Le terrain autour des forts de Douaumont et de Vaux, avec l'indication des fronts d'attaque des divisions françaises, le 24 octobre.

A droite, la division de Lardenelle fut relevée, le 28 octobre, par la division Andlauer qui acheva la progression et arriva jusqu'au fort de Vaux.

Les principales tranchées allemandes sont tracées en traits pleins de largeur variable : les tiretés indiquent les anciennes tranchées détruites ou les lignes de trous d'obus organisés.


L'opération qui, du 24 octobre au 2 novembre, d'abord par une marche foudroyante, ensuite par une progression méthodique, nous a restitué dans son intégralité la barrière des forts de Verdun, et termine en victoire une bataille de huit mois, a la perfection, les proportions et l'harmonie d'une oeuvre d'art. Sa préparation et son exécution sont également ordonnées. Sans en avoir toute l'importance, sans avoir mis en jeu des forces comparables ni provoqué de telles conséquences, elle nous ramène à ces heureuses journées des 10 et 11 septembre 1914 où l'admirable manoeuvre de la Marne aboutissait à la retraite de l'armée allemande. Il semblait, au mois d'octobre dernier, que la bataille de Verdun se mourait. Les communiqués ne lui donnaient plus la première place. Verdun, pour nous, n'avait-il pas joué son rôle en barrant la route à l'ennemi, en retenant et usant ses forces, en permettant aux Alliés de réaliser leur plan d'offensive générale: 4 juin, première offensive russe au Sud du Pripet; 25 juin, offensive italienne; ler juillet, offensive franco-anglaise sur la Somme; 3 juillet, offensive russe centrale ? Pour l'ennemi, qui par son attaque brusquée du 21 février avait compté s'emparer en huit jours du saillant formé dans ses lignes par la région fortifiée de Verdun, contraint de faire tête sur la Somme et de parer au désarroi de l'Autriche, n'acceptait-il pas, avouant son échec, de rester sur ses positions ? Cependant cette stagnation, succédant à l'effroyable duel de plus de six mois, ne pouvait être qu'apparente. Les positions mêmes occupées par l'ennemi sur la rive droite de la Meuse maintenaient sa menace et en réservaient la réalisation. Ses dernières attaques à gros effectifs les lui avaient en partie assurées. Le 23 juin, voulant prévenir l'offensive franco-anglaise qu'il pressentait, il avait fait un effort considérable pour s'emparer de la ligne Froideterre-Fleury-Souville, et, s'il avait échoué sur Souville, il avait pu s'établir dans la région Sud-Ouest de l'ouvrage de Thiaumont, dans le ravin des Vignes et dans le village de Fleury. Le 11 juillet et le 1er août, il renouvelait ses attaques contre Souville dont il parvenait à se rapprocher à distance d'assaut. Le 3 septembre enfin, toujours à la poursuite du même objectif, il s'emparait de la partie Nord-Est du bois de Vaux-Chapitre. Tant qu'il menacerait ainsi Froideterre et Souville, il ne se déciderait pas à renoncer à Verdun. Verdun était, d'ailleurs, devenu le champ clos où se mesuraient les forces française et allemande. Le monde entier regardait, attendant l'issue. L'orgueil et la tactique, l'opinion et la manœuvre montraient les mêmes exigences. Le 21 juillet, le kronprinz haranguant un régiment, le 53e de la 50e division, prononce ces paroles: " Les Français se figurent maintenant que nous allons desserrer notre étreinte à Verdun parce qu'ils ont enfin commencé leur grande offensive sur la Somme. Au contraire, ils se verront déçus, et nous leur montrerons que cela ne se passera pas ainsi... La volonté allemande n'est donc nullement d'abandonner l'offensive sur Verdun. Forcé de combattre ailleurs, l'ennemi resserre son champ d'action sur la Meuse: il le restreint à la rive droite, puis, sur la rive droite, au secteur de Thiaumont à Vaux-Chapitre. Il puise, pour alimenter ses attaques, dans les forces qui occupent le front entre Argonne et Moselle, dégarnit la rive gauche au bois d'Avocourt et la rive droite en face des Eparges, pour se créer des renforts. Mais, dès le commencement d'août, il doit opérer des prélèvements d'artillerie et d'aviation pour les envoyer sur la Somme. Il ne touchera aux troupes qu'à la fin d'août et ne se décidera à retirer trois divisions du front de Verdun qu'à son corps défendant, et en ayant bien soin de maintenir ses forces intactes entre la carrière d'Haudromont et la Laufée. Au 24 octobre, le front bois d'Avocourt-les Eparges est occupé par quinze divisions, dont huit sur le front d'attaque, disposées de l'Ouest à l'Est, dans l'ordre suivant: 14 D.R., 13 D.R., 25 D.R., 34 D., 54 D., 9 D., 33 D., 50 D. De notre côté, le commandement n'acceptait pas de laisser la ligne au point où l'avaient portée les derniers combats du début de septembre. Il n'avait laissé sans réaction aucune des attaques allemandes. Entre le 23 juin et le 11 juillet, une série de contre-attaques locales avait été menée pour réoccuper les points les plus importants de la région de Thiaumont et de Fleury. Elles sont reprises après les offensives allemandes des 11 juillet et 1er août, et même si heureusement qu'entre les 2 et 3 août nous faisons 1.200 prisonniers, que le 17 août nous reprenons tout le village de Fleury et que nous progressons méthodiquement le long de la crête Fleury-ouvrage de Thiaumont que nous occupons en entier jusqu'au Nord de Fleury. De même, après l'attaque allemande du 3 septembre sur Vaux-Chapitre, de nouvelles contre-attaques nous restituent la plupart des gains allemands. Ces répliques donnent à nos troupes l'ascendant moral, indispensable à une plus vaste entreprise. Elles rétablissent, en avant de Souville, but immédiat des offensives ennemies, une barrière, de la route de l'ouvrage de Thiaumont au bois de Vaux-Chapitre, - mais une barrière qu'il faut consolider, et, pour cela, porter plus avant. C'est alors (début de septembre) que le combat paraît se ralentir. Le duel d'artillerie, dans ce secteur éternellement tourmenté, ne cesse pas. Mais l'infanterie semble s'immobiliser. Les deux adversaires restent en présence, l'un rivé à ce Verdun devant lequel il s'use et ne pouvant, au point où il est parvenu au prix de tant de pertes et de huit mois d'efforts, renoncer à son but sans humiliation, l'autre préparant l'opération qui va soudainement devenir la victoire de Douaumont-Vaux.


La Préparation

Le général Nivelle, commandant la deuxième armée
Le général Mangin, CDT les divisions de la rive droite de la Meuse


