SITUATION AU DEBUT D'OCTOBRE 1918



Les résultats acquis depuis le début des offensives d'ensemble jusqu'aux premiers jours d'octobre étaient considérables.
Entre la Meuse et l'Argonne, la Ire armée américaine avait enfoncé les positions ennemies sur une profondeur d'une douzaine de kilomètres, puis, elle avait dû s'arrêter pour remettre de l'ordre dans ses arrières.
Notre IVe armée, gênée par le mauvais temps et se heurtant à une résistance opiniâtre, avait également marqué un temps d'arrêt. Néanmoins, elle ne cessait pas de presser l'ennemi, de le harceler par des actions locales et de lui arracher des positions favorables à la reprise d'une offensive de grande envergure.
La ténacité ne devait pas tarder à porter ses fruits. Dès le 4 octobre, en effet, l'ennemi menacé sur ses deux flancs, d'une part par l'avance de la IVe armée du côté de Somme-Py, d'autre part, par celle de la Ve armée du côté de Saint-Thierry, allait se mettre en retraite et évacuer la poche que nous avons déjà signalée entre le fort de la Pompelle et la ligne Suippe-Arnes.
La Xe armée, qui avait les yeux fixés sur Laon, était admirablement placée, après son avance sur le plateau de la Malmaison, soit pour faire tomber la défense du massif de Saint-Gobain, soit pour dégager les plateaux entre Aisne et Ailette.
Les armées britanniques et notre Ire armée avaient enfoncé la ligne Hindenburg, délivré Saint-Quentin et atteint les faubourgs de Cambrai.
Le groupe de Belgique avait conquis la crête des Flandres et était arrivé devant Roulers. Il n'attendait, pour reprendre son offensive en direction de Gand, qu'un ciel plus clément et aussi que la réfection des routes lui permît de recevoir régulièrement ses ravitaillements.
Depuis le 26 septembre, l'ennemi avait laissé entre les mains des Alliés près de 60000 prisonniers et un très grand nombre de canons et de mitrailleuses.
Entre temps des événements décisifs étaient survenus dans les Balkans et en Asie.
L'armée d'Orient, sous le commandement du général Franchet d'Espérey, avait rompu, le 15 septembre, le front de Macédoine et poursuivi l'ennnemi divisé dans les directions de la frontière bulgare et du Danube.
Le 27, la Bulgarie avait demandé un armistice, et, le 29, ses plénipotentiaires acceptaient à Salonique toutes les conditions des Alliés.
D'autre part, du 19 au 21 septembre, les Anglais avaient culbuté le front de Palestine entre le Jourdain et la mer; poursuivant les débris de la meilleure armée turque, ils remontaient vers le nord en direction du chemin de fer de Bagdad.
Ces défaites devaient entraîner à bref délai la soumission de la Turquie et de l'Autriche dont la situation intérieure était devenu fort critique.
L'Allemagne, en même temps qu'elle assistait à l'écroulement de son front de France, entrevoyait ainsi son isolement prochain et la défaite finale lui apparaissait comme inévitable.
C'est à ce moment que le Vorwaerts écrivait : « L'Allemagne combat maintenant le dos au mur et la mort devant-elle ».
Aussi entreprit-elle dès lors ses manoeuvres politiques dans le but d'atténuer le désastre qui la menaçait, en se raccrochant au programme de paix du Président Wilson et au projet de la Société des Nations.
D'autre part, la révolution commençait à l'ébranler à l'intérieur. Déjà la presse d'outre-Rhin proclamait «  qu'un gouvernement populaire devait remplacer l'oligarchie militaire et faire la paix aussi vite et aussi bien que possible ». Hertling ayant démissionné, une combinaison soi-disant démocratique faisait du prince Max, héritier du grand-duché de Bade, un chancelier d'Empire chargé « de rendre au monde une paix fondée sur la ligue des Nations et le désarmement général ».
Quoi qu'il en soit, le 3 octobre, Ludendorf, mesurant l'extrême gravité de la situation, faisait proposer à son gouvernement, par le maréchal Hindenburg d'ouvrir immédiatement des négociations en vue d'un armistice.
Deux jours après, le 5, l'Allemagne, l'Autriche et la Turquie déclaraient se rallier au programme de paix mondiale formulé, en quatorze articles, par le Président Wilson dans son message du 8 janvier 1918.
L'Allemagne offrait la paix sur la base de ce programme et incitait le Président Wilson à se transformer de belligérant en arbitre.
En même-temps, pensant effrayer les Alliés par la perspective d'une guerre à outrance, elle les menaçait, par la voix de Rathenau, « l'industriel idéaliste», d'une levée en masse de sa population.
Mais le maréchal Foch entendait bien exploiter à fond les avantages acquis par les Alliés et obtenir l'ultime décision dans des conditions telles que l'Allemagne ne fût plus jamais tentée de troubler la paix du monde.
Où en était l'armée allemande après ses défaites de la fin de septembre?
Au 1er septembre, elle comptait sur le front de France 199 divisions, dont 68 en réserve. Elle avait donc encore à cette époque la possibilité de manoeuvrer.
