de la baie de Morto au prolongement d'une ligne passant par Seddul-Bahr et le pont de pierre jeté sur le Kauli-Déré - que se portèrent les plus rudes efforts des Turco-Boches. A cheval sur les deux rives du Kérévès-Déré, ils dominaient les pentes auxquelles nous étions parvenus à nous accrocher et ne doutaient pas de nous en culbuter. Le 4 mai, nous avions repoussé tous leurs assauts, mais nos malheureux soldats étaient épuisés par 6 jours et 6 nuits de combats avec un ennemi perpétuellement renouvelé, alors qu'il nous avait fallu engager nos dernières réserves. Le moral restait excellent, et se manifestait par de vigoureuses contre-attaques; mais les pertes subies avaient désorganisé les cadres et ruiné les effectifs. On attendait d'un moment à l'autre l'arrivée de la division Bailloud, hâtivement envoyée de France, et on se demandait si elle arriverait à temps pour sauver la situation. Dans ce pressant danger, le général d'Amade fit appel à l'excellente camaraderie de la flotte pour la prier de contribuer à la défense de nos positions: 1° en battant le versant occidental du Kérévès-Déré de manière à arrêter les détachements turcs qui tenteraient l'abordage de nos lignes; 2° en mettant à sa disposition les compagnies de débarquement que l'on pourrait envoyer à terre; 3° en lui fournissant des sections de mitrailleuses et, un peu plus tard, 4 canons de 37 avec le personnel et les munitions nécessaires. " Je sais de quoi vos marins sont capables, disait-il à l'amiral Guépratte, et en les associant à mes hommes, je serai heureux de les leur donner comme des exemples de vigueur, d'endurance et de dévouement. " Or, presque tous les officiers et les hommes appartenant aux sections de débarquement se trouvaient depuis plusieurs jours en corvée à terre, où ils n'avaient pas eu un seul instant de repos, eux non plus. Mais la joie d aller voir les Turcs d'un peu plus près, de pair et compagnon avec nos poilus, leur fit tout oublier et à peine avaient-ils pris le temps de venir s'équiper à bord qu'un contre-torpilleur les ramenait à terre. « Pas de spectacle plus réconfortant, dit le médecin principal Bartet, que la fierté et le bonheur avec lesquels ils repartent en chantant, bien qu'anéantis de fatigue, les traits horriblement tirés et les yeux enfoncés jusque derrière la tête. Parmi eux se trouve un jeune homme nommé Clément Poli, fils d'un officier des équipages du Jauréguiberry. Le père, qui a perdu 5 enfants sur 6, dissimule son émotion quand il voit s'éloigner le seul qui lui reste, et l'exhorte à faire tout son devoir, comme un bon et fidèle matelot. " C'était, à l'une des extrémités de la hiérarchie sociale, la même sublime abnégation dont le général de Castelnau donnait l'exemple à l'autre bout.

