Les résultats acquis depuis le début des offensives d'ensemble jusqu'aux premiers jours d'octobre étaient considérables.
Entre la Meuse et l'Argonne, la Ire armée américaine avait enfoncé les positions ennemies sur une profondeur d'une douzaine de kilomètres, puis, elle avait dû s'arrêter pour remettre de l'ordre dans ses arrières.
Notre IVe armée, gênée par le mauvais temps et se heurtant à une résistance opiniâtre, avait également marqué un temps d'arrêt. Néanmoins, elle ne cessait pas de presser l'ennemi, de le harceler par des actions locales et de lui arracher des positions favorables à la reprise d'une offensive de grande envergure.
La ténacité ne devait pas tarder à porter ses fruits. Dès le 4 octobre, en effet, l'ennemi menacé sur ses deux flancs, d'une part par l'avance de la IVe armée du côté de Somme-Py, d'autre part, par celle de la Ve armée du côté de Saint-Thierry, allait se mettre en retraite et évacuer la poche que nous avons déjà signalée entre le fort de la Pompelle et la ligne Suippe-Arnes.
La Xe armée, qui avait les yeux fixés sur Laon, était admirablement placée, après son avance sur le plateau de la Malmaison, soit pour faire tomber la défense du massif de Saint-Gobain, soit pour dégager les plateaux entre Aisne et Ailette.
Les armées britanniques et notre Ire armée avaient enfoncé la ligne Hindenburg, délivré Saint-Quentin et atteint les faubourgs de Cambrai.
Le groupe de Belgique avait conquis la crête des Flandres et était arrivé devant Roulers. Il n'attendait, pour reprendre son offensive en direction de Gand, qu'un ciel plus clément et aussi que la réfection des routes lui permît de recevoir régulièrement ses ravitaillements.
Depuis le 26 septembre, l'ennemi avait laissé entre les mains des Alliés près de 60000 prisonniers et un très grand nombre de canons et de mitrailleuses.
Entre temps des événements décisifs étaient survenus dans les Balkans et en Asie.
L'armée d'Orient, sous le commandement du général Franchet d'Espérey, avait rompu, le 15 septembre, le front de Macédoine et poursuivi l'ennnemi divisé dans les directions de la frontière bulgare et du Danube.
Le 27, la Bulgarie avait demandé un armistice, et, le 29, ses plénipotentiaires acceptaient à Salonique toutes les conditions des Alliés.
D'autre part, du 19 au 21 septembre, les Anglais avaient culbuté le front de Palestine entre le Jourdain et la mer; poursuivant les débris de la meilleure armée turque, ils remontaient vers le nord en direction du chemin de fer de Bagdad.
Ces défaites devaient entraîner à bref délai la soumission de la Turquie et de l'Autriche dont la situation intérieure était devenu fort critique.
L'Allemagne, en même temps qu'elle assistait à l'écroulement de son front de France, entrevoyait ainsi son isolement prochain et la défaite finale lui apparaissait comme inévitable.
C'est à ce moment que le Vorwaerts écrivait : « L'Allemagne combat maintenant le dos au mur et la mort devant-elle ».
Aussi entreprit-elle dès lors ses manoeuvres politiques dans le but d'atténuer le désastre qui la menaçait, en se raccrochant au programme de paix du Président Wilson et au projet de la Société des Nations.
D'autre part, la révolution commençait à l'ébranler à l'intérieur. Déjà la presse d'outre-Rhin proclamait « qu'un gouvernement populaire devait remplacer l'oligarchie militaire et faire la paix aussi vite et aussi bien que possible ». Hertling ayant démissionné, une combinaison soi-disant démocratique faisait du prince Max, héritier du grand-duché de Bade, un chancelier d'Empire chargé « de rendre au monde une paix fondée sur la ligue des Nations et le désarmement général ».
Quoi qu'il en soit, le 3 octobre, Ludendorf, mesurant l'extrême gravité de la situation, faisait proposer à son gouvernement, par le maréchal Hindenburg d'ouvrir immédiatement des négociations en vue d'un armistice.
Deux jours après, le 5, l'Allemagne, l'Autriche et la Turquie déclaraient se rallier au programme de paix mondiale formulé, en quatorze articles, par le Président Wilson dans son message du 8 janvier 1918.
L'Allemagne offrait la paix sur la base de ce programme et incitait le Président Wilson à se transformer de belligérant en arbitre.
En même-temps, pensant effrayer les Alliés par la perspective d'une guerre à outrance, elle les menaçait, par la voix de Rathenau, « l'industriel idéaliste», d'une levée en masse de sa population.
Mais le maréchal Foch entendait bien exploiter à fond les avantages acquis par les Alliés et obtenir l'ultime décision dans des conditions telles que l'Allemagne ne fût plus jamais tentée de troubler la paix du monde.
Où en était l'armée allemande après ses défaites de la fin de septembre?
Au 1er septembre, elle comptait sur le front de France 199 divisions, dont 68 en réserve. Elle avait donc encore à cette époque la possibilité de manoeuvrer.
