![]() |
LES PREMIÈRES OPÉRATIONS EN PRUSSE Pour les raisons que nous venons d'indiquer, l'offensive russe contre l'Allemagne n'allait pas prendre pour champ d'action la Posnanie ou la Silésie; elle ne pouvait viser que la Prusse Orientale. Elle avait moins pour objet de s'assurer des avantages durables par une attaque méthodique, bien appuyée et alimentée au fur et à mesure de son développement, que de pousser aussi vite et aussi loin que possible avec les troupes immédiatement prêtes; elle recherchait un résultat moral, plutôt que matériel. Les principaux groupements de forces, à proximité de la frontière de Prusse, se trouvaient, en temps de paix, à Varsovie et à Vilna. Ces villes servirent de points de départ à deux armées dont on donna le commandement à des généraux qui avaient fait preuve d'audace et d'activité à la tête de détachements autonomes pendant la guerre russo-japonaise et semblaient capables de mener à bien l'opération aventureuse qu'on leur confiait. Le général Rennenkampf, avec l'armée de Vilna, se porta vers l'Ouest; le général Samsonof, parti de Varsovie, remonta la Narew, vers le Nord, prenant Allenstein comme premier objectif. Cette attaque convergente, dangereuse pour les Allemands si les deux colonnes russes parvenaient à se donner la main, l'était surtout pour ceux qui l'entreprenaient tant qu'ils restaient séparés. Les bases du mouvement se trouvaient fort éloignées l'une de l'autre et les itinéraires suivis laissaient entre eux la région des marais du Narew et des lacs de Mazurie, presque impraticables aux troupes. Les Allemands avaient d'ailleurs prévu la direction des attaques. Alors qu'ils avaient envoyé sur le théâtre occidental de la guerre leurs corps d'armée de Posnanie (5e) et de Silésie (6e), ils maintinrent sur place les trois corps stationnés en Vieille Prusse, ceux de Koenigsberg (1er), Allenstein (20e) et Dantzig (17e), avec lesquels ils organisèrent une solide couverture. Cependant les progrès des Russes sont d'abord rapides. Dans la première quinzaine d'août la cavalerie et les avant-gardes des deux partis se tâtent avec des succès balancés, mais dès le 15, les gros des deux colonnes franchissent la frontière et refoulent la couverture allemande. Le 18, Samsonof atteint Ortelsburg ; à la même date, Rennenkampf, après une action vivement menée la veille à Gumbinnen, occupe Insterburg et les jours suivants pousse jusqu'à l'Alle. Si les Russes avancent encore, leurs deux colonnes pourront opérer leur jonction, isoler Koenigsberg, puis marcher réunies vers la basse Vistule. La situation des Allemands devient critique; ils n'ont plus un instant à perdre. Heureusement pour eux le commandement de leurs forces en Prusse Orientale est entre les mains d'un véritable homme de guerre, le général von Hindenburg. Il discerne la faiblesse de l'attaque et décide de battre l'une après l'autre les deux colonnes qui approchent. Ne laissant qu'un rideau devant Rennenkampf, il marche d'abord avec le gros de son armée vers le Sud. Le 26 août, il a réussi à attirer Samsonof sur un terrain favorable, devant des positions fortement organisées. Le front allemand, très étendu, s'allonge en arc de cercle depuis Bischofsburg jusqu'à Boldau, par Allenstein et Tannenberg. Lorsque, les Russes se sont épuisés contre les ouvrages de campagne, Hindenburg prend l'offensive, culbute leur gauche à Tannenberg, la ramène sur Ortelsburg et rejette l'armée vaincue dans les marais de la rive droite du Narew, où elle perd une grande partie de son artillerie et de ses équipages. Le général Samsonof est tué héroïquement en ralliant ses soldats. La bataille a duré trois jours, du 26 au 29 août. Hindenburg se voit obligé à regret d'arrêter la poursuite, afin de se reporter contre Rennenkampf. Pendant la première semaine de septembre, il rassemble son armée, renforcée de troupes fraîches envoyées d'Allemagne, puis descend l'Alle à la rencontre de son adversaire. Celui-ci, en apprenant la défaite de Samsonof, s'est replié sur Insterburg, où les deux partis prennent contact le 7 septembre. Rennenkampf doit céder devant le nombre et bat en retraite vers l'Est, mais sans se laisser entamer, sauf à son aile gauche, un moment compromise près de Lyck; il recule jusqu'au Niémen. A la mi-septembre, après un mois