Le 14 avril, une sorte de reconnaissance offensive tentée par le groupe des armées du Nord, dans la région de Saint-Quentin, avait démontré que l'ennemi était décidé à opposer une résistance acharnée sur ses positions nouvelles.
Le 16 au matin, se déclenchent les attaques des Ve et Ve armées : la première position allemande est facilement atteinte et dépassée; mais l'ennemi, qui avait évacué cette position ( sauf à Sapigneul et au Chemin des Dames ), oppose une résistance à outrance sur la deuxième. De nombreuses mitrailleuses échappées au tir de destruction, ou sorties des creutes au dernier moment, entrent en action en même temps que l'artillerie retirée au delà de la deuxième position.
Cette artillerie, dont les observatoires sont en grande partie intacts, prend sous son feu nos tanks qui, pour la première fois, participent au combat et sont surtout destinés à l'enlèvement de la troisième position, qu'on atteindra pas, hélas ! Or, il est manifeste que cette arme nouvelle n'est pas au point, ou que, du moins, l'infanterie n'est pas habituée à manoeuvrer avec elle ni à profiter de ses progrès. L'artillerie les protège insuffisamment et, pour comble de malchance, ces tanks ont été surchargés d'essence en prévision d'un long parcours: aussi l'explosion se produit-elle plus violente quand ils sont touchés. Ils subissent de grandes pertes.
La défense de front est en général peu fournie; mais il est manifeste que l'ennemi a réservé la majeure partie de ses disponibilités pour les contre-attaques, qui se succèdent sans relâche.
La Ve armée progresse d'un ou de deux kilomètres. A sa droite, la brigade russe attaque la position dite les cavaliers de Courcy et fait de grandes pertes sans résultats sérieux. La gauche de cette armée est rapidement arrêtée sur le plateau de Craonne.
La progression de la VIe armée, brillante d'abord, n'a pas tardé à être enrayée. Le Chemin des Dames a été entamé sur plusieurs points; La ferme Hurtebise enlevée d'assaut; plusieurs détachements sont mêmes descendus jusqu'à l'Ailette, mais sans pouvoir s'y maintenir. Ce sont décidément les mitrailleuses, sorties d'abris encore intacts, qui brisent partout l'élan, car l'artillerie ennemie est efficacement contrebattue.
Les jours suivants, la lutte continue acharnée de part et d'autre: notre progression est lente, parce qu'il faut attaquer les centres de résistance successifs, et chacune de ces actions exige une certaine préparation. Cependant, la VIe armée réalise une avance sensible entre Braye-en-Laonnois et Ostel, tandis que, plus à l'ouest, les Allemands sont vivement pressés sur le front Laffaux-Vauxaillon. Il se forme, entre ces deux secteurs, une poche au fond de laquelle nous prenons le fort de Condé et où l'ennemi ne pourra pas tenir longtemps.
L'action de cette VIe armée, et plus généralement de toutes les forces au nord de l'Aisne, va être facilitée par l'entrée en ligne de la Xe armée sur le plateau de Craonne entre les IVe et Ve armées. En effet, le massif de Craonne est enlevé le 4 mai et le moulin de Laffaux, le lendemain, avec un ensemble de positions, dont la conquête porte le front entre Laffaux et Craonne presque en ligne droite et forme, entre Craonne et Sapigneul, une poche dont le fond est aux abords de Juvincourt et Damary; cependant la totalité du chemin des Dames n'est pas en notre possession. Jusqu'au 7 mai, les combats sur l'Aisne se poursuivent avec acharnement, puis les attaques perdent peu à peu leur caractère de violence pour reprendre celui des petites opérations locales.

Dans le même temps, la VIe armée avait pris l'offensive (bataille des Monts) à l'est de Reims, entre Prunay et Auberive: elle avait attaqué avec succès le massif de Moronvilliers, où elle s'était emparée de positions et d'observatoires importants, tels que le mont Cornillet, le Mont Haut, le Mont Sans Nom, le Casque et le Téton et les avait conservées malgré de violentes contre-attaques (19 et 23 avril). Le 20 avril et jours suivants, la IVe armée avait encore amélioré ses positions en avançant légèrement sur les hauteurs de Moronvilliers, puis les attaques s'étaient peu à peu éteintes après le 9 mai.
L'arrêt de notre offensive était dû à une suite d'incidents, dont il convient de donner un exposé succinct.
Tout d'abord, dès le 21 avril, le général commandant le groupe d'armées de Rupture avait rendu compte de l'impossibilité où il se trouvait de continuer l'offensive vers le nord avec les seules forces dont il disposait. Il avait proposé, en conséquence, de limiter les opérations à des attaques locales, et le général Nivelle, adoptant ce point de vue, avait décidé qu'on se bornerait à compléter l'occupation du Chemin des Dames et à dégager Reims. Dans ce dernier but, on enlèverait Brimont et on donnerait de l'air aux positions déjà conquises dans le massif de Moronvilliers.
La préparation était déjà commencée, quand les opérations elles-mêmes se trouvèrent remises en discussion, puis modifiées ou réduites à la suite de l'intervention d'hommes politiques et du gouvernement lui-même, que certains renseignements avaient inquiété.
L'attaque projetée sur le Chemin des Dames lui avait été représentée comme devant occasionner des pertes hors de proportion avec le résultat à obtenir. Il en était résulté un échange de messages et une consultation des généraux directement intéressés, dont le résultat le plus clair avait été de ruiner la confiance et de porter une grave atteinte à l'autorité du général en chef.
D'ailleurs, l'impatience avait gagné l'intérieur du pays et le Parlement lui-même; on était mécontent du résultat des opérations sur l'Aisne, dont on avait peut-être trop escompté le succès total, et on réclamait des responsables.
Cédant à cette pression, le général en chef avait provoqué la mutation du commandant de la VIe armée (29 avril), le jour même ou était créé le poste de chef d'état-major général confié au général Pétain.
L'organe nouveau, constitué, d'ailleurs, d'accord avec le général Nivelle, devait permettre au gouvernement d'exercer pratiquement son action sur la direction de la guerre: mais l'autorité et le prestige du général en chef s'en trouvaient sensiblement diminués, puisque tous les projets d'opérations devaient, au préalable, être examinés par le chef d'état-major général et ne devenaient exécutoires qu'après entente entre les deux chefs.
C'était, en même temps, une satisfaction donnée au sentiment populaire qui faisait porter sur le chef lui-même la plus grande part de responsabilité de l'insuccès; mais cette mesure parut insuffisante, puisque, le 15 mai, le général Nivelle fut remplacé par le général Pétain, en même temps que les fonctions de chef d'état-major étaient confiées au général Foch.
Il fut décidé, à ce moment, qu'on s'abstiendrait de toute offensive de grande envergure jusqu'au moment où les armées alliées auraient acquis la supériorité d'effectif sur l'ennemi. Cette résolution rejetait tout effort de ce genre à l'année suivante, car il faudrait attendre que les armées américaines fussent en état d'entrer en ligne.
On profiterait de ce répit pour compléter l'outillage des armées françaises par la fabrication de nouvelles batteries d'artillerie lourde, par la préparation des stocks de gaz toxiques, à laquelle il fallait bien se résoudre, - enfin, par la construction d'un millier de chars d'assaut d'un modèle nouveau.