Les trois divisions se dressent à l'heure dite et marchent à leur objectif: la division Guyot de Salins, renforcée du 11e régiment d'infanterie, de la carrière d'Haudromont au fort de Douaumont dont elle doit s'emparer; la division Passaga, des angles Sud-Est et Nord-Est du fort de Douaumont au ravin des Fontaines; enfin la division de Lardemelle, renforcée du 30e régiment d'infanterie, entre le bois Fumin et le fond de la Horgne, face au fort de Vaux.
" A la division, déjà illustre par ses brillants faits d'armes sur l'Yser, à la cote 304, à Vaux-Chapitre, à Fleury, dit le général de Salins dans son ordre du jour, incombe l'honneur insigne de reprendre le fort de Douaumont. Zouaves, marsouins, tirailleurs Sénégalais, vont rivaliser de courage pour inscrire une nouvelle victoire sur leurs glorieux drapeaux. "
Et le général Passaga, stimulant par l'émulation ses biffins et ses chasseurs, leur dit: " ... A notre gauche combattra la ...e division, déjà illustre: composée de zouaves, de marsouins, de Marocains et d'Algériens, ils vont s'y disputer l'honneur de reprendre le fort de Douaumont. Pour en finir, camarades, sachons bien qu'ils peuvent compter sur nous pour les soutenir, leur ouvrir la porte et partager leur gloire... "
Le départ se fait dans le brouillard qui recouvre les vallonnements de la Meuse et la série des crêtes. On marche à la boussole, sans hâte, en ordre, avec certitude, sur ce terrain de boue et de trous où il ne faut ni trébucher ni s'enliser. Les observatoires ne peuvent tout d'abord être utilisés, mais plusieurs avions sortent: maîtres des airs et volant très bas, ils parviennent à suivre la progression des troupes et à en informer le commandement. Les liaisons par fils téléphoniques sans cesse réparés, et, plus tard, quand la brume s'éleva, par postes optiques et coureurs, permettent de connaître au fur et à mesure les phases de la bataille. Ainsi le général Mangin, chargé de diriger l'attaque, apprend-il tour à tour que le premier objectif a été atteint ,au prix de pertes insignifiantes, que les prisonniers allemands affluent, que l'on s'organise, que l'on va repartir, que l'on repart.
Vers 14 h. 30, le vent déchira les nuages, le brouillard se dissipa, et, des observatoires, l'on put voir, dans l'horizon clair, nos soldats monter vers Douaumont qu'ils atteignirent vers 15 heures. Le principal objectif était atteint.
De tout le front, les nouvelles de victoire affluaient: Haudromont, ravins de la Dame et de la Couleuvre, Thiaumont, village de Douaumont, bois de la Caillette, ravin de la Fausse-Côte, bois Fumin, batterie de Damloup, tous ces coins de sol si chèrement disputés depuis huit mois, objet de cent combats, couverts de tant de sang, illustrés par tant de gloire, tombaient entre nos mains d'un seul coup.
Le général en chef et les deux chefs successifs de l'armée de Verdun, le général Pétain et le général Nivelle, réunis au poste de commandement du général Mangin, suivent sur place ce succès, qui fut l'oeuvre de leur cerveau avant d'être réalisé par leurs troupes et qui se change en triomphe.
Cependant, au bois Fumin et au petit Dépôt, réduit fortifié pour un bataillon qui couvre la route du fort de Vaux, la division de Lardemelle rencontrait une résistance opiniâtre, qui, pour elle, devait prolonger le combat sans interruption dans des conditions particulièrement dures. Les opérations du secteur de Vaux doivent, pour plus de clarté, être présentées à part. Voici celles du secteur d'Haudromont au ravin de la Fausse-Côte, en prenant pour centre le fort de Douaumont.
A l'aile gauche, le 11e régiment a pour objectif les carrières d'Haudromont, dont il est très rapproché, mais qui forment un ouvrage défensif fortifié, flanqué de blockhaus et de tranchées. Il faut manoeuvrer pour s'en rendre maître, s'emparer de ses points d'appui, parvenir même à le contourner. Il faut livrer un terrible combat à la grenade à l'intérieur de la Grande Carrière pour la nettoyer. Et, presque immédiatement après qu'elle est occupée par nos troupes, une violente contre-attaque ennemie se déclanche et vient échouer devant le terrain conquis.
