A six mois de distance, j'ai revu le champ de bataille de Verdun, acteur en mars, spectateur en septembre. Le silence mesurait l'échec de l'agresseur.
Le Mort-Homme et 304 apparaissaient au premier plan. Sur le terrain labouré, retourné, mort, pas un éclatement; dans le lointain, vers Froideterre et Souville, quelques fumées noires révélant une artillerie fatiguée. Quand le combat se rallume vers Vaux-Chapitre et le Reteignebois, c'est nous qui le provoquons. Il a fallu près de trente semaines, mais le résultat a été atteint.
Pendant cinq mois, tantôt sur la rive droite, tantôt sur la rive gauche, parfois sur les deux ensemble, l'atroce régime de feu continu, que nous subissions en mars et avril, a pesé sur les vallons meusiens.
Du glacis de Souville aux fils de fer de Douaumont, qui servaient de défenses accessoires à notre tranchée de première ligne, quatre barrages ininterrompus interdisâient le passage. De jour, un coureur ou un « cuistot» suffisaient à déclancher un tir supplémentaire. La nuit, les rafales frappaient à intervalles réguliers,les embryons de boyaux et les défilements précaires. On connaissait le tarif. Les « gros » venaient par trois. Les 15 arrivaient par quatre.
La course essoufflée des corvées de soupe laissait une trace sanglante sur les pistes défoncées. Fleury dressait ses ruines, sans cesse remuées d'explosions nouvelles. Le petit ravin du chemin de fer de Vaux, où le Boche cherchait des batteries françaises qui n'y étaient point, n'était pas accessible, même aux isolés.
Et, plus que tout, le bruit, le bruit multiplié, répercuté, entre-croisé des départs, des passages et des arrivées déchirant l'air et mettant la nuit dans les têtes, rendait ce champ de mort infernal et satanique.
Les oreilles sonnaient. Les fronts s'alourdissaient. Les esprits se voilaient.
Pas un répit, pas un arrêt. La continuité implacable, écrasante, épuisante, voilà ce par quoi Verdun différait de tout ce que nous connaissions, - et nous arrivions de Lorette, de Souchez, du bois de la Folie !
L'adversaire, vingt semaines durant, a réussi à mener ce train; il n'est pas parvenu à nous épuiser. A la longue, un jour est venu où, même pour lui, si formidablement armé, la dépense a été trop lourde. II a laissé en ligne beaucoup de canons et beaucoup de divisions. Mais les canons se sont tus et les divisions se sont immobilisées.
L'Allemand a fait son compte: du 25 février au 25 juillet, il avait gagné quoi? Presque rien: des pentes sur la rive gauche, un bois et un fort en ruines sur la rive droite. La place inviolée tenait toujours et ses approches n'étaient même pas tombées. La victoire était à nous.
Ce que représentera cette victoire dans l'histoire de la guerre, il est trop tôt pour le marquer avec précision. Déjà, cependant, les grandes lignes se dégagent, et il est bon de les fixer.
Longtemps, en 1915, dans les milieux militaires et civils, un dogme a été affirmé péremptoirement: « Les Allemands ne prononceront plus d'offensive sur le front occidental. » Pourquoi ? On ne le disait pas. Mais l'affirmation subsistait.
L'expérience semblait la justifier: car, hormis l'attaque des gaz à Ypres, celle de la tranchée de Calonne, toutes deux du mois d'avril, et celle de l'Argonne en juillet, l'ennemi était resté sur une défensive que nous aurions eu peut-être profit à pratiquer aussi.
Telle était l'apparence, mais non la réalité. Dès avant la guerre, l'Allemagne professait que le premier adversaire à battre était l'adversaire français. Est-ce après la Marne, après l'Yser qu'elle pouvait changer d'opinion ? Assurément non.
Dès ce moment, du fait de notre résistance, nous devenions l'adversaire principal. Etait-il admissible que cet adversaire, constamment renforcé par l'afflux des divisions anglaises, fût négligé par l'état-major ennemi ? Ici encore, la réponse s'impose.
L'offensive allemande sur le front occidental était certaine. Mais, expérience faite, on entendait ne la prononcer qu'à bon escient. La guerre longue, pour l'Allemagne comme pour nous, était une surprise. Ses tirs d'altillerie de février et de mars 1915 suffisaient à révéler le vide de ses coffres.
Pour s'outiller, elle avait un gros effort à fournir et le souvenir des déconvenues de 1914 dictait à sa méthode la marche à suivre. On n'attaquerait les Français que quand on serait prêt à les attaquer. Cette préparation a duré quinze mois.