XXVI. - LE RAVIN DE KEREVES-DERE

Voilà donc compagnies de débarquement et petits canons à terre, sans compter les équipes de ravitaillement et de secours aux blessés qui fonctionnaient toujours, et nous avons vu que ce n'était pas précisément une sinécure. Restait à satisfaire le principal desideratum du général, en envoyant un bateau s'embosser devant le ravin du Kérévès-Déré, afin de faire échec aux Turcs. Ce fut le Latouche-Tréville qui fut choisi pour cette mission périlleuse, étant celui dont la disparition affaiblirait le moins la division navale, et inutile de dire avec quel enthousiasme le vaillant petit croiseur se lança en enfant perdu dans les passes du Détroit. A peine y entrait-il que la batterie d Atchi-Baba parvenait à le repérer. Un de ses propectiles tombe sur un hauban du mât de l'avant et crible la passerelle supérieure où sont perchés les deux observateurs de mines, les quartiers-maîtres de timonerie Jaquin et Caric, dont le premier est tué, le second blessé. A l'étage en dessous, un éclat de bois ne fait heureusement que contusionner légèrement le commandant Dumesnil. Pour dérouter les pointeurs ennemis, le Latouche-Tréville change constamment de place, mais en restant toujours par le travers des tranchées à battre. " A 10 heures, retour de notre corvée de déchargement, par un torpilleur qui nous accoste sous le feu. Les hommes sont couverts de boue et tout blancs de poussière, mais ce n'est pas l'heure du " lavage corporel ", comme porte le tableau de service, et je vois arriver dans ma tourelle le brave Elias dont les yeux se ferment de fatigue. " A terre, ça ne se dessine pas encore ", me dit-il en style d'artiste. Mais voici l'amiral. La marque qu'il a fièrement arborée sur le Trident (contre-torpilleur) lui procure un superbe encadrement, dont il ne s'émeut pas. il vient nous voir en action, et nous promettre une belle nuit de combat. On craint pour ce soir de nouvelles attaques qu'il faut absolument enrayer, et jusqu'à demain matin le Latouche-Tréville aura l'honneur de figurer l'aile droite de l'armée française "- conclut avec une légitime fierté l'enseigne de vaisseau Biard. Le bâtiment s'est laissé un peu " culer " histoire de souper sans marmites (pardon du jeu de mots, il n'est pas de moi) et de réparer quelques avaries. Il remonte vers la côte comme le soleil se couche tout rouge, derrière le mont Athos entrevu dans le lointain. Le vent s'est levé du Nord-Est. Il fait froid. Pour se mettre le plus possible à l'abri des hautes falaises, le commandant Dumesnil mouille à environ 2000 mètres de terre. En même temps que le Latouche reprend le bombardement systématique des deux versants du ravin, ses projecteurs électriques forment, entre les lignes turques et les nôtres, un impressionnant barrage lumineux que l'ennemi n'osera pas franchir, ce qui va procurer à nos soldats le répit dont ils avaient impérieusement besoin pour attendre les renforts annoncés. " La nuit tombe quand nous jetons l'ancre. Nous voilà redevenus point fixe. Si nous sommes repérés, c'est l'écumoire. Et, comme avertissement, un premier projectile éclate à 10 mètres du carré, démolissant une chambre d'officier. Ça commence bien ! Il est 8 h. 15. Je descends près du servo-moteur (machine qui actionne le gouvernail) jusqu'à minuit, car nous ferons le quart par bordée. Des couvertures sont disposées dans les coins restés libres, et nous mangeons un biscuit en songeant que le jour sera long à venir. On entend contre la coque les coups de bélier des gerbes proches et je m'endors d'un sommeil sans rêves. Minuit. C'est mon tour d'être officier de manoeuvre, et je grimpe dans le blockhaus. Très curieux. Je me suis endormi dans un vacarme étourdissant, et tout est calme à présent. Un changement de projecteurs a déréglé le tir de l'ennemi qui, découragé, s'est tu. Nous éclairons toujours les crêtes du Kérévès-Déré, falaises blanchâtres d'où partent les lignes turques que nous continuons à arroser systématiquement. Un timonier ne quitte pas la montre d'habitacle et, toutes les cinq minutes, nos salves sonnent comme un glas. Des fusées, allumées par les Turcs, montrent qu'ils n'ont pas renoncé à l'espoir d'assaillir nos positions si, par hasard, le Latouche venait à renâcler. Je regarde la mer clapoteuse. Toujours ce courant terrible qui semble nous repousser, mais n'en conduit pas moins sur nous, avec 4 noeuds de vitesse, des mines invisibles dans la nuit. Des