Au début de la bataille de Verdun, la mission confiée au général Pétain, lorsqu'il prit le 28 février le commandement de la région fortifiée de Verdun et des forces disponibles sur la rive gauche de la Meuse, était d'enrayer les efforts que prononçait l'ennemi sur le front de Verdun. Devant la puissance et le développement d'une attaque qui, de la rive droite, gagnait la rive gauche et s'étendait d'Avocourt aux Eparges, tantôt simultanément et tantôt successivement, le commandement commence par organiser la résistance de façon qu'elle rende la rupture du front impossible. En outre, il importe de retenir devant Verdun le plus grand nombre de forces adverses pendant que s'élabore et s'exécute le plan des Alliés. Ce double but est complètement atteint, et dans ce sens Verdun est déjà un échec allemand. Le général Nivelle prend à son tour le commandement de la IIe armée. Au plus fort des luttes qu'il soutient à la cote 304, au Mort-Homme, à la Caillette, à Vaux, l'idée de l'offensive commence à prendre corps. Au début de mai, pressé sur la rive gauche où l'ennemi s'empare le 3 de la cote 304 qui lui sera bientôt reprise, il libère cette rive gauche menacée par le moyen d'une attaque montée sur la rive droite qui réussit à s'emparer (22 mai) du fort de Douaumont, où nous ne pouvons toutefois nous maintenir. L'attaque a été menée par la 5e division (général Mangin). Douaumont repris a été reperdu. Le général Nivelle ne doute pas que l'heure de le reprendre définitivement reviendra. En attendant, la manœuvre de dégagement de son aile gauche a réussi. Le chef qui sera chargé plus tard de la conduite des troupes d'attaque, le général Mangin, a déjà conduit ses troupes jusqu'à l'endroit principal qu'il faudra aborder, le fort de Douaumont. La méthode des offensives de détail, qui a donné en juillet et en août de bons résultats, puisqu'elle nous a permis de réduire la poche que la position allemande formait dans nos lignes à la suite des offensives ennemies du 23 juin, du 11 juillet et du 1er août, est abandonnée. Notre ligne actuelle, pour être reportée en avant et au delà de l'ancienne barrière des forts, exige une action à grande envergure. Toute progression nous mettant en vue de l'ennemi, la position nouvelle serait immédiatement rendue intenable; par conséquent toute action de détail réussie serait à reprendre fatalement; seule la vaste opération projetée peut ôter à l'ennemi ses observatoires, nous restituer la supériorité du terrain, libérer définitivement Verdun. Cette vaste opération présente, il est vrai, des difficultés sérieuses. A l'audace de sa conception doit correspondre la préparation minutieuse qui prévoit et force la chance. L'attaque frontale d'un adversaire posté à travers un terrain découvert est, à la guerre, une des manoeuvres les plus hardies. L'histoire nous montre la rareté de son succès. Où l'assaillant trouvera-t-il le secret de sa supériorité ? Le commandement ne crut pas indispensable de la rechercher dans le nombre. Par ses services d'état-major (2e bureau), il connaît très exactement le chiffre et la valeur des unités allemandes qu'il a devant lui: 21 bataillons en première ligne, 7 en soutien, 10 en réserve. Il sait pareillement le nombre de bataillons qui, derrière ces troupes, peuvent être alertés et alimenter le combat. Il ne mettra lui-même en ligne que 3 divisions: la division Guyot de Salins, composée de zouaves, de tirailleurs et de marsouins, des divisions Passaga et de Lardemelle, fantassins et chasseurs à pied, - la première renforcée d'un régiment, le 11e, et la dernière du 30e régiment d'infanterie. Mais il aura sous la main les réserves suffisantes. Ces troupes avaient précédemment occupé le secteur Thiaumont-Fleury-Vaux-Chapitre: elles connaissaient donc le terrain et l'adversaire même qu'elles avaient à combattre. Quelque temps avant l'attaque, l'une près de deux mois, les deux autres plus de trois semaines, elles furent retirées du front et envoyées au repos et à l'instruction dans la zone des étapes. Cette instruction, après avoir remis les troupes en main, les prépara directement au but poursuivi. Un terrain fut aménagé qui figurait le terrain de combat. Un plan du fort de Douaumont y était même dessiné si exactement que, lorsque le bataillon chargé de prendre le fort y parvint, chaque homme gagna presque machinalement le poste qui lui avait été assigné. Ainsi, par le choix des troupes et par leur préparation, le commandement obtenait-il, à défaut de la supériorité du nombre qu'il dédaignait, la supériorité de la valeur individuelle, de la valeur morale et de l'habileté technique. " Vingt-sept mois de guerre, écrivait le général Nivelle dans une note du 17 octobre, huit mois de bataille à Verdun ont affirmé et confirment tous les jours davantage la supériorité du soldat français sur le soldat allemand. Cette supériorité, dont il faut que tous aient conscience, est encore accrue par la diminution progressive de qualité des troupes que nous avons devant nous et dont beaucoup reviennent de la Somme, très affaiblies au matériel et au moral. Cette supériorité se manifeste par la facilité avec laquelle les prisonniers se sont rendus, aux dernières affaires, en groupes nombreux, même avant l'assaut... Aucun moment ne saurait donc être plus favorable pour attaquer l'ennemi, lui faire de nombreux prisonniers, mettre définitivement Verdun à l'abri de ses entreprises, abaisser encore le moral de la nation et de l'armée ennemies. Une artillerie d'une puissance exceptionnelle maîtrisera l'artillerie ennemie et ouvrira la voie aux troupes d'attaque. La préparation dans toutes ses parties est aussi complète, aussi parfaite que possible. Quant à l'exécution elle ne saurait manquer d'être également parfaite, grâce à la discipline, à la bonne instruction, à la confiance et à l'entrain résolu des troupes qui auront l'honneur d'en être chargées. Leur volonté de vaincre, d'apporter un gage important de plus à la Victoire définitive, de couvrir leur drapeau de nouvelles gloires rend un succès magnifique absolument certain. " Cette préparation " aussi complète, aussi parfaite que possible ", comporte, outre l'instruction et le moral des troupes, leur équipement, leur armement, leur transport rapide à pied d'oeuvre afin que les relèves s'effectuent sans fatigue avant l'attaque. Les services d'arrière fournissent la remise a neuf de tous les équipements, les vivres de réserve de la meilleure qualité et du moindre poids, les outils, les munitions; et, quant à l'armement nouveau, il est si complet qu'il permet à l'infanterie de solutionner par ses seules ressources de nombreux problèmes du champ de bataille. Les transports ont eu leur part dans le succès, pour l'ordre et l'exactitude de leur marche, selon les horaires et les itinéraires indiqués. Ainsi, à l'heure voulue, les trois divisions d'attaque ont occupé leurs parallèles ou leurs tranchées de départ. Elles relevaient les deux divisions qui avaient été chargées d'aménager le terrain. Lorsque ces deux divisions redescendirent le 23 octobre de leurs secteurs où elles travaillaient depuis plus de vingt jours, la boue et la fatigue des hommes témoignaient de l'effort magnifique accompli par eux. C'est une manière de combattre