Sur le front, elle a comporté cette organisation minutieuse du champ de bataille que nous ne soupçonnions guère, il y a deux ans, où le fantassin se terre, couvert par du fil de fer, des mitrailleuses et des canons, desservi par un réseau serré de boyaux et de chemins de fer.
A l'arrière, elle s'est manifestée par une intensité de vie industrielle qu'on semble n'avoir pas soupçonnée. D'énormes usines - d'explosifs notamment - sont sorties du sol et c'est à la fin de l'automne seulement qu'elles ont commené à produire.
Au début de 1916, la machine de guerre était prête, montée, essayée, approvisionnée pendant des mois. De la mer à la Suisse, le terrain était truqué, agencé, camouflé. En Champagne et sur la Meuse, deux grandes attaques étaient au point, qui toutes deux avaient leurs avantages et qui toutes deux peut-être devaient être menées à la fois.
L'échec stratégique subi par nous en Artois et en Champagne, l'invasion de la Pologne et de la Serbie, la jonction réalisée avec Constantinople, tout promettait le succès à la poussée décisive préparée dans ses moindres détails, comme la pièce maîtresse du plan remanié.
Le 21 février 1916, Verdun était attaqué et, sous le choc, nous cédions d'abord à l'irrésistible pression.
Je ne raconterai pas la bataille. D'autres l'ont fait, et fort bien. Qu'en sait-on d'ailleurs pour en avoir, un mois durant, connu un étroit secteur?
Après l'émoi des premiers jours, nous nous sommes ressaisis et nous avons combattu pied à pied, parce que les Français ne reculent pas, mais sans nous rendre un compte exact de l'importance de notre résistance.
On sentait le prix que l'agresseur attachait au succès et de quel prix aussi il était prêt à le payer. Ceux, dont j'étais, qui, depuis un an, vivaient sur un front actif, comme l' Artois, et lui devaient une large expérience des bombardements, étaient obligés de reconnaître qu'ils n'avaient jamais rien vu de tel. Mais nous ne pensions pas plus avant.
Le Boche tenait à prendre Verdun et, parce qu'il tenait à le prendre, nous tenions à ce qu'il ne le prît pas. Nous ne voyons que cela et, comme il arrive toujours quand on est au coeur des événements, nous n'en mesurions pas les répercussions.
L'atroce dureté de la lutte ne nous éclairait pas sur ses conséquences. Nous ne comprenions pas que la bataille de Verdun, par sa portée historique, égalait les batailles de la Marne ou de l'Yser. Telle était pourtant la vérité.
Quand on parcourt aujourd'hui le terrain silencieux et qu'on évoque, au delà des crêtes qui ferment l'horizon, les lointaines perspectives de la lutte, on discerne ce qu'alors on ne soupçonnait point.
On conçoit que les morts, enfouis par milliers dans les terres bouleversées, ont signifié à l'Allemagne, par leur sacrifice victorieux, une condamnation décisive et que jamais sang versé n'aura plus fécondement coulé.
Par delà Douaumont et le bois des Corbeaux, c'est la Somme fixant l'adversaire, qui s'était flatté de nous fixer à jamais; c'est l'armée italienne achevant au Trentin et au Carso la progression qui lui ouvrira les débouchés de demain; c'est le front russe en mouvement, menaçant Lemberg et Kovel; c'est les Roumains franchissant les Carpathes, et l'armée de Salonique marchant sur Monastir.
Voilà ce que l'on voit de Verdun et ce qu'il faut voir de Verdun. Car c'est à Verdun qu'ont pris corps les germes de ces événements et c'est la défense de Verdun qui a suscité, aux deux bouts de l'Europe, le cercle d'offensive où se débat l'ennemi anxieux.
Pour la Russie d'abord, Verdun a été la condition nécessaire du succès magnifique par lequel les armées de Broussilof se sont rappelées à l'attention du monde.
L'Allemagne s'était trompée sur l'ampleur durable de ses victoires de 1915. Là-dessus point de doute. Ses journaux ont été unanimes et sincères en écrivant que, jusqu'à la fin de la guerre, on ne parlerait plus de la Russie. Mais on croit aisément ce qu'on désire, et que désirait l'Allemagne ?
D'abord réaliser son programme oriental, écraser les Serbes, joindre les Bulgares et les Turcs, entraîner la Grèce, intimider la Roumanie, fonder son règne sur l'Orient; puis, se retournant vers le bloc franco-anglais, le rompre par une attaque de grand style, ramener ses lignes aux portes de Paris et là, maîtresse de l'Europe, de Constantinople à Noyon, dicter les conditions de « sa » paix.