Treize divisions ayant été supprimées dans le courant du mois, elle ne disposait plus, au 1er octobre, que de 186 divisions, dont 31 en réserve, et ceci malgré le raccourcissement du front résultant de la réduction de tous les saillants et du redressement général entre Verdun et la mer du Nord.
A la vitesse à laquelle leurs divisions s'usaient, il était clair que vers le milieu de novembre, les Allemands n'auraient plus aucune disponibilité.
Ces divisions étaient d'ailleurs de valeur fort inégale.
On se rappelle qu'en vue de la grande offensive de printemps, celle qui devait obliger l'Entente à implorer la paix, les Allemands avaient constitué des divisions d'élite en prélevant sur la totalité de leurs unités les éléments les meilleurs, les plus vigoureux, les plus expérimentés.
Or, ces divisions d'élite, qui avaient exécuté toutes les attaques visant à rompre le front occidental, avait fondu sur les champs de bataille de Picardie, du Kemmel, du Soissonnais et de la Champagne.
Non seulement elles n'avaient pas obtenu la décision de la guerre, mais leur création avait singulièrement réduit la valeur combative des autres unités, au moment où l'initiative des opérations changeant de camp, celles-ci allaient avoir à supporter les plus rudes assauts.
La capacité de combat des divisions allemandes se trouvait donc très inégale et si les débris des divisions d'élite devaient faire preuve jusqu'au dernier jour de la lutte d'une bravoure et d'une ténacité remarquables, les autres divisions, formées d'éléments de valeur médiocre, fatiguées et démoralisées, nous ont abandonné au cours de nos attaques successives des milliers de prisonniers.
Au cours des dernières offensives, on avait vu pour la première fois des unités constituées se rendre en bloc. Toutes les correspondances, tous les carnets recueilli sur les morts ou saisis sur les prisonniers laissaient voir, aussi bien chez les combattants que dans la population, une grande lassitude morale, la certitude de la défaite finale et un ardent désir de paix.
Or, tandis que la décadence de l'armée allemande allait se précipitant, les Alliés voyaient croître de jour en jour leur supériorité morale, numérique et matérielle.
Vers le 10 0ctobre, le nombre de leurs divisions atteignait le total de 205, dont 88 en réserve. Les Américains débarquaient à raison de 300000 hommes par mois et leur effectif en France au 1er octobre approchait de 1.800.000 hommes.
Il fallait donc frapper encore, frapper inlassablement et ne laisser à l'ennemi aucun répit.
Aussi le maréchal Foch prescrivait-il « de mener la bataille avec la dernière énergie et d'en assurer la conduite personnelle et agissante sur le terrain ».
De son côté, le général Pétain invitait chacun « à regarder au delà de sa propre situation et à se convaincre qu'aucun effort ne serait fait en pure perte, la victoire devant rester au plus tenace ».
Les opérations qui se déroulent en octobre ne sont, en somme, que la continuation, la reprise ou bien l'exploitation des offensives d'ensemble commencées en septembre.
Elles se développent simultanément, de sorte qu'elles apparaissent comme une poussée générale des armées alliées depuis Verdun jusqu'à la mer du Nord, poussée tendant, comme on l'a vu précédemment, à acculer le gros des armées ennemies au massif des Ardennes.
Dans le détail, ces opérations exercent des répercussions les unes sur les autres, ou bien elles se combinent de façon à s'appuyer mutuellement.
On peut les classer de la manière suivante :
1° L'ennemi se replie en Champagne, entre l'Argonne et Reims, et ce recul s'étendant bientôt jusqu'à l'Oise, nos IVe, Ve et Xe armées exécutent une vaste manoeuvre d'exploitation dans les directions de Vouziers, Sissonne, Laon et la Serre, jusqu'au moment où l'ennemi se fixe sur la position Hunding-Brunehilde, jalonnée par l'Aisne, Sissonne et la Serre.
2° En même temps que la manoeuvre d'exploitation ci-dessus se développe, l'armée américaine reprend l'offensive, d'abord sur la rive gauche de la Meuse et en suite par les deux rives, en vue d'aborder la charnière est des positions de repli de l'ennemi.
3° Les armées franco-Britanniques poursuivent leur offensive autour de Cambrai et en avant de Saint-Quentin.
Dans sa directive du 10 octobre, le maréchal Foch fait remarquer que sur trois directions convergentes l'exploitation est en cours :
à gauche, en Belgique, au delà d'Ypres, vers Gand;
au centre, en avant de Cambrai et de Saint-Quentin, vers Landrecies;
à droite, sur le front Aisne-Meuse, en direction générale de Rocroi.
La plus avantageuse à exploiter est celle du centre.
Il prescrit, en conséquence, de la poursuivre avec le maximum de forces vers Avesnes et Maubeuge.
En même temps, il organise aux ailes deux manoeuvres latérales : l'une qui sera exécutée par les forces britanniques en combinaison avec le groupe de Belgique, en vue de dégager la région de Lille; l'autre qui sera exécutée par les IVe, Ve et Xe armées françaises, et qui aura pour premier objectif de faire tomber la ligne de la Serre.
Ces opérations déterminent le repli de l'ennemi sur la position Hermann, où la bataille s'allumera de nouveau au début de novembre.