que de creuser la terre sous un bombardement continu, et il est juste d'associer à la victoire ceux qui l'ont laborieusement et obscurément facilitée. Après les combats des mois de juin, juillet, août et début de septembre, livrés de la carrière d'Haudromont au bois de Vaux-Chapitre, tout était à refaire sur ce sol bouleversé. Il fallait créer des boyaux, des abris pour les renforts, pour les postes de commandement et de secours, pour les batteries, pour les dépôts de munitions. Le mauvais temps, le bombardement ennemi obligeaient sans cesse à la réfection des travaux. Cependant, avec une obstination qui triomphait de tous les obstacles, ces travaux furent prêts à la date qui avait été fixée. A partir du 15 octobre, nous pouvions aborder l'ennemi. Il ne fallait plus que guetter l'heure favorable pour la préparation d'artillerie. La préparation d'artillerie était tout spécialement importante. " C'est par le feu et non par le choc que se décident aujourd'hui les batailles ", écrivait déjà Napoléon. Dès avant la préparation directe de l'opération du 24 octobre, notre artillerie empêcha l'ennemi de s'installer sur le terrain bouleversé par les combats de juillet et d'août: ainsi l'ennemi ne disposait-il que de rares boyaux pour gagner sa première ligne. On se rend compte des difficultés du problème qui consiste à disposer sur le terrain les batteries nécessaires, souvent sur plusieurs lignes successives, dans tous les emplacements favorables, à les dissimuler aux vues aériennes, à préparer les moyens de transport pour les innombrables tonnes de munitions qu'exige la consommation de l'artillerie moderne, à abriter pièces, servants et munitions pour les préserver des vues et de l'artillerie ennemies. Il faut, en outre, étudier minutieusement les objectifs à battre, par les moyens les plus scientifiques: photographies, instruments d'optique perfectionnés, etc., installer les communications sûres qui permettent aux observateurs et aux cadres de l'artillerie d'opérer en tous temps, malgré les bombardements ennemis les plus violents, suivre au fur et à mesure des destructions obtenues l'état des travaux de l'ennemi, surveiller les réfections ou les ouvrages nouveaux qu'il improvise, repérer les batteries qu'il renforce ou qu'il déplace, afin de pouvoir les contre-battre efficacement. Le travail de l'artillerie réclame en effet une précision mathématique. L'accumulation des moyens matériels ne vaut que par la rigueur de l'organisation qui les met en oeuvre. Cette organisation, dans la bataille de Douaumont-Vaux, atteignit par son agencement et sa régularité la perfection. Non moins achevée est la série des ordres qui règlent l'attaque. Le commandement avait décidé d'atteindre un objectif qui, sur un front de 7 kilomètres, constituerait un gain de 3 kilomètres de profondeur en moyenne, des carrières d'Haudromont à l'Ouest à la batterie de Damloup à l'Est, en y comprenant le fort de Douaumont: ainsi la barrière dressée devant Verdun serait rétablie intégralement. Or le terrain à parcourir, battu depuis tant de mois, creusé de trous d'obus qui, souvent remplis d'eau, formaient fondrières, ajoutait des obstacles naturels aux obstacles dressés par l'ennemi. Ces derniers, l'artillerie les réduirait, tout au moins dans leurs parties essentielles. Pour les autres, la qualité des troupes et leur connaissance du secteur en répondaient. Cependant, afin de ne pas excéder les forces humaines, l'opération fut coupée en deux phases. Dans une première phase, le groupement des divisions d'attaque devait s'emparer de la ligne générale suivante: carrières d'Haudromont, ligne à contre-pente sur la croupe Nord du ravin de la Dame, retranchement au Nord de la ferme Thiaumont, batterie de la Fausse-Côte, éperon Nord-Est du bois de Vaux-Chapitre, et, devant le fort de Vaux, tranchée Viala au bois Fumin, petit Dépôt à droite de la route du fort, tranchées de Steinmetz et Werder, face à la batterie de Damloup. Maîtresses de cette position, les troupes d'attaque devaient la consolider immédiatement, sans répit, en la reliant aux organisations de départ, et en faire assurer l'occupation par des unités spécialement désignées, tandis que des reconnaissances seraient poussées en avant au contact de l'ennemi. L'objectif de la deuxième phase était ensuite celui-ci: ligne à contre-pente sur la croupe Nord du ravin de la Couleuvre, village de Douaumont, fort de Douaumont, pentes Nord et Est du ravin de la Fausse-Côte, digue de l'étang de Vaux, tranchée de Siegen face au ravin du Fumin, enfin batterie de Damloup. Cette deuxième position conquise devait être occupée et organisée dans les mêmes conditions que la première. Entre ces deux objectifs, un arrêt devait permettre aux troupes de s'organiser et de reprendre leur dispositif de combat. La liaison, si délicate et importante, entre l'infanterie et l'artillerie, fut réglée, dans le temps, selon un horaire fixé: ainsi la difficulté ou la confusion des signaux étaient-elles évitées. Il semble qu'on ait prévu le brouillard même qui, sans cet ingénieux accord, aurait pu gêner les liaisons. Les tirs s'allongeraient selon le rythme fixé à la marche, et cette marche s'accomplirait collée aux barrages successifs. L'installation sur les positions était réglée de façon à éviter le désordre qui souvent suit l'assaut, la crise de détente et d'incertitude qui peut fournir à l'ennemi l'occasion de contre-attaquer et réoccuper le terrain perdu. Chaque chef de section était muni d'un plan à grande échelle et savait où il devait se porter et ce qu'il devait faire; les compagnies de mitrailleuses connaissaient d'avance l'emplacement de leurs pièces et leur mission. Ainsi la manoeuvre était-elle articulée et prête à prendre vie sur le terrain. Le 21 octobre, le temps s'éleva, facilitant les observations par ballons et avions, et l'artillerie entra en jeu par ses centaines de bouches à feu. C'était la revanche des journées de février où l'artillerie ennemie avait écrasé la région de Verdun. Jour par jour, 1e commandement suivait les destructions. Le 23,un incendie se déclara dans le fort de Douaumont à la suite de l'éclatement d'un obus de 400. Les abris des carrières d'Haudromont à droite, de la batterie de Damloup à gauche, étaient bouleversés. Les ravins étaient fouillés et martelés. Enfin une fausse attaque invitait l'ennemi à dévoiler toutes ses batteries, qui furent reconnues au nombre de plus de 130 et dont plus de 60 furent heureusement contrebattues. C'est ce qu'il appela dans son communiqué : briser les attaques françaises. Le soir du 23, un pigeon allemand capturé révélait le désarroi des troupes de première ligne, dont les chefs demandaient instamment la relève. Une centaine de fantassins venaient se constituer prisonniers et parmi eux un officier qui déclarait avec certitude: " Nous ne prendrons pas plus Verdun que vous ne reprendrez Douaumont. " L'attaque, ainsi réglée comme un mouvement d'horlogerie; devait se déclancher le 24 à 11.h. 40. Le 24, le temps avait changé et une brume épaisse couvrait l'horizon. Cependant, l'artillerie continuait sans répit sa préparation selon le programme arrêté et, dans les parallèles de départ, les troupes frémissaient, attendant impatiemment l'heure.