torpilleurs de grand'garde sont par notre travers. Devant, rien que les lueurs de Chanak qui brûle, mis en feu par les 380 de la Queen Elizabeth. A 1 heure, il faut relever l'ancre parce que nous avons dérivé. Nous remontons doucement vers notre précédent mouillage, le cap sur le gros projecteur de Chanak qui vire lentement. La lune vient de se lever sur la côte d'Asie, suffisante pour éclairer nos visages harassés. Pauvre commandant! Il voudrait bien s'asseoir un peu; je crois, après 23 heures de branle-bas... L'armement des 65 tourne autour du blockaus pour échapper à la bise de plus en plus fraîche, et je fais comme eux, tout en surveillant notre alignement (pour se rendre compte si le navire reste bien à son poste). Les Turcs n'ont décidément pas osé attaquer, peut-être grâce à nous, j'aime du moins à le croire. Au petit jour, nous partons nous ravitailler à Moudros, comme on signale le Burdigalia amenant (avec la France qui le suit) les unités si impatiemment attendues. » (Enseigne de vaisseau Biard.) Cette nuit, dont l'attachant journal qui précède ne nous a résumé que la partie relativement calme, avait été encore plus angoissante que celle du 26 avril, après le débarquement. Seule, la herse de feu et de lumière projetée par le Latouche-Tréville empêcha probablement les Turcs d'exécuter la charge décisive qu'ils avaient projetée contre nos troupes exténuées et réduites de moitié. Mais le mauvais moment était passé et voici dans quels termes le général d'Amade remerciait l'amiral de sa fraternelle assistance: « La compagnie de débarquement que vous avez bien voulu mettre à ma disposition revient ce matin à Seddul-Bahr, après avoir coopéré à la défense de nos lignes à côté de ses camarades de l'armée. Nous venons de recevoir des troupes de remplacement de France et d'Algérie, dont la présence me permet de vous rendre les fusiliers marins qui avaient débarqué hier soir. Je compte toujours sur l'appui du Latouche-Tréville pour battre la vallée du Kérévès-Déré. D'après les renseignements qui me parviennent, son action a été très efficace et a contribué à empêcher les Turcs d'attaquer nos positions avec la même vigueur que précédemment. Je vous serai reconnaissant de vouloir bien remercier le commandant de ce croiseur et d'agréer à nouveau l'expression de ma gratitude pour le concours que la division navale prête constamment au corps expéditionnaire d'Orient."

XXVII. - UN GROS OBUS QUI MANQUE SON EFFET

Mais le Latouche avait épuisé toutes ses munitions. L'amiral désigna son propre navire, le Jauréguiberry (commandé par le capitaine de vaisseau Beaussant), pour le role de flanc-garde que le général lui demandais de tenir jusqu'à nouvel ordre. " A 4 h. 45 (le 5 mai), le Jauré vient d'appareiller du mouillage sous Yenicher où nous avons passé la nuit, et remonte le courant des Dardanelles. Une aube claire dore déjà les premières cimes, chasse les grisailles de la baie d'Eren-Keui et de la vallée du Mendéré qui a retrouvé son grand silence. Les tertres d'Achille et de Patrocle se profilent au dessus des nuées qui embrument encore l'Asie, et, du côté de l'Europe, la longue table nue d'Atchi-Baba dresse son arête sombre sur le fond d'or du Levant- La nuit a été froide, une de ces aigres nuits de printemps, dernière revanche de l'hiver sur l'été bientôt vainqueur. Avec ce qui nous reste d'hommes (la compagnie de débarquement et les corvées ne sont pas encore rentrées), nous avons peine à armer notre artillerie. Nous n'en allons pas moins nous embosser contre ce fameux ravin du Kérévés-Déré d'où les Turcs, admirablement retranchés, sortent comme d'un repaire. Les nôtres se hâtent de réparer leurs ouvrages, au delà du vieux fort d'Eski-Hissarlik. On distingue les silhouettes des travailleurs, finement découpées sur l'arête de la falaise qui tombe à pic. Mais on a rappelé au branle-bas de combat. Le pont se vide et, sur les spardecks, les servants des pièces légères sont les seuls à se montrer. Les batteries d'Atchi-Baba ont déjà ouvert le feu sur nous, tandis que nos 65 et nos 47 commencent à cracher ferme sur les Turcs. " 5 h. 58. Une formidable explosion ébranle tout l'arrière du navire. J'y cours. En pénétrant dans le compartiment de la machine tribord, je le trouve envahi par une fumée âcre, épaisse: on n'y voit goutte et il est difficile de respirer. Les mécaniciens n'en demeurent pas moins à leurs postes. Le temps d'entraîner un détachement de