REPLI DE L'ENNEMI ENTRE ARGONNE ET OISE (4 au 15 Octobre 1918)


Menacé, comme nous l'avons vu précédemment, sur les deux flancs de son front de Champagne :
à l'est, par les progrès de la IVe armée (bataille de Somme-Py),
à l'ouest, par ceux de la Ve armée (bataille de Saint-Thierry),
l'ennemi se décide à rectifier son front.
Le mouvement se fera en deux bonds.
Le premier l'amènera sur la ligne Suippe-Arnes; c'est l'évacuation de la poche qui s'étend entre ces deux cours d'eau et le fort de la Pompelle.
Le deuxième, s'étendant à l'ouest, le conduira d'une part jusque sur l'Aisne, de Vouziers à Château-Porcien, d'autre part jusque sur la Serre.
4 octobre. - Le mouvement de repli commence le 4.
Ce jour-là, la IVe armée occupe à droite Monthois et arrive en face de Semide; au centre, elle dépasse Saint-Souplet et Dontrien.
5 octobre. - Le 5, la retraite de l'ennemi se développe sur une immense étendue, de Berry-au-Bac à Saint-Etienne-à-Arnes. Nos IVe et Ve armées le poursuivent et gagnent plus de 6 kilomètres. Dans cette seule journée, les Allemands nous abandonnent les massifs de Nogent-l'Abbesse et de Moronvilliers et nous réoccupons les forts de Reims (Brimont, Vitry-les-Reims, Vigie de Berru). La ville est enfin dégagée.
A la nuit le front passe par Bourgogne, Beine et Saint-Clément-à-Arnes.
Dans les journées suivantes, en vue d'empêcher les Allemands de se rétablir sur la ligne Suippe-Arnes, la IVe armée fait porter ses efforts sur l'Arnes, de Saint-Clément à Saint-Etienne, tandis que la Ve agit sur la basse Suippe, entre Berry-au-Bac et Bazancourt; mais l'ennemi dispute avec opiniâtreté les positions qui couvrent le passage de ces deux rivières.
6 octobre.- Le 6, la gauche de la IVe armée arrive sur l'Arnes, à Pont-Faverger et la droite de la Ve dépasse Bourgogne et Pomacle.
7 octobre. - Le 7, la Ve armée livre de violents combats au sud d'Auménaucourt, de Bazancourt et d'Heutrégiville, localités qui se trouvent sur les routes allant de Reims à Neuf-châtel-sur-Aisne, à Rethel et à Attigny (voie romaine).
8 octobre. - Le 8, la IVe armée attaque en forces en direction de Cauroy et de Machault; elle s'empare de Saint-Etienne, de Saint-Pierre et Saint-Clément, trois gros points d'appui sur l'Arnes et les dépasse de plus de 4 kilomètres, tandis que la Ve emporte Bazancourt, sur la Suippe.
A ce moment, le général Pétain, prévoyant que le recul de l'ennemi devant le G. A. C. se poursuivra et même, selon toute vraisemblance, s'étendra vers l'ouest devant le G. A. R., ordonne à la Ve armée d'agir par son centre en direction d'Amifontaine, de façon à déborder par l'est le massif de Craonne et le Chemin des Dames. En même temps, la Xe armée attaquera sur tout son front, en direction de Laon.
10 Octobre. - Le 10, en effet, les Allemands, à la gauche de Ve armée, se retirent derrière le canal entre l'Ailette et l'Aisne, de Braye à Oeuilly.
11 octobre. - Le 11, ils abandonnent 1'Arnes et la Suippe jusque vers Bazancourt et reculent jusqu'au delà de Machault.
Ce même jour, devant le front de la Ve armée, continuant le mouvement commencé la veille, ils remontent jusqu'à Courtecon et Chaudardes, dans la direction de Craonne.
12 octobre. - Le lendemain 12, le mouvement de retraite prend toute son étendue, il se propage de l'Argonne à l'Oise.
Devant la IVe armée, le recul est de 15 à 20 kilomètres et nos troupes arrivent en face de Vouziers, Attigny et Rethel.
A la Ve armée, nous dépassons la Suippe, la Retourne et franchissons l'Aisne à Neufchâtel; plus à l'ouest, à la fin de la journée, nos avant-gardes sont arrivées au delà de Craonne et de Montbérault.
De son côté, la Xe armée, après avoir forcé le passage de l'Ailette, pousse sa droite jusqu'à quelques kilomètres de Laon et par sa gauche dépasse la forêt de Saint-Gobain.
13 octobre. - Le 13, la IVe armée entre à Vouziers et vient border l'Aisne, d'Attigny à Rethel.
La Ve atteint la Malmaison et les abords du camp de Sissonne.
La Xe réoccupe Laon à droite, la Fère à gauche, et elle progresse d'une dizaine de kilomètres au delà de Laon, sur les routes qui mènent à N.-D.-de-Liesse et à Marle.
14 et 15 octobre. - Le 14 et le 15, la Ve armée dépasse le camp de Sissonne et atteint Nizy-le-Comte, tandis que la Xe refoule l'ennemi jusque sur la Serre.
A ce moment un arrêt se produit. Nos armées ont gagné, en dix jours, de 20 à 30 kilomètres en profondeur sur l'immense front allant de l'Oise à l'Argonne.
D'autre part, les Allemands ont atteint la position Hunding-Brunehilde, appuyés à la Serre et à l'Aisne. Ils n'en seront délogés que plus tard par l'action combinée des armées alliées agissant en équerre : armées britanniques et Ire armée française sur le front ouest, armées françaises et américaines sur le front sud de ce que nous avons appelé la grande poche de France.


REPRISE DE L'OFFENSIVE AMERICAINE (11-15 octobre 1918)