d'opérations, les Russes ont donc été obligés d'évacuer le territoire prussien après avoir éprouvé des pertes sérieuses. Mais ce sacrifice n'a pas été inutile. Dès la fin d'août, tous les renforts allemands destinés au front occidental rebroussent chemin vers l'Est; certaines unités sont même prélevées sur les armées opérant en France et en Belgique, au moment où, sur la Marne, s'engage la bataille décisive dont dépend le sort de Paris et dont la perte entraînera l'échec du Plan de campagne de l'état-major de Berlin. La double incursion de Rennenkampf et de Samsonof, malgré son insuccès local, a joué un rôle capital par sa répercussion à l'Ouest du Rhin. Les effectifs importants qu'elle est parvenue à distraire vers le théâtre oriental de la guerre auront l'occasion de s'employer dès leur arrivée, car les Autrichiens, pendant que leurs alliés remportaient de brillants succès en Prusse, ont subi en Galicie une série de revers et n'échappent à un désastre total qu'en invoquant l'aide des phalanges allemandes. |
![]() |
![]() |
L'organisation de l'armée austro-hongroise passait, il y a une dizaine d'années, pour assez arriérée en comparaison de celle des autres grandes puissances. Depuis lors, à la suggestion du gouvernement de Berlin, on a paru se réveiller à Vienne et à Budapest. Les ministères de la Guerre et de la Défense se sont efforcés de moderniser l'armée, de renouveler le matériel, d'augmenter les effectifs, de secouer la léthargie des régiments. Les mobilisations de 1908 et de 1912 se sont effectuées dans de bonnes conditions, malgré la complication du recrutement et du stationnement des troupes que la fidélité suspecte d'une partie de ses sujets impose à la monarchie danubienne. Le mécanisme de la mobilisation autrichienne, moins prompt que celui de la France ou de l'Allemagne, reste supérieur en rapidité à celui de la Russie. La concentration est également plus facile, grâce à un réseau de chemins de fer abondant et bien construit. La Galicie possède deux lignes parallèles à la frontière, l'une passant par Cracovie, Lemberg, Jaroslaw et Tarnopol, l'autre longeant le pied des Carpathes; de nombreuses voies les raccordent à l'intérieur de l'empire. A ce double avantage s'ajoute celui de l'initiative des opérations de mobilisation. Ces diverses circonstances assuraient à l'Autriche une avance notable pour l'entrée en campagne. Prête avant la Russie, elle se trouvait en mesure de seconder les vues de son alliée en faisant diversion à l'offensive russe dans la Prusse Orientale par une attaque puissante contre les oeuvres vives de la concentration adverse sur le front Varsovie-Brest-Litowsk. Le gros des troupes austro-hongroises en était chargé. Trois armées, celle du général Dankl à gauche, celle du général Auffenberg à droite, celle de l'archiduc Joseph-Ferdinand, en seconde ligne, devaient se lancer vers le Nord, à travers la région comprise entre la Vistule et le Bug. Ce plan de campagne, plus utile à l'Allemagne qu'à l'Autriche, comportait un mouvement en flèche, non exempt de dangers, car il laissait les deux flancs tout à fait en l'air. Du côté de l'ouest, sur la rive gauche de la Vistule, le péril était mince: on prévoyait que l'ennemi n'y serait pas en nombre; à l'Est, au contraire, l'attaque autrichienne risquait d'être prise en flanc et même à revers par les armées du Sud-Ouest de la Russie. En conséquence, une flanc-garde assez faible fut détachée à gauche sur Kielce, tandis que des forces importantes se portaient en avant de Lemberg avec mission de parer à toute tentative de l'ennemi dans la Galicie orientale. Quant aux russes, ils ne se trouvaient pas en état de réunir en Pologne, avant le commencement de septembre, des effectifs suffisants pour prendre l'avantage sur le bloc autrichien; la plupart des unités des circonscriptions de Vilna et de Varsovie étaient employées en Prusse; il restait à peine de quoi constituer un masque capable de retarder l'assaillant en attendant les renforts du Centre et de l'Est de la Russie. En revanche, les circonscriptions de Kiev et d'Odessa, relativement riches en moyens de communication, pouvaient acheminer plus tôt vers la Galicie des contingents respectables. Défensive en Pologne, offensive en Galicie, telle était l'attitude que la situation dictait