sécurité, et je parviens jusqu'au salon de l'amiral où m'attend le plus beau spectacle de dévastation que l'on puisse imaginer. Un obus de gros calibre y a pénétré, en écartant délicatement deux des lames de laiton qui protègent les vitres de la claire-voie, et a éclaté au contact du deuxième pont. Les morceaux du projectile ont saccagé le salon, mis en miettes meubles et boiseries dorées, lacéré le portrait de l'amiral Jauréguiberry mais épargné une icone russe, criblé la cloison de la salle de bains, qui ressemble maintenant au fond d'une passoire, pour finalement s'abattre en pluie à travers le deuxième entrepont. Dans cette pièce où l'incendie couve parmi les débris de toute sorte, une silhouette m'apparaît, immobile et silencieuse. C'est l'amiral, qui sort de sa chambre. Ayant travaillé tard, hier soir, il s'habillait et se disposait à monter sur la passerelle quand il a été pris dans la rafale, sans que, par miracle, un éclat l'ait touché. Avec l'extraordinaire sang-froid qui le caractérise, il est venu se rendre compte des dégâts et contemple ses papiers gisant épars, brûlés et souillés. " Nous avons eu un réveil en fanfare ", lui dis-je. " Assurément! me répond-il en riant; tandis qu'il essayé de sauver sa correspondance. Pas un mot, pas un geste chez cet homme qui ne sait pas ce que c'est que la peur, ni même que l'appréhension. Nos matelots ont rapidement éteint le feu. Ils vont, viennent, plaisantent, mettent de l'ordre tout en furetant dans les coins, à la recherche d'éclats ou de souvenirs. Le danger, ils ne s'en inquiètent guère non plus, ces grands enfants qu'on est constamment obligé de rappeler au sentiment de leur propre sécurité, et dont l'insouciance traduit l'âme simple, joyeusement et naïvement brave. " Témoignage d'autant moins suspect qu'il émane d'un bon juge en matière de courage, du lieutenant de vaisseau Delègue, passé sur le Jauré en quittant le sous-marin le Coulomb dont nous avons conté l'effroyable aventure avec une mine qui oublia d'éclater.

XXVIII. - FANTOMAS

Le débarquement de la division Baillond a permis aux alliés de reprendre l'offensive. Elle se poursuivra jusqu'au dernier jour et avec des chances diverses, mais sans que nous puissions jamais franchir le Kérévès-Déré, ni les Anglais dépasser le village de Krithia. De notre côté, la prise de la redoute Bouchet, et ensuite de celles pittoresquement surnommées le Haricot, le Quadrilatère et le Bognon, marqueront les progrès, aussi lents que coûteux, d'une lutte peut-être encore plus acharnée que sur les autres fronts. Tous les jours un de nos cuirassés, escorté de torpilleurs et de chalutiers, vient soutenir nos troupes de son artillerie légère, tandis que ses grosses pièces cherchent les énervantes batteries de la côte d'Asie et les réduisent fréquemment au silence. Mais, le soir, on ne mouille plus devant la pointe de Koum-Kaleh vers laquelle le courant porte trop volontiers les mines dérivantes. C'est à Moudros ou à Kephalo (île d'Imbros) que les navires vont passer la nuit, excepté les transports en déchargement et les bâtiments de garde qui restent amarrés sous le cap Hellès, dans une espèce de petit port que dessinent de vieux bateaux coulés à courte distance du rivage. Là, on pourrait dormir tranquille, n'étaient les obusiers d'In-Tépé qui, ayant une fois repéré les appontements d'en face, les arrosent périodiquement, à toutes les heures du jour et de la nuit. Afin d'y remédier, l'amiral décide l'organisation d'un front de mer, armé avec des pièces de 143 que fournit la Provence: en les montant sur plates-formes bétonnées, il sera possible de procéder à un tir méthodique et efficace sur les batteries en question. Or, le 12 mai, les escadres alliées recevaient la nouvelle sensationnelle qu'un gran sous-marin boche - sinon deux - venait de franchir le détroit de Gibraltar. Selon toute probabilité, ce requin de haute mer était à destination des Dardanelles où il trouverait refuge, essence et proies à volonté. En conséquence de quoi, les mesures de précaution furent renforcées partout et la plus grande surveillance recommandée aux hommes de vigie. Comme bien on pense, l'imagination de ces derniers fit surgir nombre de périscopes et de dômes, qu'après canonnade ou charge à coup d'étrave on dut reconnaître pour d'innocentes barriques vides ou des bouchons de paille à la dérive, quand ce n'était pas quelque bande de marsouins se livrant à ses ébats. Aussi les