L'armée américaine avait suspendu ses attaques le 1er octobre; le 4, elle reprenait l'offensive sur la rive gauche de la Meuse et dans l'Argonne, dans le but d'atteindre la ligne Hindenburg sur le front Brieulles-sur-Meuse, Romagne-sous-Montfaucon, Grandpré, objectif qui lui avait été assigné antérieurement.
4 octobre. - Dans la journée du 4, prise de flanc et même à revers par l'artillerie ennemie établie sur les Hâuts-de-Meuse, la droite qui s'appuyait au fleuve s'immobilisa pendant que le centre dépassait Gesne, Exermont et Apremont; à gauche, en Argonne, la progression restait très difficile.
Pour libérer le flanc droit de l'armée américaine, le général Pétain prescrivit au général Pershing, le 5 octobre, d'organiser sur la rive droite de la Meuse une attaque visant le front Dun-sur-Meuse, Damvillers.
6 octobre. - Entreprise le 5, par notre 17e corps et deux divisions américaines, cette action dégagea successivement Consenvoye, Brabant-sur-Meuse, Hautmont-près-Samogneux et Beaumont.
9 et 10 octobre. - Poursuivie le 9 et le 10, elle enleva les bois de Consenvoye et de Hautmont, puis la partie sud du bois des Caures où s'était joué le prélude de l'attaque de Verdun.
Pendant que ces attaques refoulaient l'ennemi sur la rive droite de la Meuse, les opérations se poursuivaient avec succès sur la rive gauche.
8 octobre. - Le 8 octobre, les troupes américaines s'enfonçaient en coin dans l'Argonne, au sud de Fléville, menaçant de couper la retraite aux forces ennemies attardées devant le front du 1er corps américain et la droite de notre IVe armée.
9 octobre. - Le 9, Romagne-sous-Montfaucon était enlevé. L'ennemi, sous la pression des Américains à l'est, de la Ive armée à l'ouest, évacuait l'Argonne et se repliait, le 11, sur la ligne Vaux-les-Mouron, Senne, le sud de Grandpré, Sommerance, Romagne, Cuvrel et le sud de Brieulles.
11 et 12 octobre. - Le 11 et le 12, le général Pétain insista vivement auprès du général Pershing pour que l'armée américaine atteignît au plus tôt la ligne générale Buzancy, Dun-sur-Meuse, Damvillers, afin d'empêcher l'ennemi en retraite en Champagne de se rétablir sur l'Aisne.
14 octobre. - Le général Pershing organisa en conséquence une action d'ensemble qui eut lieu le 14 et fut exécutée sur les deux rives de la Meuse par coopération de 7 divisions américaines avec 4 divisions françaises.
Mais si nous attachions le plus grand prix à faire sauter la charnière est des lignes de repli de l'ennemi, celui-ci n'avait pas un intérêt moindre à la conserver, attendu que l'enfoncement de cette partie du front, en nous permettant d'atteindre les lignes de retraite des armées allemandes engagées à l'ouest de la Meuse, aurait compromis de la façon la plus grave la situation de ces dernières.
Il opposa donc, le 14, une résistance acharnée et l'attaque ne progressa que faiblement; entre Brieulles et Grandpré elle atteignit cependant les abords de Landres et dépassa quelque peu Saint-Juvin.
Il était nécessaire, pour forcer cette partie du front, de faire appel à des moyens plus puissants dont la mise en oeuvre demandait plusieurs jours; toutefois, l'activité des troupes américaines ne cessa pas pendant la seconde quinzaine d'octobre, en raison des instructions données par le général Pétain dans le but de déborder l'Aisne et l'Argonne par l'est.
16 octobre. - Le 16, elles gagnaient encore du terrain au nord de Romagne-sous-Montfaucon et de Chevrières.
Le 17, elles enlevaient Grandpré et Champigneulles; le 23, elles dépassaient Bantheville et, le 30, atteignaient Aincreville.
Pendant ce temps, progressant de son côté au prix de grosses difficultés au delà de l'Aisne, la droite de notre IVe armée dépassait Olizy et constituait de vive force, dans la région de Vouziers, une large tête de pont en occupant Ternon, Vandy, Chestres et Falaise.



Batailles du Cambraisis, du Vermandois et de Saint-Quentin ( 27 sept-14 oct 1918


REPRISE DE L'OFFENSIVE FRANCO-BRITANNIQUE (8-15 Octobre 1918)


Au début d'octobre, la bataille reprenait avec violence entre Cambrai et Saint-Quentin, et les IIIe et IVe armées britanniques portaient à l'ennemi « les coups vigoureux » annoncés quelques jours auparavant par le maréchal Haig.
8 octobre. - Le 8, dans un superbe élan, la IIIe armée franchit la ligne Hindenburg et vient border la route de Cambrai à Guise, entre Forenville et Serain.
Plus au sud, la IVe armée atteint Brancourt-le-Grand.
De son côté, la Ire armée française poursuit ses attaques dans le couloir compris entre le canal de Saint-Quentin et celui de l'Oise.
Là se trouve le sommet de l'équerre que le front ennemi dessine entre Verdun et la mer; aussi cette armée se heurte-t-elle à une résistance opiniâtre. Néanmoins, au prix de durs combats, elle progresse jusqu'aux abords de Fontaine-Uterte et enlève Rouvroy.
Dans cette journée du 8, l'ennemi avait perdu 10000 prisonniers et 200 canons.
Plus au nord, dans la nuit du 8 au 9, la Ire armée britannique s'emparait de Ramillies, au nord de Cambrai; elle y franchissait le canal de l'Escaut, s'avançait au delà et commençait l'encerclement par le nord de la ville, déjà débordée par le sud.
Devant cette menace, l'ennemi se hâtait d'évacuer Cambrai et les troupes anglaises y faisaient leur entrée au petit jour. Dans leur rage de destruction, les Allemands avaient préparé la ruine de la ville et quelques heures plus tard se produisaient les premières explosions de mines et s'allumaient des incendies provoqués par des engins à retardement.
9 octobre - Dans la Journée du 9, la XVIIe armée allemande, (Otto von Below), la IIe (von Marwitz), la XVIIIe (von Hutier), battaient en retraite sur toute la ligne depuis la Sensée jusqu'à l'Oise, poursuivies par les avant-gardes britanniques et françaises.
Au nord, Cambrai était dépassé de plusieurs kilomètres et les Anglais arrivaient devant Carnières; au centre, ils enlevaient Clary et marchaient sur le Cateau; au sud, ils réoccupaient Bohain.
A leur droite, la Ire armée française progressait de 6 à 8 kilomètres et portait son front au delà de Fonsomme et de Marcy.
10 octobre. - Le 10, le mouvement en avant se poursuivait entre la Sensée et l'Oise. A la fin de la journée, au nord, les Britanniques bordaient la Sensée de Fressies à Faillencourt; au centre, ils avaient atteint les abords du Cateau. Plus au sud, la Ire armée française était arrivée sur l'Oise qu'elle tenait de Moy à Mont-d'Origny.
En trois jours, nous avions récupéré une vaste portion de notre territoire s'étendant, d'une part entre Cambrai et Moy, entre Mont-d'Origny et le Cateau d'autre part.
11 au 15 octobre. - Du 11 au 15, les troupes franco-britanniques gagnaient encore du terrain et refoulaient l'ennemi jusque sur la position Hermann où il allait essayer de se rétablir.
De ce côté, les buts fixés par le maréchal Foch, dans sa note du 30 août et sa directive du 3 septembre, étaient donc atteints et même dépassés. Il n'était plus question de la ligne Hindenburg, et le maréchal, par la nouvelle directive du 10 octobre, allait faire entrer les opérations dans une nouvelle phase en faisant coopérer la gauche britannique au dégagement de Lille et la Ire armée française au débordement de la position Aisne-Serre.
La tache libératrice accomplie depuis le 26 septembre par le groupe franco-britannique était déjà magnifique et le général Debeney, auquel était confiée la rude mission d'opérer dans le couloir Somme-Oise, où il devait se heurter à la plus opiniâtre résistance, pouvait dire à son armée :
« En douze jours de lutte acharnée, vous avez, à côté de nos alliés britanniques, rompu la fameuse position Hindenburg et les Allemands vaincus ont dû abandonner le champ de bataille de Saint-Quentin, laissant entre nos mains plus de 5000 prisonniers.
«  Vous avez supporté de dures fatigues, mes camarades, pendant deux mois de combats et de stationnement dans une région méthodiquement dévastée; mais le spectacle de nos pauvres villages en ruines, de nos arbres mutilés, de nos maisons minées et pillées, en soulevant votre indignation, a décuplé vos forces...
«  Vous l'avez prouvé, la force est passée au service du droit et l'heure de la justice va enfin sonner, l'heure qui est marquée depuis quarante-huit ans au clocher de Strasbourg. En avant ! »