Les tirailleurs et les zouaves doivent atteindre, dans le bois Nawé, le ravin de la Dame comme premier objectif, et, comme second, le ravin de la Couleuvre. Leur marche s'effectue comme à la manoeuvre; l'horaire est suivi comme s'il n'y avait pas d'obstacle. Le programme est rempli à la lettre, et, à 14 heures, les hommes sont en place, organisant leur ligne. Ils ont tout bousculé devant eux, franchissant tranchées et réduits, quitte à revenir ensuite vérifier le terrain dépassé, briser les résistances qui s'y pouvaient encore dissimuler, ou laissant le soin de ce nettoyage aux dernières vagues d'assaut. Du côté des tirailleurs, des mitrailleuses ennemies entrent en action presque dès le départ. Tandis que des groupes de grenadiers les prennent à partie, la progression continue " sans être retardée par ces petits incidents. Les vagues déferlent à la même allure, les prisonniers affluent et sont dirigés vers l'arrière en véritable troupeau. " Cependant un groupe ennemi escortant une mitrailleuse bat en
retraite méthodiquement, s'arrêtant tous les 50 mètres pour remettre la pièce en batterie. Mais des grenadiers, courant sur ses flancs, parviennent à le dépasser et le prennent à revers: le mitrailleur ennemi avait sa mitrailleuse amarrée au poignet. Quelques patrouilleurs poussent jusqu'au ravin du Helly. Un officier, avec une fraction de sa compagnie, se porte au delà de la route de Bras, trouve quatre pièces de 77 et un obusier de 150 à demi abîmés par notre artillerie: ne pouvant les ramener, il achève de les mettre hors de service avec les pétards qu'il a emporté et avec des grenades qu'il allume et glisse dans l'âme par la bouche. Les compagnies de tirailleurs, pendant ce temps, se sont installées au Sud de la route de Bras et commencent l'organisation de la position, pendant que les zouaves se fortifient sur la pente Nord du ravin de la Couleuvre qu'ils ont conquis.
Le régiment mixte (zouaves et tirailleurs) doit s'emparer en deux bonds de toutes les organisations défensives de la crête Thiaumont-village de Douaumont. Ayant à enlever deux objectifs successifs qui paraissaient présenter les mêmes difficultés, le colonel prit la décision de confier chaque mission à un bataillon, réservant au bataillon indigène l'enlèvement du premier objectif, et confiant au bataillon de zouaves la conquête du second. Malgré les difficultés de parcours d'un terrain argileux, détrempé et bouleversé de fond en comble par les bombardements des jours précédents, ces troupes franchissent sans arrêt le tir de barrage adverse et atteignent en quelques minutes les premières tranchées ennemies qu'elles dépassent. Des tirailleurs atteignent, après avoir débordé l'ouvrage de Thiaumont, la ferme de Thiaumont. Les zouaves, pendant qu'ils s'organisent, les rejoignent, puis se précipitent sur le village de Douaumont et s'installent au delà de la lisière Nord-Est. Il est 14 h. 45. Eux aussi, ils ont
rempli exactement l'invraisemblable programme. Thiaumont, Douaumont: il a fallu tant de sang, d'efforts et de temps à l'ennemi pour nous rendre ces amas de ruines dont nous l'avons chassé en quelques heures!
Sur sa hauteur, le fort de Douaumont domine tout le champ de bataille dont il est le centre. Il est le morceau de choix, il est le roi de l'horizon. Le voici dépassé sur sa gauche. Mais que se passe-t-il à sa droite ?
Sur sa droite, s'avance la division Passaga qui, pour son premier objectif, doit atteindre, au delà du fameux ravin du Bazil où passe la voie ferrée de Fleury à Vaux, la partie Sud du bois de la Caillette, la batterie de la Fausse-Côte et, sur le versant Sud de ce ravin du Bazil, les pentes Nord et Est de la croupe de Vaux-Chapitre dont l'ennemi s'était emparé au début de septembre et qui faisaient saillant dans nos lignes. Ce premier objectif représente déjà un effort et un gain considérables, et la division Passaga est celle qui a le plus long chemin à parcourir. De plus, à cause de ce saillant même, ses troupes sont disposées en équerre dans les tranchées de départ. Le départ est lui-même une manoeuvre: il faut se redresser sans confusion, calculer exactement les distances pour les bataillons accolés. A cette difficulté s'ajoute celle du brouillard. Cependant la manoeuvre s'exécute sans hésitation. Le deuxième objectif doit porter la division jusqu'à la tourelle qui se trouve à l'Est du fort, jusqu'aux
pentes Nord et Est du ravin de la Fausse-Côte et à l'Ouest de l'étang de Vaux. Il décrit une ligne légèrement incurvée sur la droite, selon la forme même du ravin.