matelots du Suffren - revenu de Toulon et portant de nouveau la marque de l'amiral Guépratte - avaient-ils baptisé du nom de " Fantômas " le monstre insaisissable dont la hantise donnait la berlue aux meilleurs yeux. Le 23 mai, cependant, le Jauréguiberry prolongeait la côte Ouest de la presqu'île de Gallipoli, lorsque le commandant, l'officier de quart et un second maître de timonerie distinguèrent très nettement le sillage d'un périscope, découverte dont fut prévenu le lord Nelson qui revenait de Gaba-Tépé, où les cuirassés anglais prêtaient la même assistance à leurs troupes que nous aux nôtres devant Kérévès-Déré. Et, dès lors, les gros navires ne firent plus que des routes en zigzag, comme s'ils eussent tous été pris d'ivresse. Deux jours plus tard, le 25, le fantôme se décidait enfin à se manifester. Vers 7 heures du matin,le Suffren le canonnait à 300 mètres. Trois heures plus tard, il attaquait la Vengeance en marche, et la manquait. Enfin, à une heure de l'après-midi, il torpillait le Triumph qui se trouvait au mouillage sous Gaba-Tépé: c'était malheureusement un bateau récent, dont les cloisons résistèrent assez longtemps pour permettre de sauver presque tout l'équipage (17 morts seulement). Ce qui n'émpêcha par notre Jauré de passer la nuit à la mer pour reprendre le lendemain matin sa faction dans le détroit. " La balade continue, - écrit un officier mécanicien. Le Charlemagne nous signale avoir vu des traces de pétrole apparaissant à intervalles réguliers et indiquant une montée vers les Dardanelles après passage sous lui. Dans la matinée nous faisons des S entre l'Europe et l'Asie. Sur les 5 heures du soir, comme nous exécutons un crochet à l'entrée du détroit, un officier des équipages, M. Franceschi, chef de la tourelle de 270 bâbord, accourt, tout ému, prévenir le commandant qu'il vient d'apercevoir, à, environ 80 mètres de nous, le tube vert d'un périscope dont le miroir tournant lui a envoyé le reflet du soleil en plein dans l'oeil. C'est notre mouvement de giration qui nous a sauvés, en obligeant le sous-marin à plonger pour se garer de nous. Si nous avions donné notre coup de barre une minute plus tard, il nous torpillait; une minute plus tôt, c'était nous qui le coupions en deux. Nous prévenons les amiraux et le cuirassé anglais (Majestic) qui est à toucher le cap Hellès, au milieu des cargos. Marché toute la nuit en décrivant les courbes les plus fantastiques. " Au reçu de l'avertissement donné par le Jauréguiberry, le Majestic a croisé ses filets Bullivan et donné l'ordre à des chalutiers de faire la ronde autour de lui. Mais son immobilité va le perdre. Avec la patience du serpent fascinant un malheureux oiseau qui a négligé de s'envoler, le sous-marin parvient à se glisser sous les chalutiers et, à bout portant, torpille le Majestic qui coule en sept minutes. Il est 7 heures du matin, le 27. La Fanfare (lieutenant de vaisseau Bonnin, commandant) passait par là. Ayant vu une fumée bleuâtre s'élever de la mer, elle préjugea que c'était l'endroit d'où venait de partir le coup et fonça dessus, inutilement du reste, puis se rapprocha du navire frappé à mort pour contribuer au sauvetage des survivants. Esclave de la consigne, le Jauréguiberry n'en pousuivait pas moins ses courses tortueuses entre les deux rives des Dardanelles. Il restait le seul en vue, offrant, serait-on tenté de dire, l'unique morceau de chair fraîche que l'ogre pût encore se mettre sous la dent. Celui-ci n'eut pas une minute d'hésitation. A 7 h. 30, tandis que les destroyers anglais le chassaient où il n'était plus, son périscope émergeait derrière le cuirassé français. Mais on veillait à bord du Jauré. Les pièces légères ouvraient immédiatement le feu sur l'ennemi et l'obligeaient à replonger avant d'avoir pu se mettre en position pour lancer sa torpille. Occasion que le sous-marin ne retrouvera pas, le Jauréguiberry ayant reçu ordre de rallier Moudros, avec le Suffren qui venait le relever. Vers midi, comme les deux cuirassés arrivaient à l'ouvert de la rade, ils eurent une dernière émotion, mais pour rire cette fois. Tout d'un coup le Suffren hisse le signal d'alarme et le Jauré vient en grand sur la droite, à toute vitesse, en tirant dans l'eau. Un torpilleur de garde - le 353, commandé par le lieutenant de vaisseau de Sèze - se précipite à 18 noeuds sur le point visé, et trouve....une botte de foin qui n'avait aucunenemt souffert de ce bombardement.