Fort de Douaumont (rez-de-chaussée)
fort de vaux


La Bataille

De l'emplacement de la ferme de Thiaumont, les Sénégalais regardent défiler les prisonniers allemands, le 24 octobre, à 2h00 de l'après-midi.


LA BATAILLE DE DOUAUMONT


Les trois divisions se dressent à l'heure dite et marchent à leur objectif: la division Guyot de Salins, renforcée du 11e régiment d'infanterie, de la carrière d'Haudromont au fort de Douaumont dont elle doit s'emparer; la division Passaga, des angles Sud-Est et Nord-Est du fort de Douaumont au ravin des Fontaines; enfin la division de Lardemelle, renforcée du 30e régiment d'infanterie, entre le bois Fumin et le fond de la Horgne, face au fort de Vaux. " A la division, déjà illustre par ses brillants faits d'armes sur l'Yser, à la cote 304, à Vaux-Chapitre, à Fleury, dit le général de Salins dans son ordre du jour, incombe l'honneur insigne de reprendre le fort de Douaumont. Zouaves, marsouins, tirailleurs Sénégalais, vont rivaliser de courage pour inscrire une nouvelle victoire sur leurs glorieux drapeaux. " Et le général Passaga, stimulant par l'émulation ses biffins et ses chasseurs, leur dit: " ... A notre gauche combattra la ...e division, déjà illustre: composée de zouaves, de marsouins, de Marocains et d'Algériens, ils vont s'y disputer l'honneur de reprendre le fort de Douaumont. Pour en finir, camarades, sachons bien qu'ils peuvent compter sur nous pour les soutenir, leur ouvrir la porte et partager leur gloire... " Le départ se fait dans le brouillard qui recouvre les vallonnements de la Meuse et la série des crêtes. On marche à la boussole, sans hâte, en ordre, avec certitude, sur ce terrain de boue et de trous où il ne faut ni trébucher ni s'enliser. Les observatoires ne peuvent tout d'abord être utilisés, mais plusieurs avions sortent: maîtres des airs et volant très bas, ils parviennent à suivre la progression des troupes et à en informer le commandement. Les liaisons par fils téléphoniques sans cesse réparés, et, plus tard, quand la brume s'éleva, par postes optiques et coureurs, permettent de connaître au fur et à mesure les phases de la bataille. Ainsi le général Mangin, chargé de diriger l'attaque, apprend-il tour à tour que le premier objectif a été atteint ,au prix de pertes insignifiantes, que les prisonniers allemands affluent, que l'on s'organise, que l'on va repartir, que l'on repart. Vers 14 h. 30, le vent déchira les nuages, le brouillard se dissipa, et, des observatoires, l'on put voir, dans l'horizon clair, nos soldats monter vers Douaumont qu'ils atteignirent vers 15 heures. Le principal objectif était atteint. De tout le front, les nouvelles de victoire affluaient: Haudromont, ravins de la Dame et de la Couleuvre, Thiaumont, village de Douaumont, bois de la Caillette, ravin de la Fausse-Côte, bois Fumin, batterie de Damloup, tous ces coins de sol si chèrement disputés depuis huit mois, objet de cent combats, couverts de tant de sang, illustrés par tant de gloire, tombaient entre nos mains d'un seul coup. Le général en chef et les deux chefs successifs de l'armée de Verdun, le général Pétain et le général Nivelle, réunis au poste de commandement du général Mangin, suivent sur place ce succès, qui fut l'oeuvre de leur cerveau avant d'être réalisé par leurs troupes et qui se change en triomphe. Cependant, au bois Fumin et au petit Dépôt, réduit fortifié pour un bataillon qui couvre la route du fort de Vaux, la division de Lardemelle rencontrait une résistance opiniâtre, qui, pour elle, devait prolonger le combat sans interruption dans des conditions particulièrement dures. Les opérations du secteur de Vaux doivent, pour plus de clarté, être présentées à part. Voici celles du secteur d'Haudromont au ravin de la Fausse-Côte, en prenant pour centre le fort de Douaumont. A l'aile gauche, le 11e régiment a pour objectif les carrières d'Haudromont, dont il est très rapproché, mais qui forment un ouvrage défensif fortifié, flanqué de blockhaus et de tranchées. Il faut manoeuvrer pour s'en rendre maître, s'emparer de ses points d'appui, parvenir même à le contourner. Il faut livrer un terrible combat à la grenade à l'intérieur de la Grande Carrière pour la nettoyer. Et, presque immédiatement après qu'elle est occupée par nos troupes, une violente contre-attaque ennemie se déclanche et vient échouer devant le terrain conquis. Les tirailleurs et les zouaves doivent atteindre, dans le bois Nawé, le ravin de la Dame comme premier objectif, et, comme second, le ravin de la Couleuvre. Leur marche s'effectue comme à la manoeuvre; l'horaire est suivi comme s'il n'y avait pas d'obstacle. Le programme est rempli à la lettre, et, à 14 heures, les hommes sont en place, organisant leur ligne. Ils ont tout bousculé devant eux, franchissant tranchées et réduits, quitte à revenir ensuite vérifier le terrain dépassé, briser les résistances qui s'y pouvaient encore dissimuler, ou laissant le soin de ce nettoyage aux dernières vagues d'assaut. Du côté des tirailleurs, des mitrailleuses ennemies entrent en action presque dès le départ. Tandis que des groupes de grenadiers les prennent à partie, la progression continue " sans être retardée par ces petits incidents. Les vagues déferlent à la même allure, les prisonniers affluent et sont dirigés vers l'arrière en véritable troupeau. " Cependant un groupe ennemi escortant une mitrailleuse bat en retraite méthodiquement, s'arrêtant tous les 50 mètres pour remettre la pièce en batterie. Mais des grenadiers, courant sur ses flancs, parviennent à le dépasser et le prennent à revers: le mitrailleur ennemi avait sa mitrailleuse amarrée au poignet. Quelques patrouilleurs poussent jusqu'au ravin du Helly. Un officier, avec une fraction de sa compagnie, se porte au delà de la route de Bras, trouve quatre pièces de 77 et un obusier de 150 à demi abîmés par notre artillerie: ne pouvant les ramener, il achève de les mettre hors de service avec les pétards qu'il a emporté et avec des grenades qu'il allume et glisse dans l'âme par la bouche. Les compagnies de tirailleurs, pendant ce temps, se sont installées au Sud de la route de Bras et commencent l'organisation de la position, pendant que les zouaves se fortifient sur la pente Nord du ravin de la Couleuvre qu'ils ont conquis. Le régiment mixte (zouaves et tirailleurs) doit s'emparer en deux bonds de toutes les organisations défensives de la crête Thiaumont-village de Douaumont. Ayant à enlever deux objectifs successifs qui paraissaient présenter les mêmes difficultés, le colonel prit la décision de confier chaque mission à un bataillon, réservant au bataillon indigène l'enlèvement du premier objectif, et confiant au bataillon de zouaves la conquête du second. Malgré les difficultés de parcours d'un terrain argileux, détrempé et bouleversé de fond en comble par les bombardements des jours précédents, ces troupes franchissent sans arrêt le tir de barrage adverse et atteignent en quelques minutes les premières tranchées ennemies qu'elles dépassent. Des tirailleurs atteignent, après avoir débordé l'ouvrage de Thiaumont, la ferme de Thiaumont. Les zouaves, pendant qu'ils s'organisent, les rejoignent, puis se précipitent sur le village de Douaumont et s'installent au delà de la lisière Nord-Est. Il est 14 h. 45. Eux aussi, ils ont rempli exactement l'invraisemblable programme. Thiaumont, Douaumont: il a fallu tant de sang, d'efforts et de temps à l'ennemi pour nous rendre ces amas de ruines dont nous l'avons chassé en quelques heures! Sur sa hauteur, le fort de Douaumont domine tout le champ de bataille dont il est le centre. Il est le morceau de choix, il est le roi de l'horizon. Le voici dépassé sur sa gauche. Mais que se passe-t-il à sa droite ? Sur sa droite, s'avance la division Passaga qui, pour son premier objectif, doit atteindre, au delà du fameux ravin du Bazil où passe la voie ferrée de Fleury à Vaux, la partie Sud du bois de la Caillette, la batterie de la Fausse-Côte et, sur le versant Sud de ce ravin du Bazil, les pentes Nord et Est de la croupe de Vaux-Chapitre dont l'ennemi s'était emparé au début de septembre et qui faisaient saillant dans nos lignes. Ce premier objectif représente déjà un effort et un gain considérables, et la division Passaga est celle qui a le plus long chemin à parcourir. De plus, à cause de ce saillant même, ses troupes sont disposées en équerre dans les tranchées de départ. Le départ est lui-même une manoeuvre: il faut se redresser sans confusion, calculer exactement les distances pour les bataillons accolés. A cette difficulté s'ajoute celle du brouillard. Cependant la manoeuvre s'exécute sans hésitation. Le deuxième objectif doit porter la division jusqu'à la tourelle qui se trouve à l'Est du fort, jusqu'aux pentes Nord et Est du ravin de la Fausse-Côte et à l'Ouest de l'étang de Vaux. Il décrit une ligne légèrement incurvée sur la droite, selon la forme même du ravin. La brigade de gauche de la division Passaga était commandée par le général Ancelin qui est tué dès le début de l'action. " L'enthousiasme des hommes est émouvant " avait-il constaté la veille. Il est remplacé dans son commandement par le colonel Hutin, l'un des vainqueurs du Cameroun. Ses hommes ont à traverser la crête glaiseuse de Fleury qui est, par elle-même, un obstacle. Ils la franchissent sans arrêt, parviennent au ravin du Bazil, atteignent leur premier objectif, brisant au passage toute résistance. Après la pause ordonnée, ils reprennent leur marche en avant. Le brouillard qui, après le redressement du départ, ne leur avait pas été inutile pour arriver sans barrage à la voie ferrée, se lève par éclaircies et permet d'apercevoir par intervalles le fort de Douaumont. Dès lors, c'est la ruée joyeuse à l'assaut. Cependant il faut laisser le fort aux marsouins et se contenter de la batterie Est et de la tourelle, qui sont bientôt couvertes de fantassins. " Le spectacle - dit le rapport de l'un des régiments d'infanterie qui, du coup, perd sa sécheresse de procès-verbal - était grandiose: les coloniaux, comme une marée montante, submergeaient le fort dans lequel la lutte continuait; à l'Est, on apercevait le groupe du bataillon de Chasseurs gravissant les pentes de la Caillette et de la Fausse-Côte, pendant qu'une interminable colonne grise de prisonniers remontait le glacis de Chambitoux vers Fleury. Chacun, ému, regardait son voisin, en croyant à peine ses yeux et, quand fut confirmée la prise de Douaumont, ce fut une minute inoubliable... " L'assaut des chasseurs à pied le long des pentes de la Caillette n'est pas moins digne d'admiration. Un de leurs rapports, non officiel il est vrai, est, lui aussi, tout gonflé d'orgueil français: " 11 h. 40; c'est l'heure fixée. Les