La brigade de gauche de la division Passaga était commandée par le général Ancelin qui est tué dès le début de l'action. " L'enthousiasme des hommes est émouvant " avait-il constaté la veille. Il est remplacé dans son commandement par le colonel Hutin, l'un des vainqueurs du Cameroun. Ses hommes ont à traverser la crête glaiseuse de Fleury qui est, par elle-même, un obstacle. Ils la franchissent sans arrêt, parviennent au ravin du Bazil, atteignent leur premier objectif, brisant au passage toute résistance. Après la pause ordonnée, ils reprennent leur marche en avant. Le brouillard qui, après le redressement du départ, ne leur avait pas été inutile pour arriver sans barrage à la voie ferrée, se lève par éclaircies et permet d'apercevoir par intervalles le fort de Douaumont. Dès lors, c'est la ruée joyeuse à l'assaut. Cependant il faut laisser le fort aux marsouins et se contenter de la batterie Est et de la tourelle, qui sont bientôt couvertes de fantassins. " Le spectacle - dit le rapport de l'un des
régiments d'infanterie qui, du coup, perd sa sécheresse de procès-verbal - était grandiose: les coloniaux, comme une marée montante, submergeaient le fort dans lequel la lutte continuait; à l'Est, on apercevait le groupe du bataillon de Chasseurs gravissant les pentes de la Caillette et de la Fausse-Côte, pendant qu'une interminable colonne grise de prisonniers remontait le glacis de Chambitoux vers Fleury. Chacun, ému, regardait son voisin, en croyant à peine ses yeux et, quand fut confirmée la prise de Douaumont, ce fut une minute inoubliable... "
L'assaut des chasseurs à pied le long des pentes de la Caillette n'est pas moins digne d'admiration. Un de leurs rapports, non officiel il est vrai, est, lui aussi, tout gonflé d'orgueil français: " 11 h. 40; c'est l'heure fixée. Les chasseurs se dressent, baïonnette haute. Le capitaine D... lève sa canne. La première vague part, suivie de près par les autres. Le coup d'oeil est splendide: couverts de boue, de la couleur de cette terre de France qu'ils défendent et veulent arracher à l'ennemi, les chasseurs sont superbes de calme et de résolution. Que vont-ils trouver derrière la crête ? Combien de nids de mitrailleuses vont se révéler et faucher leurs rangs ? Sous quelles rafales de gros obus vont-ils se trouver pris ? Qu'importe! Ils marchent en ordre comme à la manœuvre. Le terrain est pénible; on dirait une mer houleuse subitement figée: de la boue, des débris, des cadavres. Des chasseurs s'enlisent, on les dégage. Le barrage ennemi commence à se déclancher. Trop tard. Les vagues passent, elles sont
passées. Les obus éclatent derrière elles. Elles déferlent implacables dans le ravin de Chambitoux qu'elles traversent. De quelques boyaux ou abris qu'a épargnés notre artillerie, des balles sifflent. Les nettoyeurs de tranchées s'y précipitent: quelques grenades bien ajustées et les Boches font " Kamarad ". Ahuris par notre apparition soudaine, hébétés par le bombardement, ils donnent des cigares, des cigarettes, leurs_bidons, leurs casques à leurs gardiens. Ils n'ont qu'une pensée: Vite sortir de cet enfer. - " Verdun, c'est là-bas, on va " vous y conduire ", dit un loustic... L'avance continue, lente, méthodique. Les obus de nos 75 qui font barrage en avant de nous refrènent l'ardeur des impatients. La fumée augmente, le brouillard est épais, on se dirige à la boussole. Le ravin du Bazil est atteint, la tranchée de Berlin nettoyée, les prisonniers affluent. Les chasseurs sont joyeux de voir leurs groupes qu'on ramène à l'arrière. A 12 h. 30, la voie ferrée; est atteinte. A 12 h. 38, les vagues sont
arrivées au sommet de la crête Nord du ravin. L'objectif est atteint... Le signal est envoyé: " Chasseurs objectif atteint. " C'est comme un rauque cri de victoire dominant le fracas du bombardement. "
Cinquante-huit minutes ont suffi aux vitriers pour atteindre successivement les deux objectifs: c'est un record de vitesse, c'est une marche triomphale.