XXIX. - ENCORE LE KEREVES-DERE

Après les catastrophes survenues au Triumph et au Majestic, la prudence la plus élémentaire commandait de ne plus risquer de cuirassés aux abords du Détroit sans nécessité absolue. Les occcasions ne manqueront pas du reste, et il s'en présenta une, dès les premiers jours de juin, provoquée par l'obligation de contenir une offensive du général Gouraud qui avait remplacé le général d'Amade. Les mêmes raisons que précédemment firent que le Latouche-Tréville fut encore désigné. Il revenait d'accomplir différentes missions dans le Levant, toujours avec le même brio, et ne demandait qu'à marcher. Mais, comme ces figurants qui changent de costume et de perruque dans la coulisse pour ne pas être reconnus, il cala son mât arrière et peignit des moustaches blanches sur son étrave, de manière à dérouter les télémétristes ennemis. " Ce matin (4 juin), levé l'ancre à 5 heures (enseigne de vaisseau Biard). Le soleil se levait sur Moudros endormi. Nous sommnes sortis sans bruit, et les cuirassés jaloux ne nous ont pas entendus. Les itinéraires en zigzag commencent. Pendant que nous faisons route vers le Détroit, conférence chez le commandant. Le général Gouraud veut prendre le Haricot et le Quadrilatère, deux saillants turcs qui dominent, nos positions. L'attaque aura lieu à midi. Il faut la préparer. Nos pièces de bâbord, magnifique artillerie lourde, prendront d'enfilade les tranchées turques, pendant que celles de tribord feront taire les batteries d'asie. Nous serons gardés par le Chasseur, la Sape et le Trident (destroyers), le Râteau et la Camargue ( dragueurs de mines ). " Mais ce n'est plus comme le mois dernier. Les batteries turques se sont multipliées, ainsi que les mines dérivantes; Les sous-marin allemands rôdent toujours et les cloisons étanches de notre vieux croiseur ont 25 ans de service. N'importe! le bateau n'en donnera pas avec moins de coeur, au contraire, car je sens bien que nous sommes tous également résolus et prêts a tout. A 10 h. 30, je monte prendre le quart. Le ciel est toujours bleu, pas un nuage depuis un mois. Mais la brise est fraîche, l'air plein de poussière, l'horizon flou, et la terre se perd dans un mince brouillard. Quelques bateaux sont mouillés devant le cap Hellès, petits transports et chalutiers qui ne craignent pas la torpille. Le Chasseur décrit ses cercles de patrouille autour de nous. Un avion ronfle du côté de Tenedos. Hissons la grande enseigne, car l'ennemi doit nous voir. " A 11 heures, Koum-Kaleh est par le travers. Le commandant me montre un sans-fil que l'avion vient de nous envoyer: " sous-marin ennemi à 4 milles dans le sud d'Hellès " à 2 milles de nous par conséquent. Tant mieux! ça distraira les 65 qui n'ont généralement rien à faire. Branle-bas de combat. Les battteries d'Asie nous ont aperçus. Premier sifflement, suivi d'une première gerbe, mais nous n'aurons pas le temps de compter les autres. Voilà, par bâbord, le fameux ravin de Kérévès-Déré, à 2000 mètres. Le tir a commencé. Pendant trois quarts d'heure, tout ce que pouvaient envoyer nos canons est parti sur l'ennemi. Ma tourelle est pleine de fumée, l'armement en nage, mais rien n'a flanché. A terre, tout disparaît dans les panaches d'explosion que le vent rabat. Nous avons remis en marche, et cheminons à la manière des reptiles. Nouveau T.S.F." Sous-marin ennemi remonte le détroit. " Si c'est après nous qu'il en a, comme plus que probable, il arrivera trop