EVACUATION DU BASSIN DE LENS


Les brillants succès remportés par le groupe franco-britannique devaient avoir pour conséquence immédiate le dégagement du pays de Lens.
Depuis la fin d'août, le front n'avait pas sensiblement bougé en face d'Arras, malgré le recul d'une trentaine de kilomètres imposé aux Allemands en septembre, au sud de la Sensée. Mais à la suite des progrès réalisés par les Anglais dans la région de Cambrai, la situation de l'ennemi était devenue singulièrement dangereuse dans le saillant que son front formait désormais en face d'Arras et il était évident, qu'il allait l'évacuer.
10 octobre. - Dès le 10octobre, il se mit en effet en retraite; au cours des journées des 10, 11 et 12 octobre, il évacua la région des mines de Lens et se replia jusque derrière la ligne des canaux de la haute Deule et de la Sensée, de part et d'autre de Douai.
Ainsi, dans cette première quinzaine d'octobre, le recul des Allemands était devenu général; il s'étendait de la Meuse au nord de Lens et allait encore se prolonger jusqu'en Belgique.


REPRISE DES OPÉRATIONS EN BELGIQUE


1. - BATAILLE DE ROULERS (14 - 15 Octobre 1918)

Depuis l'arrêt des opérations entre la mer et la Lys, le 3 octobre, le maréchal Foch était intervenu à plusieurs reprises auprès du Roi Albert et du général Degoutte, qui jouait auprès de lui le rôle de major général, pour que l'offensive fût reprise le plus tôt possible.
Mais, ainsi qu'il a été déjà dit, il ne pouvait être question de s'engager plus avant sur ce théâtre d'opérations, avant que fussent rétablies les communications à travers la zone marécageuse de l'Yser, bouleversée par quatre années de bombardements incessants.
Malgré l'activité déployée par des milliers de travailleurs, le mouvement en avant ne put être repris que le 14 octobre.
S'inspirant de la directive du 10 octobre du maréchal Foch, le général Degoutte adressait, le 13, aux troupes françaises de Belgique une proclamation dans laquelle il dissait :
«  Il ne s'agit pas seulement de libérer du joug allemand une parti du territoire de la noble Belgique opprimée.
« Si vous enlevez le plateau de Thielt, si vous ouvrez la porte de Gand aux 20000 chevaux de nos divisions de cavalerie, vous forcerez l'ennemi, au sud, à se replier sur l'Escaut, et même au delà. »
14 octobre. - L'attaque fut donc reprise le 14, tandis que la marine britannique coopérait de loin à l'action en bombardant la côte de Nieuport à Ostende.
Au nord de la zone d'attaque, Handzaeme et Cortemarck furent successivement enlevés et au centre Roulers fut dépassé.
15 octobre. - Le 15, les gains furent élargis au nord, dans la direction de Thourout. Au sud du groupe franco-belge, la IIe armée britannique suivait le mouvement. Le 14, elle avait occupé Moorseele; le 15, elle enlevait Menin et arrivait jusqu'aux abords de Courtrai.
A la suite des batailles que le groupe franco-belge, prolongé au sud par la IIe armée britannique, avait livrées en direction d'Ypres, Roulers (bataille des crêtes des Flandres, du 28 au 30 septembre; bataille de Roulers, du 14 au 15 octobre), un vaste enfoncement avait été creusé en Belgique à l'intérieur des positions ennemies, véritable poche dont le flanc gauche s'étendait de Dixmude à Thourout, le fond de Thourout à Courtrai, le flanc droit de Courtrai à Warneton.
En d'autres temps, c'eût été là pour ce groupe franco-belge une situation fort critique, mais les Allemands, dont les réserves étaient épuisées, se trouvaient hors d'état d'en profiter. Ce sont au contraire les Alliés qui vont combiner deux manoeuvres en tenaille que cette poche permet d'entreprendre : l'une au nord, autour de Ghistelles et de Couckelaere; l'autre au sud, autour de Lille, Tourcoing et Roubaix, pour dégager, au nord, la mer et marcher sur Gand, pour faire tomber, au sud, toute la région autour de Lille.
Mais à ce moment, les Allemands, devant le double danger qui les menace, entament un vaste mouvement de repli de la mer à l'Oise, mouvement qui provoque chez les Alliés toute une série de manoeuvres d'exploitation que nous allons étudier.