chasseurs se dressent, baïonnette haute. Le capitaine D... lève sa canne. La première vague part, suivie de près par les autres. Le coup d'oeil est splendide: couverts de boue, de la couleur de cette terre de France qu'ils défendent et veulent arracher à l'ennemi, les chasseurs sont superbes de calme et de résolution. Que vont-ils trouver derrière la crête ? Combien de nids de mitrailleuses vont se révéler et faucher leurs rangs ? Sous quelles rafales de gros obus vont-ils se trouver pris ? Qu'importe! Ils marchent en ordre comme à la manœuvre. Le terrain est pénible; on dirait une mer houleuse subitement figée: de la boue, des débris, des cadavres. Des chasseurs s'enlisent, on les dégage. Le barrage ennemi commence à se déclancher. Trop tard. Les vagues passent, elles sont passées. Les obus éclatent derrière elles. Elles déferlent implacables dans le ravin de Chambitoux qu'elles traversent. De quelques boyaux ou abris qu'a épargnés notre artillerie, des balles sifflent. Les nettoyeurs de tranchées s'y précipitent: quelques grenades bien ajustées et les Boches font " Kamarad ". Ahuris par notre apparition soudaine, hébétés par le bombardement, ils donnent des cigares, des cigarettes, leurs_bidons, leurs casques à leurs gardiens. Ils n'ont qu'une pensée: Vite sortir de cet enfer. - " Verdun, c'est là-bas, on va " vous y conduire ", dit un loustic... L'avance continue, lente, méthodique. Les obus de nos 75 qui font barrage en avant de nous refrènent l'ardeur des impatients. La fumée augmente, le brouillard est épais, on se dirige à la boussole. Le ravin du Bazil est atteint, la tranchée de Berlin nettoyée, les prisonniers affluent. Les chasseurs sont joyeux de voir leurs groupes qu'on ramène à l'arrière. A 12 h. 30, la voie ferrée; est atteinte. A 12 h. 38, les vagues sont arrivées au sommet de la crête Nord du ravin. L'objectif est atteint... Le signal est envoyé: " Chasseurs objectif atteint. " C'est comme un rauque cri de victoire dominant le fracas du bombardement. " Cinquante-huit minutes ont suffi aux vitriers pour atteindre successivement les deux objectifs: c'est un record de vitesse, c'est une marche triomphale. La marche des autres bataillons de chasseurs de la division, plus à droite, n'est pas moins foudroyante. On voit leurs colonnes d'escouade apparaître, s'évanouir, reparaître à nouveau. " Rien n'arrête leur progression, articulée par une volonté puissante et tenace. Tous ces hommes dont l'énergie ramassée est tendue vers l'ennemi semblent un organisme puissant qui essaie ses forces et prend conscience de sa valeur. " A l'extrême droite de la division, en liaison avec la division de Lardemelle, le ... régiment d'infanterie doit s'emparer du bois de Vaux-Chapitre, à l'Ouest du ravin des Fontaines. " Enivrés de confiance, par l'intensité de nos feux d'artillerie auxquels ripostait faiblement l'ennemi, les hommes piétinaient impatiemment, attendant l'heure décisive, - 11 h. 40. " Quel sale temps ! " disaient les hommes voyant l'épais brouillard qui, à 15 mètres, leur voilait le terrain où ils devaient progresser. Ils ne comprirent qu'après, devant l'ahurissement des prisonniers, l'utilité de cet écran opaque qui avait masqué leur départ et leur avance. Au coup de sifflet du capitaine, tous les hommes bondissent sur le parapet, se resserrent d'abord en grappes autour de leurs chefs de section pour se détendre; ensuite en lignes d'escouades, en ordre, comme à la manoeuvre. " Hardi, les gars " ! s'écrient les hommes en se serrant la main dans une étreinte hâtive et enthousiaste. A peine avait-on franchi de 20 mètres notre ancienne ligne, que les bras éperdus des prisonniers s'agitaient devant les hommes, attestant déjà, avant la conquête matérielle, l'écrasante victoire morale du soldat français. " Le régiment a franchi, lui aussi, le ravin du Bazil. Il doit atteindre le ravin de la Fausse-Côte à son extrémité, là où le ravin rejoint l'étang de Vaux. " On touchait à l'objectif, dit une note du régiment. Le spectacle fut splendide. En descendant dans le ravin de la Fausse-Côte, les hommes découvraient, là-haut, à gauche, leurs camarades vainqueurs du fort de Douaumont. Electrisés par cette vue, ils ne firent plus qu'une course jusqu'au terme fixé à leur élan. Devant eux se détachait, sur la cote 330, un grand nègre agitant un drapeau au bout de son fusil, pendant qu'un autre, debout sur la crête en arrière, sonnait la charge éperdument. " Si le fort de Douaumont fascine ainsi à distance les combattants dont les objectifs sont à sa droite et à sa gauche, quel irrésistible attrait ne doit-il pas exercer sur ceux qui sont chargés de l'aborder, l'attaquer et le prendre ? Il s'est créé dans la troupe, au cours même de la préparation, une légende de Douaumont, un culte de Douaumont. La conquête du fort est la glorieuse mission réservée aux trois bataillons du régiment colonial du Maroc, déjà deux fois cité pour sa belle conduite à Dixmude et à Fleury. Au début de l'action, le régiment rencontre une résistance inattendue. Notre première ligne ayant été évacuée pour le tir de l'artillerie lourde, quelques fractions ennemies s'y sont hardiment glissées à la faveur du brouillard et il faut les liquider sur place avant de se mettre en marche. C'est l'oeuvre du bataillon Modat qui, la tranchée nettoyée, s'élance à l'assaut et atteint d'un bond le premier objectif. Là il s'organise et laisse passer le bataillon Croll qui doit contourner le fort de Douaumont à droite et à gauche, puis le dépasser et s'établir au delà, pendant que le 3e bataillon, le bataillon Nicolay, a la charge d'aborder de face l'ouvrage, d'y entrer, d'en chasser l'ennemi et de s'y installer. Le bataillon Croll arrive au fort; le capitaine Dorey, qui conduit la première vague, n'apercevant pas le bataillon Nicolay, prend l'initiative de dépasser le fort en le franchissant, au lieu de le contourner, de manière à profiter du désarroi de l'ennemi et à ne pas lui permettre de se ressaisir. Quelques fractions traversent donc la superstructure qui n'est qu'un amas de ruines et continuent leur mouvement en avant: ç'est alors qu'intervient le bataillon Nicolay. Depuis plus d'un mois le bataillon Nicolay connaît sa mission, vit dans l'espoir de la réaliser. Cette désignation dont il est l'objet a fait de lui un être unique, tant elle a créé de solidarité entre les hommes qui le composent. Chaque homme sait ce qu'on attend de lui, mais entend concourir au but commun. Il n'y a plus de volontés individuelles, mais une volonté collective réglée par le chef. A l'heure fixée, il s'est donc mis en marche. La terre colle aux chaussures sans ralentir le pas. Mais le brouillard s'épaissit et une erreur de la boussole, déviée probablement par un revolver, amène le bataillon presque parallèlement à l'arrêt de Thiaumont-Douaumont. Une hésitation se produit sur la direction à prendre. Cependant il faut aviser, car le bataillon seul est préparé et outillé pour attaquer le fort. Il y eut une minute d'angoisse. Le brouillard se dissipe et des prisonniers ennemis arrivent qui montrent Douaumont en ajoutant: " Capout! " Le bataillon se redresse: le destin s'est déclaré. Douaumont apparaît dans le brouillard comme une montagne sainte. Le fort est abordé par là gorge. Quand le bataillon y parvient, quand il comprend ce qui va se passer, pris d'un frisson sacré, d'un respect religieux, il s'arrête. Un rapport officiel, le rapport du commandant Nicolay, constate cet extraordinaire arrêt, unique peut-être dans l'histoire, du conquérant devant sa conquête: " Arrachant l'un après l'autre leurs pieds de la boue, écrit-il, les marsouins gagnèrent de l'avant pour profiter de leur chance. Nulle canonnade sur leurs lignes, pas de résistance d'infanterie; le barrage boche intense, mais loin en arrière, dans le ravin des Vignes. Il était près de 15 heures, le détachement Dorey venait d'entrer dans le fort sans coup férir; il était installé au Sud-Ouest des logements et tourelles, en belle attitude, ne tirant ni ne recevant aucun coup de fusil. Il ne pouvait être question de prendre d'abord méthodiquement la formation de combat primitivement arrêtée; les Boches étaient certainement avertis; il fallait au contraire les attaquer au plus tôt avant qu'ils fussent revenus de leur ahurissement. " Sous le vol bas de l'avion de France aux trois couleurs croisant au-dessus du fort, le bataillon aborda le fossé en ligne de colonnes de section par un, chefs en tête et l'arme à la bretelle, puis il escalada les pentes raides du rempart de gorge. Arrivé au haut de ce rempart, il avait devant lui les ouvertures béantes des casemates du rez-de-chaussée et, en avant, la cour extraordinairement bouleversée. Devant ce chaos qu'était devenu le grand fort, symbole de volonté et de puissance merveilleusement recouvré, les têtes de colonnes s'immobilisèrent et regardèrent. Le chef de bataillon, qui s'était arrêté momentanément au fond du fossé pour vérifier le mouvement, rejoignit la tête à cet instant et, tout en rendant hommage à ce que la vision avait de sacré et d'inoubliable, il donna l'ordre d'attaquer les mitrailleuses qui, du fond des casemates, commençaient à entrer en action... " Cette première résistance est bientôt réduite, puis le cavalier est abordé et chacun se rend à son objectif qu'il sait retrouver, malgré le changement d'orientation de l'attaque. Les résistances rencontrées aux tourelles sont dominées l'une après l'autre. Une section de mitrailleuses prend sous son feu, à 1.500 mètres, des attelages allemands sur lesquels tire aussi notre artillerie. La superstructure et les ouvrages extérieurs sont à nous. Il reste à attaquer les logements. Les grenadiers s'en chargent, et nous sommes bientôt en possession de toute l'infrastructure d'où une trentaine de prisonniers, dont quatre officiers, sont ramenés. En outre, une vingtaine ont été cueillis dans le coffre Nord de la contrescarpe. Le soir, les marsouins sont installés dans le fort, et au delà. Ainsi le fort de Douaumont fut-il conquis le 24 octobre. Au lendemain de cette journée fameuse, le général Nivelle, commandant l'armée de Verdun, adressa cet ordre du jour aux troupes du général Mangin: Officiers, sous-officiers et soldats du groupement Mangin, En quelques heures d'un assaut magnifique, vous avez enlevé d'un seul coup, à votre puissant ennemi, le terrain hérissé d'obstacles et de forteresses du Nord-Est de Verdun, qu'il avait mis huit mois à arracher, par lambeaux, au prix d'efforts acharnés et de sacrifices considérables. Vous avez ajouté de nouvelles et éclatantes gloires à celles qui couvrent les drapeaux de l'armée de Verdun. Au nom de cette armée, je vous remercie. Vous avez bien mérité de la Patrie.