tard, nous avons joué notre scène capitale. C'est maintenant au tour de l'infanterie. " Nouvelle passe d'artillerie, pour effectuer un tir de barrage en arrière des tranchées turques. Alerte! le 65 avant vient de tirer sur une mine que notre pointeur d'élite coule en 6 coups. Bravo!... Un T.S.F. du général, cette fois. Il nous prévient qu'une seconde attaque se déclanchera à 4 h. 15 pour achever la prise du Quadrilatère. Même jeu que ce matin. Nous avons recomnencé le tir accéléré en nous rapprochant de la côte d'Europe. Deux grosses gerbes par bâbord avant. Ce coup-ci, ça vient d'une batterie, légendaire parmi nous, d'Atchi-Baba. Avant que le bateau ait eu le temps de bouger, le troisième coup est a bord, entre ma tourelle et les 65 : 2 tués, 5 blessés dont un grièvement. Le tir a continué, aussi rapide, aussi intense... A 19 heures, nous sommes au même poste, tirant toujours. Ma tourelle est splendide, avec ses blessés qui sont revenus à peine pansés. A 19 h. 30, le soleil disparaît; nous envoyons notre dernière salve et reprenons la route à l'Ouest, pendant que notre télégraphiste enreristre les remerciements du général. II n'y a plus que le sous-marin à craindre. Nous ne l'avons pas aperçu, ni à la sortie, ni pendant le retour, malgré la pleine lune. Nos routes sinueuses et nos canons prêts à faire feu l'ont sans doute découragé. Et avec notre blessure glorieuse, nous rentrons dans Moudros endormi pour chercher notre place parmi les cuirassés."

XXX. - TORPILLEURS ET CHALUTIERS A L'HONNEUR

A l'action du Latouche-Tréville avaient brillamment contribué les petits bâtiments qui l'accompagnaient. Malgré leur absence complète de protection, ils vinrent cracher sur les lignes turques, à distance assez courte pour que leur feu produisît tout son effet. Le Trident se présenta le premier. " On voit les tranchées (celles du bas Kérévès) d'enfilade - dit son commandant, le lieutenant du vaisseau Roqueplo - et comme nos 4 pièces battantes (un 65 et trois 47) tirent une douzaine de coups à la minute, les rafales de projectiles tombent dru sur l'ennemi qui, surpris par cette attaque de flanc inattendue, lâche pied. " La Sape (commandée par le lieutenant de vaisseau Vennin) entre en scène au moment où le Trident s'éloigne: de sorte que les Turcs n'ont pas le temps de se ressaisir. Immédiatement après, ce sont le Râteau (lieutenant de vaisseau Faurie, commandant) et la Camargue (lieutenant de vaisseau Bergeon, commandant) qui, tirant moins d'eau, peuvent s'approcher assez près du rivage pour faire emploi de leurs mitrailleuses sur les Ottomans en fuite. Cette intervention de la flottille impressionne aussi nos braves soldats, mais dans un tout autre sens, et les officiers ont parlé des cris de joie qu'arrachait à leurs hommes l'efficacité du tir des torpilleurs et chalutiers. Car rien n'est de nature à encourager une troupe qui va se précipiter à l'assaut comme de constater l'effet de sa propre artillerie sur l'adversaire. Si les navires de la flottille changeaient aussi souvent de place, c'était afin d'éviter d'être repérés par les batteries d'ln-Tépé et des Falaises Blanches, qui les avaient pris à partie. " Les projectiles pleuvaient autour de nous (même source que ci-dessus), mais deux seulement atteignirent le Râteau, qui n'eut qu'une petite voie d'eau et continua de combattre aussi vailLamment. Tous restèrent ainsi engagés pendant six longues heures, et ne se retirèrent, à la nuit tombante, qu'après avoir