II. - REPLI DES ALLEMANDS ENTRE LA MER ET L'OISE

Rappelons d'abord la situation générale des armées alliées sur cette partie du front.
En vue des événements qui se préparaient, le maréchal Foch avait prescrit un regroupement des forces françaises opérant en Belgique.
Ces forces comprenaient les 7e, 30e et 34e corps d'armée, soit 7 divisions, plus 2 divisions en réserve générale. Elles furent groupées en une nouvelle VIe armée française, intercalée entre l'armée belge au nord et la IIe armée britannique au sud.
Le général de Boissoudy, qui commandait notre VIIe armée dans les Vosges et en Haute-Alsace, en reçut le commandement, afin de permettre au général Degoutte de se consacrer entièrement à ses fonctions de Major général auprès du Roi des Belges.
La mission de la VIe armée était de se rabattre vers l'Escaut, de part et d'autre d'Audenarde, entre Berchem et Melsen.
Au sud de l'armée Boissoudy se trouvaient les armées britanniques.
La IIe (général Plumer), qui continuait à faire partie du groupe de Belgique, était devant la Lys, depuis Courtrai jusqu'à Armentières; elle avait occupé cette dernière ville le 3 octobre.
La Ve (général Birdwood) tenait le front Armentières, Pont-à-Vendin. La Ire (général Horne) était devant les canaux de la haute Deule et de la Sensée; sa droite s'infléchissait jusqu'à la route de Cambrai à Solesmes, où elle se liait à la IIIe armée (général Byng).
Cette dernière avait sa gauche devant Solesmes et sa droite vers le Cateau.
Enfin, la IVe armée (général Rawlinson) s'étendait du Cateau à la forêt d'Andigny, où elle donnait la main à la Ire armée française (général Debeney).
Comme nous venons de le dire, devant les dangers d'enveloppement qui les menaçaient : au nord, du côté de la mer, au centre dans la région de Lille; et aussi autour de Douai, les Allemands entamèrent un mouvement général de retraite de la mer à l'Oise.
16 octobre. - Ce mouvement commença le 16 et s'étendit, le premier jour, de Pervyse ( à mi-chemin entre Nieuport et Dixmude) jusqu'à hauteur de Pont-à-Vendin; le long de cet immense front, le recul se produisit sur une profondeur moyenne de 4 à 5 kilomètres.
Poursuivant l'ennemi, le groupe franco-belge réoccupe Thourout, Lichtervelde, Ardoye.
La IIe armée britannique porte sa gauche devant Courtrai, tandis que sa droite dépasse Quesnoy-sur-Deule.
La Ve se rapproche de Lille et arrive en face d'Haubourdin, d'où l'on entend les explosions qui font sauter les ponts et les écluses autour de Lille; plus au sud, elle est entrée dans Carvin.
17 octobre. - Le 17, le mouvement de retraite s'amplifie, sauf au centre, dans la région de Courtrai; il s'agit, en effet, de procurer aux ailes le temps de se dégager.
Au nord, l'ennemi abandonne la côte, entre l'embouchure de la Lys et Ostende. Les Belges réoccupent tout le pays autour de Ghistelles et de Couckelaere, tandis que les Français arrivent devant Thielt.
Au sud de Courtrai, les Anglais atteignent les abords de Tourcoing et délivrent Lille, où, par une délicate attention, ils font entrer tout d'abord un régiment français du 1er corps.
Avant de quitter la ville, dans laquelle 18000 habitants étaient restés, les Allemands avaient coupé les conduites d'eau potable et dans cette soirée du 17 un de leurs avions venait survoler la ville, mitraillant la foule qui fêtait sa délivrance.
Plus au sud, la Ire armée britannique libérait également Douai.
18 octobre. - Le 18, les Belges arrivent par leur centre à quelques kilomètres de Bruges.
Les Anglais entrent dans Courtrai, Tourcoing, Roubaix et gagnent une dizaine de kilomètres sur tout leur front, jusqu'au canal de la Sensée.
19 octobre. - Le 19, l'ennemi abandonne la côte jusqu'à la frontière hollandaise. Ostende, Blankenberghe, Zeebruge, redoutable base de sous-marins dont la marine anglaise avait embouteillé l'entrée en avril 1918, étaient dégagées.
15000 soldats allemands, auxquels la retraite était coupée par suite des progrès de l'armée belge, étaient passés en Hollande.
Ce même jour, les Belges entraient à Bruges; les Français dépassaient Thielt et s'enfonçaient jusqu'à 10 kilomètres plus loin, en face de Deynze.
Plus au sud, les Anglais dégageaient Cysoing, Orchies, Marchiennes et Bouchain.
20 octobre. - Le 20, les Belges gagnaient encore par leur gauche 15 kilomètres en direction de Eecloo, tandis que leur droite arrivait avec les Français à une dizaine de kilomètres de Gand.
Au sud, la Ve armée britannique dépassait Sweveghem, Dottignies et Templeuve.
La Ire, attaquant par les deux rives de l'Escaut, s'emparait de Denain.
La IIIe abordant l'ennemi sur le front Solesmes, le Cateau, forçait le passage de la Selle, prenait pied sur la rive droite et malgré de vigoureuses contre-attaques y consolidait ses positions.
Il y a ici un fait important à noter :
Ces contre-attaques de l'ennemi sur la Selle étaient appuyées par un certain nombre de chars de combat provenant, en majeure partie, des chars anglais abandonnés un an auparavant sur le champ de bataille de Cambrai et remis en état.
Le peu d'effet produit par ces chars de combat à leur première apparition, en 1917, avait frappé de discrédit ces engins dans l'esprit de nos adversaires.
Ils n'avaient pas compris la révolution que devait apporter dans la bataille l'apparition en masse de cette artillerie blindée, mobile, qui franchissait sans peine tranchées et défenses accessoires, pour venir attaquer à bout portant et au besoin écraser les nids de mitrailleuses.
Les yeux de Ludendorf ne s'ouvrirent qu'après l'expérience du 11 juin 1918 où la contre-attaque conduite par le général Mangin, avec cinq divisions appuyées par 160 chars de combat, brisa net l'offensive des 14 divisions de von Hutier.
Mais il était alors trop tard pour rattraper l'avance que nous avions acquise dans la construction et le mode d'emploi de ces engins, de sorte qu'en dehors des chars anglais réparés, nos ennemis ne nous opposèrent, jusqu'à l'armistice, qu'un petit nombre d'appareils de fabrication allemande.
La progression continua les jours suivants :
21 et 22 octobre. - Le 21 et le 22 les armées britanniques de gauche prenaient le contact de la position de la Lys, prolongement de la position Hermann, entre l'Escaut et la frontière hollandaise.
23 et 24 octobre. - Le 23 et le 24 octobre, les Ire, IIIe et IVe armées réalisaient encore de gros progrès sur le front Denain, Solesmes, le Cateau; nos alliés n'étaient plus qu'à quelques kilomètres du Quesnoy, de la lisière ouest de la forêt de Mormal, de Landrecies et les avancées de la position Hermann étaient occupées.
Toutefois, il était nécessaire, avant d'entreprendre l'attaque de cette nouvelle ligne de résistance, de réparer les routes afin de pouvoir rapprocher l'artillerie, faire affluer les munitions et aussi les approvisionnements, et il en résulta un arrêt de quelques jours dans la continuation de l'offensive.
A la fin du mois d'octobre, le front, entre la mer et l'Oise, était jalonné par la ligne de canaux reliant Zeebruge à Deynze, par Somergen et Nevele; puis par la Lys entre Deynze et Vive-Saint-Eloi (nord de Wareghem); le front courait ensuite du nord au sud, entre la Lys et l'Escaut, pour suivre cette dernière rivière jusqu'à Condé-sur-Escaut; au delà, il contournait les abords de Valenciennes, du Quesnoy et de Landrecies pour atteindre le canal de la Sambre et enfin l'Oise.