Douaumont : casemate éventrée par un de nos obus de 400
Douaumont : emplacement de l'entrée du coffre Nord-Ouest


LA BATAILLE DE VAUX


Les vainqueurs de Douaumont organisent le vaste territoire conquis, des carrières d'Haudromont au ravin de la Fausse-Côte. Mais les vainqueurs n'ont, pour se reposer, qu'une boue glacée sous le bombardement ennemi. Dans la bataille moderne, un soir de victoire est encore un soir de peine et d'efforts. Pourtant quelque chose de puissant réconforte nos hommes. Un officier qui fait sa ronde interpelle ses chasseurs : " Il fait froid, les petits gars. " - " Qu'est-ce que ça fait, mon lieutenant ? On les a eus, ça réchauffe. " Les jours suivants, une série de contre-attaques ennemies échoue contre nos défenses déjà établies, et même la division de Salins progresse légèrement au delà du fort, et la division Passaga au ravin de la Fausse-Côte. La division de Lardemelle, chargée de l'opération dans le secteur de Vaux, de l'étang de Vaux au fond de la Gayette, avait rencontré des obstacles difficiles à emporter. Les uns furent brisés dès la fameuse journée du 24, comme la Sablière, le petit Dépôt, la batterie de Damloup. D'autrea nécessitèrent plus de temps, une nouvelle préparation d'artillerie, des manoeuvres nouvelles. Ils tombèrent peu à peu, entre le 24 octobre et le 10 novembre, entre les mains de la division de Lardemelle, puis de la division Andlauer qui, le 28, acheva de relever celle-ci. Le 2 novembre au matin, l'ennemi débordé à l'Est, où nous avions conquis la croupe de Fumin, et à l'Ouest, où nous tenions la batterie de Damloup dès le 24 et les pentes du fond de la Horgne, se décida à évacuer le fort qu'il ne pouvait plus défendre, où nous entrâmes le même jour, dans la soirée. Un officier allemand, fait prisonnier le soir du 24 au petit Dépôt, lorsqu'il apprit que le fort de Douaumont avait été pris par nos troupes, eut un moment de stupeur, puis, se ressaisissant, il déclara: " Vous avez pris Douaumont, mais vous ne prendrez pas Vaux. " Or, Vaux a résisté un peu plus de temps, mais sa chute, inglorieuse pour l'ennemi qui l'abandonna, pour n'avoir pas été foudroyante comme celle de Douaumont, n'en reste peut-être que plus significative de l'affaiblissement adverse. Assiégé par les Allemands dès le 9 mars, le fort de Vaux n'était tombé que le 7 juin. Il avait résisté trois mois et, même quand il fut aux trois quarts investi (1er juin), le commandant Raynal et l'héroïque garnison y tinrent encore pendant six jours. S'il avait nécessité un si long siège, des pertes si formidables, l'usure de plusieurs divisions, il représentait aux yeux de l'ennemi un objectif d'une importance capitale pour son offensive sur Verdun. Il le couvrait du côté de la Woëvre, il lui permettait d'utiliser les ravins du Bazil, de Fumin, des Fontaines et les fonds de la Horgne et de la Gayette pour dissimuler ses mouvements et pour préparer ses actions. Il lui fournissait des vues sur Tavannes et sur Souville qu'il menaçait par le bois de Vaux-Chapitre. Le plateau qui porte le fort descend du fort de Souville sur la Woëvre à l'Est et sur le ravin de Vaux au Nord. Ce plateau est entaillé de ravins profonds: ravins des Fontaines, de la Sablière, du bois Fumin, de la Horgne, de la Gayette. Le centre du front que nous devions attaquer était occupé par le fort sur la croupe principale entre le fond de la Horgne et le ravin du bois Fumin. A la suite des combats livrés dans cette région dévastée depuis plusieurs mois, le terrain est complètement bouleversé. Dans les parties boisées, les arbres sont hachés par les bombardements successifs, mais constituent néanmoins un obstacle sérieux à une progression. L'ennemi avait organisé, non sans habileté, sa plus solide ligne de défense très en avant du fort dont les ouvrages extérieurs, contrescarpes, fossés, coffres, observatoires, tourelle, battus par notre tir, étaient en mauvais état. Cette organisation comprenait: 1° en première ligne, une tranchée continue allant du Nez de Souville aux pentes Sud du fond de la Gayette (tranchées Hindenburg, Brochmuch, de Moltke, Clausewitz, Seydlitz, Mudra, Steinmetz, Werder, von Klück); 2° à un kilomètre environ en arrière, une seconde ligne partant de l'embouchure du ravin des Fontaines (tranchées de Gotha, Hanau, Siegen, Brunehild dans le fond de la Horgne, de Saales rejoignant la batterie de Damloup au village de Damloup); 3° entre les deux, une ligne de soutien non continue, comprenant divers points d'appui: la Sablière, la Grande Carrière, le petit Dépôt, la batterie de Damloup; 4° enfin, des trous d'obus organisés, garnis de mitrailleuses. Un certain nombre de boyaux étaient en construction pour relier la première ligne à la ligne de soutien; trois étaient terminés : les boyaux du petit Dépôt, des Maîtres Chanteurs et de Tannhauser. Les déserteurs et les prisonniers faits dans la région de Vaux au cours des journées qui précédèrent la bataille du 24 octobre furent unanimes à déclarer que l'ennemi s'attendait à être attaqué dans ce secteur défendu par la 50e division. Il n'y eut pas d'effet de surprise. Nos troupes, dès le début de l'attaque, le trouvèrent posté et prêt à opposer une résistance acharnée. La division de Lardemelle, fantassins et chasseurs, était composée de troupes éprouvées, pour la plupart formées de contingents du Dauphiné, de la Savoie et du Bugey, et qui connaissaient le secteur pour l'avoir occupé et préparé pendant le mois de septembre jusqu'au début d'octobre. Elles s'avancèrent, le 24 octobre à l'heure fixée, avec le même élan et la même ardeur que les divisions voisines. Sur la gauche, le premier objectif fut atteint, mais la tranchée Clausewitz résista jusqu'à 15 heures. Sur la gauche encore, la Grande Carrière fut promptement enlevée et nettoyée, mais la plupart des ouvrages qui constituaient la ligne de soutien exigèrent un véritable siège pour être emportés. Ainsi en fut-il de la Sablière sur les pentes du ravin des Fontaines, qui ne fut prise que vers 20 heures, où l'on fit plus de cinquante prisonniers, dont un officier, et qui fut l'objet immédiat d'une série de contre-attaques; du petit Dépôt qui résista tout aussi longtemps et qu'il fallut tourner pour s'en emparer (plus de cent prisonniers); de l'îlot de Mudra et de l'abri de combat à droite qui tenaient encore alors que la batterie de Damloup avait déjà été prise et très brillamment, vers 14 heures, livrant, outre ses prisonniers, une douzaine de mitrailleuses et deux canons de tranchées. L'abri de combat est attaqué audacieusement par une seule section: " Patrouille en tête, dit le rapport, la section s'avance par la droite, arrive à faible distance de l'abri malgré un feu nourri. Elle se jette, conduite par son chef, sur l'abri en le contournant, crible l'intérieur de grenades. Un officier blessé se rend et montre six hommes: " Lieutenant, voici ma compagnie, les autres ont été tués. " A cet épisode, on peut juger de la violence de la lutte. Dans un de nos bataillons de chasseurs, six officiers sont blessés tour à tour: les uns refusent de se laisser évacuer et continuent d'assurer leur commandement; les autres, à peine pansés, reviennent tout courant à leur poste. La journée qui, des carrières d'Haudromont au ravin de la Fausse-Côte, s'achève en triomphe, reste sanglante et disputée sur le sol bouleversé du bois Fumin et de la région de Vaux. On continue de s'y battre sans relâche, toute la nuit, et le matin du 26 trouve encore les adversaires aux prises. La défense du fort de Vaux se fait ainsi à distance, aux ouvrages qui le protègent et qui, une fois tombés, le laisseront à découvert. La première ligne de tranchées et les ouvrages ont fini par être emportés dans la soirée du 25. Mais la lutte continue le 26 sur la seconde ligne de tranchées (tranchée de Gotha, tranchée de Siegen, tranchée de Salles). Elle continue sur le fort même, car le fort est attaqué le 26 à 10 heures: une reconnaissance, envoyée pour déterminer le nombre et l'emplacement des mitrailleuses ennemies, arrive aux abords immédiats du fort (saillants Sud et Ouest), tandis qu'une autre parvient à gagner la superstructure et cherche à lancer des grenades dans les créneaux des mitrailleuses. Les premières vagues, qui ont pu se glisser dans la direction du saillant Sud, cherchent à encercler le fort par l'Est, mais elles sont prises à partie par les batteries ennemies de la Woëvre et subissent des pertes. Les communications se font difficilement; les cadres sont réduits; l'attaque brusquée est à reprendre. Cependant une autre reconnaissance a pu descendre les pentes du bois Fumin, et atteindre la digue de l'étang de Vaux d'où elle ramène 80 prisonniers. Deux régiments de la division Andlauer sont venus renforcer la division de Lardemelle. Le général Nivelle et le général Mangin résolurent de reprendre et compléter la préparation d'artillerie, afin d'obtenir la chute de Vaux au moindre prix. Ils firent reporter notre ligne un peu en arrière, au Sud du fort. Le mauvais temps et la difficulté extrême des observations prolongèrent cette préparation. Il fallait, pour forcer le succès, assurer la possession définitive de la croupe du bois Fumin. Une série d'opérations préliminaires, menées par la division Andlauer qui, à la date du 28 octobre, avait achevé de relever la division de Lardemelle, nous donna tout le bois Fumin, et la liaison se fit par la digue avec la division Arlabosse qui avait relevé la division Passaga. Cette progression et le bombardement systématique permettaient dès lors de porter le coup décisif. Le fort, néanmoins, pouvait opposer encore de la résistance. Dans des conditions pour le moins aussi défavorables, le commandant Raynal et ses hommes, débordés et cernés, avaient tenu et n'avaient été vaincus que par la soif. Cependant, dans la matinée du 2 novembre, nos observateurs signalaient une évacuation tout au moins partielle du fort où des explosions se produisaient bientôt. Le commandement ordonna d'occuper le fort, la nuit venue, après qu'une reconnaissance se serait rendu compte des lieux. En conséquence, dans la soirée du 2 novembre, une compagnie du 118e régiment, capitaine Fouache, contourna le fort, le dépassa et s'établit au delà, pendant qu'une compagnie du 298e, sous les ordres du lieutenant Diot, devait entrer dans la place. Le lieutenant Diot, accompagné d'une section du génie, chercha longtemps un moyen de s'introduire à l'intérieur. La gorge, les casemates, tout etait hermétiquement clos. Il découvrit enfin un étroit abri pour mitrailleuse dans le coffre Sud-Ouest. Le sapeur Poulain, qui était maigre, s'y glissa le premier. Le lieutenant se déséquipa et se fit tirer au dedans. Le sous-lieutenant du génie Lavève le suivit. A eux trois, ils explorèrent l'intérieur. Des débris fumaient encore, faisant exploser cartouches ou grenades. L'intérieur était vide, et intacts les locaux casematés. Le fort abandonné, éclairé par des restes d'incendie, offrait une vision sinistre. Cependant les visiteurs se sentaient chez eux. Ils réoccupaient une maison française, souillée il est vrai, mais utilisable. Ils furent rejoints par le lieutenant Labarbe et sa section qui avaient trouvé une issue sur la superstructure. Ainsi, le soir du jour des Morts, le fort de Vaux redevint français. Le départ des Allemands avait dû être rapide et ressembler à une fuite, à en juger par le butin abandonné: quatre mitrailleuses dont deux empaquetées et prêtes à être emportées; plusieurs centaines de mille de cartouches, un millier de bouteilles d'eaux minérales, trois mille boîtes de conserve, etc... Enfin, une consigne datée du 21 octobre visait la défense du fort en cas d'attaque. Les jours suivants, nos troupes occupèrent le village de Vaux et de Damloup.