vidé leurs soutes à munitions. La crânerie du Latouche qui se tint tout l'après-midi à faible vitesse au beau milieu du détroit, exposé aux attaques des sous-marins en même temps qu'au tir des batteries ennemies, enthousiasma nos troupes, et exalta leur courage. " Comme couronnement au récit de cette chaude journée, voici le télégramme que le génénal Gouraud adressait le soir même au vice-amiral Nicol, venu renforcer l'escadre française des Dardannelles et en prendre le commandement supèrieur: " Vous prie remercier le Latouche-Tréville de l'aide qu'il nous a apportée aujourd'hui. Sa conduite, comme celle des torpilleurs et des chalutiers, a été admirée de tous. " Et nos marins trouvèrent qu'aucune récompense ne valait pareil éloge d'un tel chef.

XXXI - AUX DERNIERS LES BONS
Jusqu'à présent, aucun poète n'a trouvé d'accents à la hauteur d'une guerre tellement démesurée qu'elle semble avoir sidéré tous nos chefs d'emploi. Car, pas plus que d'aède pour la célébrer, elle n'a encore suscité ni l'homme d'Etat ni le général capable de la diriger au lieu de la subir. Mais, lorsque se sera enfin révélé le barde attendu, un de ses chants les plus beaux sera incontestablement celui qu'il ne manquera pas de consacrer à ce sombre petit ravin de Kérévès-Déré, nouveau Roncevaux où, à l'appel de l'olifant - devenu télégraphe sans fil - on verra, en guise de preux bardés de fer, nos cuirassés, torpilleurs et petits chalutiers affronter tous les monstres de dessus et de dessous la mer, pour venir en aide à un Roland qui s'appellera le général Gouraud. Mais le rôle épique de la flotte est terminé, en tant que soutien mouvant et agissant de l'armée de terre, ce qui ne l'empêchera pas de continuer à lui prêter la plus dévouée en même temps que la plus utile des coopérations. " jusqu'au bout, officiers et équipages se sont dépensés sans compter, dans des situations presque toujours difficiles et le plus souvent sous le feu de l'ennemi ", comme se plut à le reconnaître l'amiral Guépratte en prenant congé de sa " vieille " division. Et quand eut lieu le rembarquement des troupes, masqué par le feu des navires, les marins qui combattaient à terre avec elles ne partirent qu'après avoir couvert leur retraite. " On a donc évacué d'abord tous les services de l'arrière, à commencer par la poste, de sorte que nous sommes restés quinze jours sans lettres. Puis c'a été le tour de l'infanterie, et, comme par hasard, les mathurins sont restés les derniers (lettre du matelot canonnier Lazare Gimelli, de la batterie du cap Héllès). Jusqu'à la dernière minute on a tiré tant qu'on a pu, et, le 8 janvier, à minuit, on a fait sauter les pièces et les munitions qui restaient. On est ensuite descendus au pas de course vers la plage où deux embarcations nous attendaient, mais il a fallu se mettre à l'eau pour embarquer. Nous avons alors filé à toute vapeur jusqu'à un cargo qui nous a conduits à Moudros, suivis par les coups de canon de la côte d'Asie. Je vous assure que nous avons eu des heures assez dures, mais je ne les regrette pas, car j'espère qu'elles ont fait de moi un homme." Belle parole d'un simple matelot qui nous servira d'épilogue, parce qu'elle résume toute la guerre, et qu'il n'est pas un de nos admirables soldats ou marins qui ne puisse se l'appliquer, avec la même confiance en soi que dans les destinées de notre bien-aimée, immortelle et resplendissante Patrie!





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