aux Russes; elle était exactement l'opposé de celle des Autrichiens. Cette divergence des directions d'attaque présentait quelque analogie avec celle des Français et des Allemands en Belgique et en Alsace-Lorraine. La manoeuvre autrichienne en Pologne offrait des chances de succès, mais à condition d'être menée rondement. Or les généraux de François-Joseph parurent vouloir justifier la traditionnelle réputation de lenteur que leurs prédécesseurs se sont acquise depuis l'époque lointaine de la guerre de Sept ans. La mobilisation avait commencé dans les premiers jours de juillet; il fallut près d'un mois pour achever les préparatifs. Le 25 août seulement la frontière est franchie. Dès ses premiers pas sur le territoire russe, le général Auffenberg se heurte, près de Tomachov, à une résistance tenace; son aile droite, incapable de progresser, doit absorber les réserves de l'archiduc Joseph-Ferdinand pour atteindre le Bug. A gauche, le général Dankl, marchant d'abord plus résolument, refoule les postes russes à Krasnik et parvient jusqu'à 20 kilomètres de Lublin; mais là, au lieu de continuer sa marche, il s'arrête pour se renforcer du détachement de la rive gauche de la Vistule qui traverse le fleuve sur deux ponts de bateaux jetés à Josefov. Le 4 septembre, le front autrichien s'aligne sur les localités d'Opole, Krasnostaw, Groubeschov; il ne devait pas les dépasser. Pendant que la principale armée austro-hongroise tâtonne dans la province de Lublin, des événements importants se déroulent en Galicie. Deux armées russes s'avancent sous les ordres des généraux Rousski et Broussilof. Autant l'offensive autrichienne a été molle et laborieuse, autant celle des Russes se signale par son mordant. Le 23 août, elle occupe Brody et Tarnopol après des combats d'avant-garde; le 26, elle s'engage contre les forces ennemies sur la Zlota Lipa, affluent de gauche du Dniester, qui arrose Brzezany. Deux jours plus tard, les Autrichiens rétrogradent sur leur forte position parallèle de la Gnita Lipa, appuyée à gauche à Busk, à droite à Haliez; attaqués impétueusement de front, tournés sur leurs deux ailes par Kamionka et par la vallée du Dniester, ils s'enfuient après trois jours de bataille dans un désordre absolu. Leurs débris se rallient non sans peine à Grodek; ils n'ont pu défendre Lemberg, où Rousski entre le 3 septembre. Des milliers de prisonniers, plus de cent canons, des mitrailleuses, des parcs d'artillerie, des convois restent entre les mains des vainqueurs. A la nouvelle de cette belle victoire, les troupes russes de Pologne qui ont reculé jusqu'aux abords de Lublin et de Cholm, se portent à leur tour à l'attaque. Renforcées sans cesse, elles ne tardent pas à rompre le centre autrichien près de Krasnostaw, bousculent l'armée Dankl sur Krasnik, l'armée Auffenberg sur Tomachov et Rawa-Ruska. Le général Rousski, venant de Lemberg, attaque alors RawaRuska à revers, tandis que Broussilof fixe à Grodek les troupes précédemment battues dans l'Est de la Galicie. L'action devient générale; elle se termine, le 12 septembre, par un nouveau désastre pour l'armée du Habsbourg. Les troupes du général Auffenberg et de l'archiduc, attaquées de trois côtés, se débandent, laissant complètement isolé le général Dankl; celui-ci ne se dégage que péniblement. Les armées battues courent chercher un refuge derrière le San et sous le canon de Przemysl. La poursuite, d'abord très vive, livre aux Russes de grandes quantités d'hommes et de matériel; mais après quelques jours la marche se ralentit, surtout à gauche, où les armées Rousski et Broussilof, exténuées par trois semaines de combats ininterrompus, opèrent dans une région très accidentée. Le 15, l'armée de Pologne a déjà franchi le San près de son confluent avec la Vistule; Rousski ne passe le fleuve que le 22 à Jaroslaw; le 28, Przemysl est investi. A la fin de septembre, l'aile droite russe parait sur les bords de la Wisloka; l'aile gauche tient les cols des Carpathes et sa cavalerie dévale dans la plaine hongroise, où sa présence sème l'épouvante. Ce qui reste des armées autrichiennes reflue au plus vite sur Cracovie pour se refaire, combler les vides des unités et implorer le secours des alliés allemands. La phase initiale de la campagne est terminée. |
![]() |
![]() |
![]() |