Le rêve oriental faillit devenir une réalité: notre présence à Salonique lui marqua seule une limite. Le rêve occidental, plus lourd à porter, exigeait un effort surhumain. Pour se préparer à le vivre, l'Allemagne négligea tous les fronts. Divisions et canons prirent le chemin de la France.
Chaque jour, nos avions signalaient de nouveaux emplacements de batteries. Les pièces se touchaient, presque roue à roue. Le kronprinz drainait, au profit de son ambition et de "sa" victoire, toutes les ressources de l'Empire et ne tolérait qu'à regret l'attaque du Trentin, satisfaction périlleuse accordée à l'Autriche asservie et hargneuse.
Pendant ce temps la Russie travaillait. Par une fabrication de fusils que n'égale celle d'aucun belligérant, elle armait une partie des millions d'hommes dont ses dépôts regorgent. Par Arkhangel, malgré les glaces, au prix de tours de force quotidiens, canons et munitions débarquaient, traînés par les rennes. Les usines fumaient et la production s'organisait. La confiance renaissait et, du coup écrasant de 1915, rien ne restait que la volonté de le venger.
Le 4 juin 1916, l'heure sonna et l'attaque se précipita. Ce qu'elle fut, on s'en souvient. Plus de 300.000 prisonniers en témoignèrent. Une prompte riposte pouvait peut-être la contenir. Mais Verdun tenait toujours et le kronprinz attendait, haletant, la chute de Souville, où ses avant-gardes, en juillet, devaient pousser une pointe audacieuse, - pour n'en plus ressortir vivantes.
Abandonner la partie, si près du but, il s'y refusa. Et Broussilof avança toujours. Et Broussilof avance encore.
Trois semaines plus tard, sur les deux rives de la Somme, le tonnerre de notre feu et du feu anglais révélait à l'adversaire, accoutumé déjà à proclamer que Verdun était notre tombeau, la résurrection de Lazare.
Cette offensive, qui dure et se développe en durant, est, elle aussi, l'oeuvre de Verdun. La plus rude des luttes défensives a été l'héroïque écran derrière lequel, à peine relevés, nos corps d'armées se sont préparés à l'assaut. C'est de la Meuse qu'ils sont partis pour aller sur la Somme. C'est de la Meuse qu'ils ont emporté, avec la science d'arrêter l'ennemi, la volonté de le refouler.
Offensive mixte, menée solidairement par les deux armées alliées, l'attaque de Picardie a exigé de longs mois de préparation, de réglages et de repérages. La bataille moderne est comme une pièce de théâtre: avant la première, elle exige des répétitions. Nous avons « répété» au bruit du canon de Verdun et surpris l'adversaire qui nous jugeait incapables de faire deux choses à la fois.
Nous nous sommes engagés sur la Somme après une sévère épreuve, mais non sans en avoir tiré les leçons fécondes de l'expérience. L'emploi meilleur de l'artillerie, de l'aviation et de l'infanterie, l'importance des résultats et la diminution des pertes ont prouvé le progrès accompli.
Et si de ce progrès certain la victoire décisive n'est pas encore sortie, si la route est longue encore qui nous y mènera, nous savons à quelles conditions elle est pour l'avenir subordonnée, et que nous n'en sommes plus séparés que par un effort dont nous sommes maîtres.
Supérieurs à l'ennemi par la domination de l'air, supérieurs par la puissance du feu et par son utilisation, nous avons appris, dans les récents combats, à quel prix et par quelles voies cette supériorité sera portée au degré qui nous fera vainqueurs.
Nous avons connu des offensives stériles. L'offensive de la Somme, quels qu'en soient les fruits immédiats, est une offensive féconde. Elle constitue les grandes manoeuvres de la victoire. C'est à son école que s'en forment les méthodes. Mère de nos espérances et de nos certitudes, elle est la fille de Verdun.
Succès de Galicie et succès de Picardie, affirmation agressive d'une coalition que l'ennemi condamnait à la défensive, ont retenti à travers le monde et trouvé de l'écho à Bucarest.
Depuis de longs mois, on attendait la décision de la Roumanie et l'on s'étonnait qu'elle tardât. C'était faire tort à sa conscience nationale, qui lui suggérait de ne se décider que dans le cadre de ses intérêts et dans la mesure de ses moyens. Pouvait-elle opter avant le choc ? Pouvait-elle s'engager dans une guerre de trois ans? Evidemment non, et qui eût pensé le contraire eût chevauché la chimère.