La marche des autres bataillons de chasseurs de la division, plus à droite, n'est pas moins foudroyante. On voit leurs colonnes d'escouade apparaître, s'évanouir, reparaître à nouveau. " Rien n'arrête leur progression, articulée par une volonté puissante et tenace. Tous ces hommes dont l'énergie ramassée est tendue vers l'ennemi semblent un organisme puissant qui essaie ses forces et prend conscience de sa valeur. "
A l'extrême droite de la division, en liaison avec la division de Lardemelle, le ... régiment d'infanterie doit s'emparer du bois de Vaux-Chapitre, à l'Ouest du ravin des Fontaines.
" Enivrés de confiance, par l'intensité de nos feux d'artillerie auxquels ripostait faiblement l'ennemi, les hommes piétinaient impatiemment, attendant l'heure décisive, - 11 h. 40. " Quel sale temps ! " disaient les hommes voyant l'épais brouillard qui, à 15 mètres, leur voilait le terrain où ils devaient progresser. Ils ne comprirent qu'après, devant l'ahurissement des prisonniers, l'utilité de cet écran opaque qui avait masqué leur départ et leur avance. Au coup de sifflet du capitaine, tous les hommes bondissent sur le parapet, se resserrent d'abord en grappes autour de leurs chefs de section pour se détendre; ensuite en lignes d'escouades, en ordre, comme à la manoeuvre. " Hardi, les gars " ! s'écrient les hommes en se serrant la main dans une étreinte hâtive et enthousiaste. A peine avait-on franchi de 20 mètres notre ancienne ligne, que les bras éperdus des prisonniers s'agitaient devant les hommes, attestant déjà, avant la conquête matérielle, l'écrasante victoire morale du soldat français. " Le
régiment a franchi, lui aussi, le ravin du Bazil. Il doit atteindre le ravin de la Fausse-Côte à son extrémité, là où le ravin rejoint l'étang de Vaux. " On touchait à l'objectif, dit une note du régiment. Le spectacle fut splendide. En descendant dans le ravin de la Fausse-Côte, les hommes découvraient, là-haut, à gauche, leurs camarades vainqueurs du fort de Douaumont. Electrisés par cette vue, ils ne firent plus qu'une course jusqu'au terme fixé à leur élan. Devant eux se détachait, sur la cote 330, un grand nègre agitant un drapeau au bout de son fusil, pendant qu'un autre, debout sur la crête en arrière, sonnait la charge éperdument. "
Si le fort de Douaumont fascine ainsi à distance les combattants dont les objectifs sont à sa droite et à sa gauche, quel irrésistible attrait ne doit-il pas exercer sur ceux qui sont chargés de l'aborder, l'attaquer et le prendre ? Il s'est créé dans la troupe, au cours même de la préparation, une légende de Douaumont, un culte de Douaumont. La conquête du fort est la glorieuse mission réservée aux trois bataillons du régiment colonial du Maroc, déjà deux fois cité pour sa belle conduite à Dixmude et à Fleury. Au début de l'action, le régiment rencontre une résistance inattendue. Notre première ligne ayant été évacuée pour le tir de l'artillerie lourde, quelques fractions ennemies s'y sont hardiment glissées à la faveur du brouillard et il faut les liquider sur place avant de se mettre en marche. C'est l'oeuvre du bataillon Modat qui, la tranchée nettoyée, s'élance à l'assaut et atteint d'un bond le premier objectif. Là il s'organise et laisse passer le bataillon Croll qui doit contourner le fort de
Douaumont à droite et à gauche, puis le dépasser et s'établir au delà, pendant que le 3e bataillon, le bataillon Nicolay, a la charge d'aborder de face l'ouvrage, d'y entrer, d'en chasser l'ennemi et de s'y installer. Le bataillon Croll arrive au fort; le capitaine Dorey, qui conduit la première vague, n'apercevant pas le bataillon Nicolay, prend l'initiative de dépasser le fort en le franchissant, au lieu de le contourner, de manière à profiter du désarroi de l'ennemi et à ne pas lui permettre de se ressaisir. Quelques fractions traversent donc la superstructure qui n'est qu'un amas de ruines et continuent leur mouvement en avant: ç'est alors qu'intervient le bataillon Nicolay.
Depuis plus d'un mois le bataillon Nicolay connaît sa mission, vit dans l'espoir de la réaliser. Cette désignation dont il est l'objet a fait de lui un être unique, tant elle a créé de solidarité entre les hommes qui le composent.