RESUME DES OPERATIONS D'OCTOBRE 1918


D'une façon générale, le mois d'octobre, a été consacré, sur les deux faces ouest et sud de la grande poche que le front allemand dessinait en France, à l'exploitation des batailles victorieuses livrées par les Alliés pendant les derniers jours de septembre ou le commencement d'octobre, pour le percement de la ligne Hindenburg.
Pendant la première quinzaine du mois, sur la face sud, de la Meuse à l'Oise, à la suite des attaques franco-américaines (batailles de Montfaucon, de Somme-Py, de Saint-Thierry), l'Argonne a été dégagée; nous sommes venus border l'Aisne, de Vouziers à Château-Thierry, par Attigny et Rethel; Laon a été repris et nous avons atteint la Serre.
Dans la deuxième quinzaine du mois, sur la face ouest, de la mer à l'Oise, à la suite des attaques du groupe de Belgique et des armées, britanniques, prolongées par la Ire armée française, la mer a été dégagée; Bruges, Courtrai, Lille, Douai, ont été repris; nous sommes en face de Gand et nous bordons la Lys et l'Escaut de Deynze à Valenciennes.
De ce côté, la progression a été énorme : elle a atteint jusqu'à 30 kilomètres dans les trois directions de Moerkerke par Bruges, de Tournai par Lille, de Valenciennes par Gand.


RÉDUCTION DU SAILLANT ENTRE SERRE ET OISE


Entre ces deux grandes zones d'exploitation, un saillant est resté entre la Serre et l'Oise, où la situation ne s'est pas sensiblement modifiée depuis la fin de septembre.
Nous avons vu que la directive du 10 octobre du maréchal Foch, prévoyait deux actions distinctes : l'une, la chute de Lille, par opérations combinées entre le groupe de Belgique et les armées britanniques; l'autre, le franchissement de la Serre, par attaques convergentes de la Ire et de la VIe armée française.
La première est terminée; le recul des Allemands l'a facilitée; reste à étudier la deuxième qui va être réalisée pendant que se poursuivra la manoeuvre d'exploitation sur la face ouest.
Elle est entamée le 17 octobre.
15 octobre. - Le 15 octobre, la situation de la Ire armée était la suivante : sa gauche s'étendait de Seboncourt (sud de Bohain) à l'Oise (Hauteville); son centre bordait l'Oise, d'Hauteville à la Fère; sa droite longeait la Serre de la Fère à Pouilly-sur-serre, englobant aussi le saillant limité au nord et à l'ouest par l'Oise, au sud par la Serre, et dont le sommet était à la Fère.
Dans les journées du 17 et du 18 sa gauche, suivant les progrès de la IVe armée britannique, s'était avancée au delà de la forêt d'Andigny jusqu'au canal de l'Oise à la Sambre.
La ligne de défense de l'Oise était ainsi menacée d'être débordée par le nord du coude qu'elle fait à Guise.
17 octobre. - Le 17, le centre de l'armée force le passage de l'Oise, à Mont-d'Orygny, sans pouvoir progresser beaucoup sur la rive gauche.
18 octobre. - Le 18, la pointe du saillant, à la Fère, attaquée à la fois par l'Oise et par la Serre, est enlevée jusqu'au delà de Renansart.
19 octobre. - Le 19, Ribemont est pris à son tour et ainsi se trouve désormais assuré l'enlèvement de ces deux redoutables lignes de défense formées par l'Oise et la Serre.
Ces opérations ont procuré à la Ire armée plus de 3000 prisonniers, avec 80 canons, une centaine de minenwerfers, plus de 7000 mitrailleuses, des canons de 37 et un train chargé de munitions.
A ce moment, elle se trouve en face de la position Hermann, jalonnée par le canal de la Sambre, l'Oise (Mont d'Origny), la ligne Ribemont, Crécy-sur-Serre (pleine-Selve; la Ferté-Chevresis) et la progression deviendra mains rapide.
De son côté, la Xe armée a enlevé, le 16, Notre-Dame-de-Liesse; le 19, elle a abordé la position Hunding qu'elle a emportée sur 5 kilomètres de front ( 1100 prisonniers).
Du 19 au 22, poursuivant ses attaques, elle dépasse Grandlup et vient border la Serre et le canal sur lequel l'ennemi oppose une très vive résistance.
20 au 25 octobre. - Du 20 au 25, la Ire armée fait porter tous ses efforts contre la position Hermann; cette dernière est enfin dépassée le 26. Pleine-Selve, Villers-le-Sec ont été enlevés et les corps du centre se sont avancés jusqu'au delà de Parpeville.
27octobre. - Le 27, toute l'armée se porte en avant. La gauche arrive devant Guise, le centre dépasse Landifay, en face de Sains-Richaumont, tandis que la droite progresse en direction de Marle.
Au sud, mettant a profit ces succès, la gauche de la Xe armée a franchi la Serre à Crécy et à Mortiers et s'est établie sur la rive droite.
Ces progrès réalisés et le saillant étant complètement réduit, la situation va rester stationnaire pendant quelques jours sur cette partie du front.
A ce moment, le général Mangin et son état-major sont retirés du front du G. A. R. pour être dirigés sur la Lorraine, où une nouvelle mission les attend dans la manoeuvre décisive finale que projette le maréchal Foch.
Ils sont remplacés par le général Humbert et l'état-major de la IIIe armée, disponibles depuis le 14 septembre.