Ainsi définie dans ses conditions, la décision de la Roumanie devait être un verdict et tel est bien son caractère. La formidable épreuve de Verdun, victorieusement subie par nous et génératrice d'autres victoires, a donné au gouvernement roumain la certitude que la guerre entrait dans une phase nouvelle, la phase où l'Allemagne, de chute en chute, roulera jusqu'à l'abîme.
Les Russes en Bukovine et tous les alliés à Salonique confirmaient cette certitude. Ainsi, sous la protection inébranlée des défenseurs de Verdun, se groupaient et se multipliaient les raisons que les neutres clairvoyants avaient de croire à notre succès.
Jusqu'en Espagne cette conviction arrachait à M. Maura le discours embarrassé où, en affirmant une neutralité que nul de notre côté n'a jamais songé à troubler, il réclame l'entente avec la France et l'Angleterre.
Chez les neutres qui se décident et chez les neutres qui se réservent, l'évolution des idées apparaît donc identique et c'est de Verdun qu'elle date, de Verdun, démonstration de notre force de résistance, de Verdun, origine et garantie de nos manifestations offensives.
De quelque côté que le regard se porte, aux rives du Danube ou aux bords
de la Méditerranée, les consciences s'éclairent et les esprits se fixent. On ose prévoir et l'on ose conclure. On sent que le second effort de l'Allemagne est désormais brisé et l'on doute qu'elle puisse le renouveler.
Les soldats de Thiaumont, de Fleury et du Mort-Homme se sont chargés, cette fois, de la propagande, - et la besogne, pour cinq sous par jour, a été faite de main de maîtres.
Verdun nous à donné plus encore: la conversion aux lois nécessaires de la guerre moderne des esprits attardés.
A ceux qui doutaient toujours de la puissance du matériel, à ceux qui pensaient que nos vieux canons de place, améliorés tant bien que mal, nous mèneraient jusqu'à la victoire, la bataille de la Meuse a enseigné les exigences du progrès et c'est d'elle qu'est sorti le grand effort qui nous assurera, pour la campagne décisive, des moyens neufs et dignes de nos troupes.
Allez dans la Somme et demandez à nos fantassins de Cléry ou de Bouchavesnes ce qu'ils pensent des pièces nouvelles qui leur ouvrent la route. Allez dans la Somme et demandez à nos artilleurs, qui manient depuis deux ans avec une si belle vaillance des matériels d'un autre âge, ce qu'ils pensent des canons souples, rapides, mobiles et vigoureux, désormais confiés à leurs soins.
Ces canons, eux aussi, sont les enfants de Verdun. C'est depuis Verdun qu'on les fabrique en grand, par centaines. C'est depuis Verdun qu'ils ont conquis droit de cité dans des milieux longtemps attachés au passé. Par eux, l'armée française rajeunie, protégée, économisée, connaîtra les joies triomphales que l'Allemagne avait cru se réserver. Par eux, les poitrines humaines seront moins souvent a la peine, sans cesser d'être a l'honneur.
La bataille de Verdun marquera par là une révolution dans l'histoire de notre artillerie. C'est au fracas de son feu qu'ont été signés les ordres d'où cette révolution résulte. Nous lui devons, avec les résultats tactiques et politiques qui s'épanouissent sous nos yeux, le splendide effort industriel qui, trop tard, mais d'une marche sûre, nous mène au but nécessaire.
Alliés, neutres, ennemis ont attendu ces mois sanglants pour porter sur nous le jugement définitif. Ce jugement désormais est rendu.
Au seul nom de Verdun, en Angleterre, tout le monde se découvre. Au seul nom de Verdun, l'autre jour, à Genève, j'ai vu 3.000 Suisses saluer la France d'une acclamation frénétique. Au seul nom de Verdun, les Allemands baissent la tête et font le compte de leurs morts.
Les victoires ont leurs destins. Il en est qui, coûteuses et glorieuses, ne laissent pas de traces dans la vie des peuples. Il en est qui deviennent les pivots de l'histoire et autour desquelles les événements s'ordonnent en une majestueuse théorie. La victoire de Verdun est du nombre, et comme on disait: « J'étais à la bataille d'Austerlitz », on pourra, et plus fièrement encore, dire: « J'étais à la bataille de Verdun ».
Le contraste d'un souvenir et d'une impression - du souvenir furieux des luttes de mars, de l'impression apaisée d'un soir de septembre - m'a conduit à ces réflexions. Je les dédie, en pieux hommage, aux camarades, morts ou vivants, qui, sur l'une ou l'autre rive, aux flancs de 304 ou dans le bois de Caillette, ont offert leur vie pour le salut de la France. Car nos espérances sont leur oeuvre et c'est leur victoire que nos succès prolongent.