Chaque homme sait ce qu'on attend de lui, mais entend concourir au but commun. Il n'y a plus de volontés individuelles, mais une volonté collective réglée par le chef. A l'heure fixée, il s'est donc mis en marche. La terre colle aux chaussures sans ralentir le pas. Mais le brouillard s'épaissit et une erreur de la boussole, déviée probablement par un revolver, amène le bataillon presque parallèlement à l'arrêt de Thiaumont-Douaumont. Une hésitation se produit sur la direction à prendre. Cependant il faut aviser, car le bataillon seul est préparé et outillé pour attaquer le fort. Il y eut une minute d'angoisse. Le brouillard se dissipe et des prisonniers ennemis arrivent qui montrent Douaumont en ajoutant: " Capout! " Le bataillon se redresse: le destin s'est déclaré.
Douaumont apparaît dans le brouillard comme une montagne sainte. Le fort est abordé par là gorge. Quand le bataillon y parvient, quand il comprend ce qui va se passer, pris d'un frisson sacré, d'un respect religieux, il s'arrête. Un rapport officiel, le rapport du commandant Nicolay, constate cet extraordinaire arrêt, unique peut-être dans l'histoire, du conquérant devant sa conquête: " Arrachant l'un après l'autre leurs pieds de la boue, écrit-il, les marsouins gagnèrent de l'avant pour profiter de leur chance. Nulle canonnade sur leurs lignes, pas de résistance d'infanterie; le barrage boche intense, mais loin en arrière, dans le ravin des Vignes. Il était près de 15 heures, le détachement Dorey venait d'entrer dans le fort sans coup férir; il était installé au Sud-Ouest des logements et tourelles, en belle attitude, ne tirant ni ne recevant aucun coup de fusil. Il ne pouvait être question de prendre d'abord méthodiquement la formation de combat primitivement arrêtée; les Boches étaient certainement
avertis; il fallait au contraire les attaquer au plus tôt avant qu'ils fussent revenus de leur ahurissement.
" Sous le vol bas de l'avion de France aux trois couleurs croisant au-dessus du fort, le bataillon aborda le fossé en ligne de colonnes de section par un, chefs en tête et l'arme à la bretelle, puis il escalada les pentes raides du rempart de gorge. Arrivé au haut de ce rempart, il avait devant lui les ouvertures béantes des casemates du rez-de-chaussée et, en avant, la cour extraordinairement bouleversée. Devant ce chaos qu'était devenu le grand fort, symbole de volonté et de puissance merveilleusement recouvré, les têtes de colonnes s'immobilisèrent et regardèrent. Le chef de bataillon, qui s'était arrêté momentanément au fond du fossé pour vérifier le mouvement, rejoignit la tête à cet instant et, tout en rendant hommage à ce que la vision avait de sacré et d'inoubliable, il donna l'ordre d'attaquer les mitrailleuses qui, du fond des casemates, commençaient à entrer en action... "
Cette première résistance est bientôt réduite, puis le cavalier est abordé et chacun se rend à son objectif qu'il sait retrouver, malgré le changement d'orientation de l'attaque. Les résistances rencontrées aux tourelles sont dominées l'une après l'autre. Une section de mitrailleuses prend sous son feu, à 1.500 mètres, des attelages allemands sur lesquels tire aussi notre artillerie. La superstructure et les ouvrages extérieurs sont à nous. Il reste à attaquer les logements. Les grenadiers s'en chargent, et nous sommes bientôt en possession de toute l'infrastructure d'où une trentaine de prisonniers, dont quatre officiers, sont ramenés. En outre, une vingtaine ont été cueillis dans le coffre Nord de la contrescarpe. Le soir, les marsouins sont installés dans le fort, et au delà.
Ainsi le fort de Douaumont fut-il conquis le 24 octobre.
Au lendemain de cette journée fameuse, le général Nivelle, commandant l'armée de Verdun, adressa cet ordre du jour aux troupes du général Mangin:
Officiers, sous-officiers et soldats du groupement Mangin,
En quelques heures d'un assaut magnifique, vous avez enlevé d'un seul coup, à votre puissant ennemi, le terrain hérissé d'obstacles et de forteresses du Nord-Est de Verdun, qu'il avait mis huit mois à arracher, par lambeaux, au prix d'efforts acharnés et de sacrifices considérables.
Vous avez ajouté de nouvelles et éclatantes gloires à celles qui couvrent les drapeaux de l'armée de Verdun. Au nom de cette armée, je vous remercie.
Vous avez bien mérité de la Patrie.