L'attaque du 24 octobre dans le secteur du bois Fumin











A Damloup un petit poste allemand fut surpris dans une cave et fait prisonnier. Le sous-officier qui le commandait ayant exprimé son désappointement d'être cueilli au moment d'une relève, nos hommes attendirent cette relève qu'ils emmenèrent par surcroît. Ainsi, nous étions de nouveau maîtres de tout le plateau et des ravins qui l'entourent et que commandent à leur entrée les villages de Damloup et de Vaux. Au delà du fort, nous tenions la crête militaire qui, à trois ou quatre cents mètres au Nord-Est, domine les pentes abruptes tombant sur les plaines de Woëvre. Notre ligne était rétablie telle qu'elle était au début de mars, avant les attaques ennemies contre le fort.


LES RESULTATS


Le chiffre total des prisonniers faits sur le front de Verdun entre le 24 octobre et le 2 novembre, au cours de la bataille Douaumont-Vaux, a dépassé 6.000 soldats et 140 officiers dont 8 commandants de bataillon. Dans la seule journée du 24 octobre, nous avions pris 15 canons dont 5 de gros calibre, 51 canons de tranchée, 140 mitrailleuses et un important matériel de guerre comprenant fusils, munitions, outils et deux postes de T. S. F. La victoire était complète, elle était outrageante pour l'orgueil allemand qui avait claironné les noms de Douaumont et de Vaux comme des noms glorieux. Aussi l'Allemagne a-t-elle essayé de masquer sa retentissante défaite. L'agence Wolff a donné, le 3 novembre, les explications suivantes sur le retrait projeté de la première ligne allemande du secteur du front Douaumont-Vaux: Le retrait projeté dans les positions préparées, de la première ligne du secteur du front Douaumont-Vaux, s'est terminé dans la nuit de mercredi à jeudi. Tandis que les Français, favorisés par le temps brumeux, pouvaient, le 24 octobre, s'avancer à un moment où le retrait de la ligne était en train de s'accomplir et obtenir un succès local, le retrait méthodique des troupes du fort de Vaux put s'effectuer dans la nuit du 1er au 2 novembre sans attirer l'attention de l'adversaire. Bien plus, au jour naissant, les Français, trompés, dirigèrent sur le fort de Vaux un feu en rafales qui fit rage jusque dans la journée. Les colonnes d'assaut françaises effectuèrent une attaque dans le vide et trouvèrent le fort abandonné. Les forts de Douaumont et de Vaux ont joué dans la bataille de Verdun un rôle important aussi longtemps qu'ils furent, comme forts français, au pouvoir des défenseurs. Afin d'affaiblir la position de Verdun ils durent être rendus inoffensifs. Privés de leurs moyens de combat et en grande partie détruits, ils n'offraient à l'assaillant, au point de vue tactique, qu'une valeur limitée dès l'instant où l'attaque contre Verdun était interrompue; Bien plus, ils offraient d'excellents objectifs aux tirs de l'artillerie française. Ensuite du gain de terrain local des Français aux abords de l'ancien fort de Douaumont, l'importance du fort de Vaux pour les troupes allemandes était devenue encore plus nulle, et il n'était pas indiqué de consentir de grands sacrifices pour le maintien de cette portion de terrain avancée. Comme, au surplus, le terrain près de Vaux n'était pas favorable pour la défense à l'Ouest et au Sud, le fort fut abandonné et la ligne de combat allemand reportée sur une autre ligne plus favorable préparée depuis longtemps, laquelle est moins marquée et moins exposée au feu de l'artillerie ennemie. Il est bon d'ajouter que l'abandon du fort de Vaux est sans aucune importance au point de vue de la situation devant Verdun. La vérité est tout autre et il suffira pour la rétablir, de consulter les documents officiels allemands qui sont tombés entre nos mains. Ils démontrent en effet que les Allemands n'ont jamais songé à nous céder de leur plein gré les forts et le terrain conquis au prix des plus lourds sacrifices, mais qu'ils ont, au contraire, donné des ordres pour les organiser de façon à briser toute tentative d'offensive de notre part. L'extrait suivant d'un mémoire sur le fort de Douaumont, fait en septembre 1916, met en relief les raisons de conserver cet ouvrage: La valeur du fort, abstraction faite de la grande importance politique de sa possession, réside dans la possibilité de dominer par notre artillerie le terrain situé devant lui, grâce aux observatoires excellents établis dans les tourelles cuirassées. Une surprise de notre première ligne d'infanterie ne peut être empêchée que par ce moyen. De plus, le fort assure, dans une mesure restreinte, un bon abri à nos réserves, à 2 kilomètres de notre première ligne. Vu la proximité de l'ennemi, l'absence de tout point d'appui entre la première ligne et le fort, l'état tout à fait insuffisant des défenses d'infanterie du fort lui-même, il faut entrevoir encore aujourd'hui à tout instant la possibilité d'une surprise. A la date du 18 septembre, le général von Lochow, commandant le groupe d'attaque Est, donne l'ordre d'organiser d'une manière très puissante le terrain conquis. Voici quelques extraits de cet ordre: La ligne atteinte à présent doit être tenue et renforcée pour une défense acharnée... Le développement des travaux visera à établir plusieurs positions comprenant chacune plusieurs lignes...