Treize divisions ayant été supprimées dans le courant du mois, elle ne disposait plus, au 1er octobre, que de 186 divisions, dont 31 en réserve, et ceci malgré le raccourcissement du front résultant de la réduction de tous les saillants et du redressement général entre Verdun et la mer du Nord.
A la vitesse à laquelle leurs divisions s'usaient, il était clair que vers le milieu de novembre, les Allemands n'auraient plus aucune disponibilité.
Ces divisions étaient d'ailleurs de valeur fort inégale.
On se rappelle qu'en vue de la grande offensive de printemps, celle qui devait obliger l'Entente à implorer la paix, les Allemands avaient constitué des divisions d'élite en prélevant sur la totalité de leurs unités les éléments les meilleurs, les plus vigoureux, les plus expérimentés.
Or, ces divisions d'élite, qui avaient exécuté toutes les attaques visant à rompre le front occidental, avait fondu sur les champs de bataille de Picardie, du Kemmel, du Soissonnais et de la Champagne.
Non seulement elles n'avaient pas obtenu la décision de la guerre, mais leur création avait singulièrement réduit la valeur combative des autres unités, au moment où l'initiative des opérations changeant de camp, celles-ci allaient avoir à supporter les plus rudes assauts.
La capacité de combat des divisions allemandes se trouvait donc très inégale et si les débris des divisions d'élite devaient faire preuve jusqu'au dernier jour de la lutte d'une bravoure et d'une ténacité remarquables, les autres divisions, formées d'éléments de valeur médiocre, fatiguées et démoralisées, nous ont abandonné au cours de nos attaques successives des milliers de prisonniers.
Au cours des dernières offensives, on avait vu pour la première fois des unités constituées se rendre en bloc. Toutes les correspondances, tous les carnets recueilli sur les morts ou saisis sur les prisonniers laissaient voir, aussi bien chez les combattants que dans la population, une grande lassitude morale, la certitude de la défaite finale et un ardent désir de paix.
Or, tandis que la décadence de l'armée allemande allait se précipitant, les Alliés voyaient croître de jour en jour leur supériorité morale, numérique et matérielle.
Vers le 10 0ctobre, le nombre de leurs divisions atteignait le total de 205, dont 88 en réserve. Les Américains débarquaient à raison de 300000 hommes par mois et leur effectif en France au 1er octobre approchait de 1.800.000 hommes.
Il fallait donc frapper encore, frapper inlassablement et ne laisser à l'ennemi aucun répit.
Aussi le maréchal Foch prescrivait-il « de mener la bataille avec la dernière énergie et d'en assurer la conduite personnelle et agissante sur le terrain ».
De son côté, le général Pétain invitait chacun « à regarder au delà de sa propre situation et à se convaincre qu'aucun effort ne serait fait en pure perte, la victoire devant rester au plus tenace ».
Les opérations qui se déroulent en octobre ne sont, en somme, que la continuation, la reprise ou bien l'exploitation des offensives d'ensemble commencées en septembre.
Elles se développent simultanément, de sorte qu'elles apparaissent comme une poussée générale des armées alliées depuis Verdun jusqu'à la mer du Nord, poussée tendant, comme on l'a vu précédemment, à acculer le gros des armées ennemies au massif des Ardennes.
Dans le détail, ces opérations exercent des répercussions les unes sur les autres, ou bien elles se combinent de façon à s'appuyer mutuellement.
On peut les classer de la manière suivante :
1° L'ennemi se replie en Champagne, entre l'Argonne et Reims, et ce recul s'étendant bientôt jusqu'à l'Oise, nos IVe, Ve et Xe armées exécutent une vaste manoeuvre d'exploitation dans les directions de Vouziers, Sissonne, Laon et la Serre, jusqu'au moment où l'ennemi se fixe sur la position Hunding-Brunehilde, jalonnée par l'Aisne, Sissonne et la Serre.
2° En même temps que la manoeuvre d'exploitation ci-dessus se développe, l'armée américaine reprend l'offensive, d'abord sur la rive gauche de la Meuse et en suite par les deux rives, en vue d'aborder
la charnière est des positions de repli de l'ennemi.
3° Les armées franco-Britanniques poursuivent leur offensive autour de Cambrai et en avant de Saint-Quentin.
Dans sa directive du 10 octobre, le maréchal Foch fait remarquer que sur trois directions convergentes l'exploitation est en cours :
à gauche, en Belgique, au delà d'Ypres, vers Gand;
au centre, en avant de Cambrai et de Saint-Quentin, vers Landrecies;
à droite, sur le front Aisne-Meuse, en direction générale de Rocroi.
La plus avantageuse à exploiter est celle du centre.
Il prescrit, en conséquence, de la poursuivre avec le maximum de forces vers Avesnes et Maubeuge.
En même temps, il organise aux ailes deux manoeuvres latérales : l'une qui sera exécutée par les forces britanniques en combinaison avec le groupe de Belgique, en vue de dégager la région de Lille; l'autre qui sera exécutée par les IVe, Ve et Xe armées françaises, et qui aura pour premier objectif de faire tomber la ligne de la Serre.
Ces opérations déterminent le repli de l'ennemi sur la position Hermann, où la bataille s'allumera de nouveau au début de novembre.