LA DIRECTIVE DU 19 OCTOBRE 1918


Pendant que se déroulait les manoeuvres d'exploitation que nous venons d'étudier, le maréchal Foch avait donné sa directive du 19 octobre, destinée à coordonner les opérations convergentes des armées alliées :
« Pour exploiter les avantages acquis, l'action des armées alliées est à poursuivre comme suit :
« 1° Le groupe d'armées des Flandres marchera en direction générale de Bruxelles, sa droite vers Hal, abordant l'Escaut à Pecq, la Dender à Lessines.
« Dans cette marche, le forcement des lignes d'eau importantes : Escaut, Dender... est à combiner, au besoin avec une action de flanc tournant ces lignes et exécutée par les armées britanniques;
« 2° Les armées britanniques ( Ve, Ire, IIIe et IVe ), s'avanceront au sud de la ligne Pecq, Lessines, Hal, leur droite se dirigeant par Froidchapelle et Philippeville sur Agimont ( nord de Givet ).
« La mission des armées britanniques reste de rejeter les forces ennemies sur le massif difficilement pénétrable des Ardennes, où elles coupent leur rocade principale et, en même temps, d'aider la marche du groupe d'armées des Flandres, en leur permettant de franchir les principales lignes d'eau : Escaut, Dender..., qui arrêteraient cette marche.
«  Elles seront elles-mêmes appuyées par la Ire armée française.
« 3° Les armées françaises (Ire, Xe, Ve, IVe) et la Ire armée américaine opéreront au sud de la ligne précitée.
« Leur rôle consiste :
« pour la Ire armée française, à appuyer l'attaque des armées britanniques en marchant en direction de la Capelle, Chimay, Givet et à manoeuvrer par sa droite pour tourner la résistance de l'ennemi sur la ligne Serre, Sissonne;
« pour les Ve et IVe armées françaises et Ire armée américaine, a atteindre la région Mézières, Sedan et la Meuse en amont, en faisant tomber la ligne de l'Aisne par une manoeuvre des deux ailes; celle de gauche (Ve armée française) en direction de Chaumont-Porcien; celle de droite (IVe armée française et Ire armée américaine) en direction de Buzancy, le Chesne.»
Ainsi, sur le flanc ouest de la grande tenaille qui enserre les Allemands, le groupe des Flandres, précédemment orienté vers le nord-est, en vue de la libération de la côte, se redressera face à l'est et, suivant au nord la frontière hollandaise, marchera contre le front Anvers, Malines, Bruxelles.
Au sud, sa droite s'étendra jusqu'à la ligne Pecq (Escaut), Lassines (Dender) et Hal (Senne). A ce groupe des Flandres est toujours rattachée l'armée britannique de gauche, la IIe (Plumer).
Les autres armées britanniques (Ve, Ire, IIIe et IVe) marcheront droit vers l'est, contre le front Mons, Maubeuge, Avesnes, en direction générale des Ardennes.
Leur front d'action s'étendra de la ligne Pecq, Lessines, Hal, au nord, à la ligne Wassigny, Givet, au sud.
Comme le groupe des Flandres peut être arrêté sur les lignes d'eau parallèles à son front de marche (Escaut, Dender, Senne), il appartiendra à la gauche des armées britanniques de lui ouvrir le chemin en faisant tomber ces lignes de résistance qu'elles aborderont par la partie la moins forte.
Sur le flanc sud de la tenaille, la Ire armée américaine et les IVe et Ve armées françaises se porteront contre le front Sedan, Mézières.
Au centre, les Ire et Xe armées françaises raccorderont les deux mouvements d'enveloppement, en suivant la bissectrice Vervins, Hirson, Givet.
La ligne Serre-Aisne, renforcée par les positions Hunding et Brunehilde, sera manoeuvrée : à gauche, par la Ire armée française débouchant entre Serre et Oise, et par la Ve marchant en direction de Chaumont-Porcien ; à droite, par la Ire armée américaine et la droite de la IVe armée française progressant entre Aisne et Meuse.
De la sorte, le groupe des Flandres libérera la Belgique; les armées britanniques, la région du nord de la France; les armées françaises et américaines, la région du nord-est.
Mais il ne s'agit pas seulement de chasser l'ennemi de France et de Belgique. Le but final est de le battre, d'anéantir ses armées et, pour cela, de leur couper la retraite vers le Rhin.
C'est l'objet de la manoeuvre dernière que le maréchal Foch prépare en Lorraine.
Dès le 20 octobre, il écrit au général Pétain :
«  Les opérations en cours visent à rejeter l'ennemi sur la Meuse. Pour faire tomber la résistance sur cette rivière, il y a lieu de préparer des attaques de part et d'autre de la Moselle, en direction de Longwy, Luxembourg, d'une part; en direction générale de la Sarre, d'autre part.»
Au moment où le maréchal Foch donnait sa directive du 19 octobre, déjà un certain nombre des opérations secondaires qu'il prévoyait étaient en cours.
C'est ainsi que la Ire armée française, en entrant, dès le 18 octobre, dans le saillant de la Fère, entre Oise et Serre, allait faire tomber la défense de l'une et de l'autre rivière.
A la même dâte, comme nous allons le voir, l'Aisne était débordée, à gauche, par la Ve armée française progressant à l'ouest de Château-Porcien et, à droite, par la IVe armée et les Américains manoeuvrant en équerre du côté de Vouziers et de Grandpré.
On a donné aux opérations qui ont marqué la fin de la guerre, des derniers jours d'octobre à l'armistice, le nom d'Assaut final.






Octobre 1918