La victoire de la Somme avait créé, dans les lignes allemandes, entre l'Avre et l'Ancre, une poche pénétrante, dont le fond était sur la Somme, aux abords de Péronne, et à Bouchavesne. De l'aveu même d'Hindenbourg, cette poche exerçait une pression dangereuse sur les parties voisines du front allemand et l'ennemi redoutait au plus haut point la continuation de l'offensive Franco-Anglaise.
Le G. Q. G. allemand s'attendait à la prolongation de l'activité anglaise sur la Somme et même à son extension vers le nord, le complément de ces attaques pouvant être une offensive française sur le front Soissons, Reims, Argonne.
La pression, qui s'exerçait ainsi sur les deux flancs du saillant allemand de l'Oise, lui paraissait d'autant plus dangereuse que nous avions la supériorité numérique en France et en Belgique (190 divisions alliées contre 154 allemandes).
La situation défavorable, qui en résultait, pouvait être ameliorée en réduisant l'étendue du front par l'occupation de la ligne Siegfried, c'est-à-dire de la corde Arras, Saint-Quentin, Soissons (au lieu de l'arc Arras, Roye, Ribécourt, Soissons). Cette disposition permettait, en outre, de se dérober, pour un temps notable, aux attaques que l'adversaire aurait l'intention de monter sur ce front, et d'organiser à loisir des positions qui conviendraient mieux à des divisions affaiblies ou fatiguées par les luttes de l'automne. Enfin, en retardant les attaques de l'ennemi, on laisserait à la guerre sous-marine sans restriction, qui avait commencé le 1er février 1917, le temps de produire ses effets.
Telles sont les raisons qui incitèrent le haut commandement allemand à étudier et finalement à adopter l'idée d'un repli entre la Scarpe et l'Aisne.
La décision n'avait pas été prise sans qu'on eût mûrement pesé, d'une part, les avantages militaires que procurerait cette retraite stratégique, et, d'autre part, sa répercussion au point de vue moral et politique. C'était, en effet, un aveu de faiblesse que les Alliés apprécieraient comme une victoire, et qui, par contre, exercerait une action déprimante sur l'armée et la nation allemandes; mais la discipline du soldat et la foi aveugle du citoyen dans ses gouvernants étaient si robustes que ces inconvénients furent jugés négligeables.
Grâce à des théorie dans l'armée, grâce à une adroite cuisine de la presse allemande et neutre, le repli devint finalement une idée de génie, une manoeuvre stratégique d'une suprême habileté, et son exécution un brillant exploit pour les chefs et pour la troupe.
Il n'est pas douteux que cette retraite, résultat direct de notre action sur la Somme, fût une victoire pour l'Entente; mais nous aurions mauvaise grâce à ne pas reconnaître qu'elle apporta un trouble sérieux dans nos plans d'opérations et qu'elle retarda et gêna sensiblement notre offensive au nord de l'Aisne.
Dans le langage conventionnel allemand, la nouvelle position était dénommée Siegfried (c'était une des parties de la ligne Hindenbourg), et la préparation du repli reçut le vocable d'Alberich. Exécuter l'Alberich signifiait élaborer les travaux d'évacuation et de destruction préalables.
Cette exécution fut confiée au groupe d'armées du Kronprinz Ruprecht de Bavière: les travaux devaient commencer le 9 février et durer cinq semaines.
La position Siegfried se détachait de l'ancien front à la falaise de Vimy, se dirigeait vers le sud-est, passait à une dizaine de kilomètres de Cambrai et suivait le canal du nord jusqu'aux abords de Saint-Quentin, qu'elle contournait par l'ouest; elle rejoignait ensuite l'Oise qu'elle longeait sur 15 kilomètres jusqu'au delà de la Fère, s'appuyait au massif de Saint-Gobain et se reliait à l'ancien front un peu à l'ouest de Vailly.
Les différentes lignes de la position réalisaient tous les perfectionnements de construction: les abris des hommes, comme les postes de mitrailleuses et de commandement, étaient bétonnés et invisibles; toute communication téléphonique était enterrée et la position ne se révélait de loin que par quelques tranchées ou boyaux.
Les secondes ou troisièmes lignes étaient généralement à contre-pente; les flanquements partout soignés de façon particulière; les réseaux de fils de fer très copieux et les marais et inondations largement utilisés pour les secteurs passifs (notamment sur la Somme et sur l'Oise au nord de là Fère.)
Mais, de plus, la zone évacuée avait été systématiquement dévastée et dans des conditions de raffinement véritablement diaboliques.
Que les ponts aient été rompus, les routes défoncées, les carrefours ruinés, soit; mais scier méthodiquement tous les arbres fruitiers, faire sauter des ruines et des châteaux historiques, rendre les fontaines et les puits inutilisables, etc. constituent des actes de pure sauvagerie, qui ont fait de l'Allemagne l'opprobre du genre humain.
Le mouvement de repli ne devait se déclancher que le 16 mars, mais nous avons vu que la pression des armées franco-britanniques obligea l'ennemi à devancer cette date, notamment le 24 février, entre le nord de Gueudecourt et Serre, le 12 mars dans le secteur Grevillers, bois Loupart, et en maint endroit sur le front français.
Fortement gêné par la poursuite qui commença très vive, le 14 mars, et se généralisa le 19 entre l'Oise et l'Aisne, ce recul était achevé à la fin de mars.
Dès les premiers jours d'avril, les armées franco-britanniques étaient au contact de la ligne Hindenbourg ; mais elles avaient derrière elles un véritable désert chaotique, dans lequel tout était à refaire.