Il importe tout d'abord - notamment dans le secteur Thiaumont-Bergwald (Vaux-Chapitre)- de renforcer si bien la première ligne, qu'elle puisse résister même à de fortes attaques, et de diminuer les pertes des relèves en construisant des boyaux et tranchées d'approche. Les principes exposés ici même donnent une idée de la progression et du détail des travaux pour leur continuation. Le temps qui nous sépare de la mauvaise saison, et les forces importantes qui peuvent être mises encore en première ligne doivent être utilisées avec la dernière énergie n vue d'activer les travaux, de façon à ce que les difficultés ne surgissent pas en hiver, ou en cas de diminution des effectifs... La continuation des attaques ennemies doit aux termes d'un ordre capturé par nous, être attendue avec certitude sur la rive droite de la Meuse. Tous les P.C. doivent donc mettre au point l'attitude à tenir au cas où l'adversaire déboucherait sur un point de nos positions, ou au cas où des attaques généralisées de sa part réussiraient. Ce calcul doit prévoir minutieusement toutes les éventualités concevables et préparer dans les moindres détails les contre-mesures les plus pratiques. Il faut à ce sujet faire connaître ses intentions aux unités voisines, afin que ces dernières puissent, le cas échéant, collaborer aux contre-attaques. La situation exige qu'on ménage des forces disponibles constamment prêtes à un nouveau coup de collier et acharnées au travail, et cela partout. La relève des divisions qui, jusqu'ici, avait lieu fréquemment, il n'y faut plus compter. Cet ordre est complété par les ordres de détail donnés par les échelons inférieurs (Gén. von Planitz comm. le secteur, Gén. comm. la 33e D. R,). Ce qui continue à presser le plus, écrit von Planitz, le 20 septembre, c'est d'établir sur toute l'étendue du front la toute première ligne et de construire en même temps qu'elle les obstacles et défenses accessoires qui en font partie. Les expériences faites sur la Somme ont à présent démontré à nouveau que c'est le moyen le plus sûr de rendre difficile à l'ennemi de culbuter la première ligne. Le 25 septembre, le général Hancke, commandant la 33e D. R., indique, avec l'ordre d'urgence des travaux à exécuter, l'emplacement des lignes successives. Il n'est nulle part question, dans ces ordres donnés à la fin de septembre, d'abandonner le terrain occupé. L'ordre suivant, donné le 23 octobre 1916, c'est-à-dire la veille de l'attaque, par le général von Zwehl, commandant le VIIe C. R., nous prouve que les Allemands étaient à ce moment plus résolus que jamais à défendre leur conquête; 23/10/1916. D'après des renseignements d'agents, il faut s'attendre à une attaque française à Verdun. La position de combat est â tenir, à tout prix. L'infanterie et les mitrailleuses doivent être prêtes à n'importe quel moment à repousser une attaque française (préparer les munitions et les grenades à main). Transporter le plus grand nombre possible de grenades à l'avant. Les réserves et les compagnies de mitrailleuses en réserve au Thiaumont-Hang (abris Krupp et Brody), au Ablain Schlucht (rav. de la Couleuvre) et au Minzenschlucht (ravin du Helly, partie O.) doivent être prêtes pour une entrée en ligne immédiate. Chaque chef de pièce doit savoir où sa mitrailleuse devra se mettre en position (faire des essais)... Signé: ZWEHL" Notre attaque du 24 octobre ne s'est donc pas produite, comme le prétend le correspondant de l'agence Wolff, au moment où le retrait de la ligne allemande était en train de s'accomplir; elle n'a pas frappé dans le vide, mais elle s'est heurtée au contraire à des soldats prévenus de notre attaque et qui avaient reçu l'ordre de résister à tout prix. La victoire du 24 octobre a été le couronnement d'une série d'efforts qui avaient placé la troupe allemande en état d'infériorité morale vis-à-vis de nos de nos troupes d'attaque. Les instructions données dès le 16 septembre 1916 par le commandant de la 192e D. J. sous le titre " Remarques spéciales au secteur" mettent ce fait en évidence.


16/9/16. REMARQUES SPÉCIALES AU SECTEUR


Il est indubitable que nos troupes se sont fait des idées exagérées au sujet de la situation tactique de ce secteur, sur les rapports d'autres troupes, etc... Le sentiment de leur supériorité sur l'adversaire, que nos hommes avaient rapporté à juste titre du bois d'Avocourt a fléchi. Le grand nombre de disparus en est la preuve éloquente. C'est le devoir le plus noble de tous les officiers, et en général de tous les hommes de coeur du front, de relever la confiance chez nos troupiers. La parole, l'exemple, et, avant tout, les récompenses décernées judicieusement, devront être employés dans une large mesure pour rendre à toute la troupe cette attitude résolue. Trois circonstances sont désignées comme difficultés particulières à ce secteur: 1° La marche d approche pénible, souvent accompagnée de grosses pertes; 2° Le grand emploi d'engins de tranchées de la part de l'ennemi; 3° Le feu de l'artillerie adverse. Diverses compagnies ont été dispersées par le feu de l'artillerie ennemie et ne sont arrivées aux premières lignes qu'avec 30 ou 40 hommes; ces détachements n'avaient pas assez de guides: chaque section au moins doit avoir le sien. Les pertes se sont produites surtout parce que l'ensemble des hommes ne se couchaient pas assez tôt à l'apparition des globes lumineux ou se comportaient maladroitement par clair de lune. La conduite à tenir par les détachements nombreux, pris sous les faisceaux lumineux de l'ennemi, fera l'objet ,d'une instruction détaillée et très approfondie, de même que la marche rampante d'un entonnoir à l'autre par les nuits claires où la marche et la course sont impossibles. Il ne faut pas que ce soient les armes de l'ennemi qui nous enseignent la conduite à tenir en de pareilles circonstances. La diminution des effectifs ne provient pas seulement, dans les compagnies, des dispersés et des égarés, mais encore d'un nombre important de tire-au-flanc. Ce désordre commence déjà dans le fort de Douaumont; c'est pourquoi chaque compagnie laissera un poste de police, jusqu'à ce qu'elle soit partie avec tout son effectif. Pendant la marche, l'officier et le sous-officier chargés de la police suivront la colonne et les hommes seront répartis de manière à ce que les plus vaillants et les plus sûrs, qui forment toujours la majorité, servent d'appui aux timorés. En dernier lieu, il ne faut, chez les officiers, ni indulgence, ni laisser-aller, mais des mesures impitoyables envers les troupes qu'on n'aura pu retenir dans le devoir par la bonté. Cette victoire a achevé de démoraliser la troupe allemande; elle a en outre jeté le désarroi dans le commandement. Notre progression continue sur Vaux, les tirs d'artillerie lourde achevant d'user les dernières énergies, les Allemands évacuent le fort, mais précipitamment, en y abandonnant d'importants approvisionnements - vivres, munitions, mitrailleuses intactes, groupe électrogène intact, groupe compresseur, etc... - après avoir essayé en vain de le faire sauter. Si, comme ils le prétendent, ils avaient, dès avant le 24 octobre, ordonné le retrait de leurs troupes sur une ligne préparée à l'avance, suivant une expression qu'ils emploient couramment, un important butin ne serait pas tombé entre nos mains et quantité de cadavres auraient été inhumés. Leur version n'est donc en aucun point conforme à la réalité. Le 2 novembre, le fort évacué par les Allemands, l'artillerie française n'exécuta pas " un feu en rafales (?) qui fit rage jusque dans la journée, mais exécuta les tirs de barrage prévus. Les colonnes d'assaut françaises n'effectuèrent pas une attaque dans le vide, mais prirent simplement possession du fort. Maintenant qu'ils ont été chassés du fort de Douaumont et qu'ils ont dû évacuer le fort de Vaux, les Allemands prétendent que ces deux ouvrages " rendus inoffensifs " n'ont plus aucune valeur. Les bombardements par obus de très gros calibres auxquels ils ont été soumis ont évidemment détérioré certains organes de ces forts, mais les dégâts sont déjà presque complètement réparés et ils conservent toute leur valeur, non seulement comme positions, mais encore comme fortifications. Ainsi, la barrière des forts en avant de Verdun a-t-elle été rétablie intégralement. Verdun était, avant la bataille du 24 octobre, un échec pour l'Allemagne qui n'avait réussi ni à rompre notre front, ni même à s'emparer du saillant formé dans ses lignes par le territoire protégeant la vieille forteresse. Verdun est aujourd'hui une incontestable victoire française.




Le Président de la République au cantonnement de la division Passaga, le 5 novembre


Ouvrage Adalbert, à 700 mètres au Sud-Ouest du fort de Douaumont
L'Etat-Major français du fort de Douaumont dans la Kommandantur allemande : assis à la table, le chef de bataillon Montalègre, commandant le fort.
Une des mitrailleuses allemandes trouvées dans le coffre Nord-Ouest du fort de Douaumont
Couloir de l'infirmerie dans le fort de Vaux
Casemate du fort de Vaux donnant sur le fossé Sud