Deuxième bataille de l'Aisne

16 avril - 7 mai 1917


Bataille des Monts

17 avril - 9 mai 1917







Le 14 avril, une sorte de reconnaissance offensive tentée par le groupe des armées du Nord, dans la région de Saint-Quentin, avait démontré que l'ennemi était décidé à opposer une résistance acharnée sur ses positions nouvelles.
Le 16 au matin, se déclenchent les attaques des Ve et Ve armées : la première position allemande est facilement atteinte et dépassée; mais l'ennemi, qui avait évacué cette position ( sauf à Sapigneul et au Chemin des Dames ), oppose une résistance à outrance sur la deuxième. De nombreuses mitrailleuses échappées au tir de destruction, ou sorties des creutes au dernier moment, entrent en action en même temps que l'artillerie retirée au delà de la deuxième position.
Cette artillerie, dont les observatoires sont en grande partie intacts, prend sous son feu nos tanks qui, pour la première fois, participent au combat et sont surtout destinés à l'enlèvement de la troisième position, qu'on atteindra pas, hélas ! Or, il est manifeste que cette arme nouvelle n'est pas au point, ou que, du moins, l'infanterie n'est pas habituée à manoeuvrer avec elle ni à profiter de ses progrès. L'artillerie les protège insuffisamment et, pour comble de malchance, ces tanks ont été surchargés d'essence en prévision d'un long parcours: aussi l'explosion se produit-elle plus violente quand ils sont touchés. Ils subissent de grandes pertes.
La défense de front est en général peu fournie; mais il est manifeste que l'ennemi a réservé la majeure partie de ses disponibilités pour les contre-attaques, qui se succèdent sans relâche.
La Ve armée progresse d'un ou de deux kilomètres. A sa droite, la brigade russe attaque la position dite les cavaliers de Courcy et fait de grandes pertes sans résultats sérieux. La gauche de cette armée est rapidement arrêtée sur le plateau de Craonne.
La progression de la VIe armée, brillante d'abord, n'a pas tardé à être enrayée. Le Chemin des Dames a été entamé sur plusieurs points; La ferme Hurtebise enlevée d'assaut; plusieurs détachements sont mêmes descendus jusqu'à l'Ailette, mais sans pouvoir s'y maintenir. Ce sont décidément les mitrailleuses, sorties d'abris encore intacts, qui brisent partout l'élan, car l'artillerie ennemie est efficacement contrebattue.
Les jours suivants, la lutte continue acharnée de part et d'autre: notre progression est lente, parce qu'il faut attaquer les centres de résistance successifs, et chacune de ces actions exige une certaine préparation. Cependant, la VIe armée réalise une avance sensible entre Braye-en-Laonnois et Ostel, tandis que, plus à l'ouest, les Allemands sont vivement pressés sur le front Laffaux-Vauxaillon. Il se forme, entre ces deux secteurs, une poche au fond de laquelle nous prenons le fort de Condé et où l'ennemi ne pourra pas tenir longtemps.
L'action de cette VIe armée, et plus généralement de toutes les forces au nord de l'Aisne, va être facilitée par l'entrée en ligne de la Xe armée sur le plateau de Craonne entre les IVe et Ve armées. En effet, le massif de Craonne est enlevé le 4 mai et le moulin de Laffaux, le lendemain, avec un ensemble de positions, dont la conquête porte le front entre Laffaux et Craonne presque en ligne droite et forme, entre Craonne et Sapigneul, une poche dont le fond est aux abords de Juvincourt et Damary; cependant la totalité du chemin des Dames n'est pas en notre possession. Jusqu'au 7 mai, les combats sur l'Aisne se poursuivent avec acharnement, puis les attaques perdent peu à peu leur caractère de violence pour reprendre celui des petites opérations locales.



Dans le même temps, la VIe armée avait pris l'offensive (bataille des Monts) à l'est de Reims, entre Prunay et Auberive: elle avait attaqué avec succès le massif de Moronvilliers, où elle s'était emparée de positions et d'observatoires importants, tels que le mont Cornillet, le Mont Haut, le Mont Sans Nom, le Casque et le Téton et les avait conservées malgré de violentes contre-attaques (19 et 23 avril). Le 20 avril et jours suivants, la IVe armée avait encore amélioré ses positions en avançant légèrement sur les hauteurs de Moronvilliers, puis les attaques s'étaient peu à peu éteintes après le 9 mai.
L'arrêt de notre offensive était dû à une suite d'incidents, dont il convient de donner un exposé succinct. Tout d'abord, dès le 21 avril, le général commandant le groupe d'armées de Rupture avait rendu compte de l'impossibilité où il se trouvait de continuer l'offensive vers le nord avec les seules forces dont il disposait. Il avait proposé, en conséquence, de limiter les opérations à des attaques locales, et le général Nivelle, adoptant ce point de vue, avait décidé qu'on se bornerait à compléter l'occupation du Chemin des Dames et à dégager Reims. Dans ce dernier but, on enlèverait Brimont et on donnerait de l'air aux positions déjà conquises dans le massif de Moronvilliers.
La préparation était déjà commencée, quand les opérations elles-mêmes se trouvèrent remises en discussion, puis modifiées ou réduites à la suite de l'intervention d'hommes politiques et du gouvernement lui-même, que certains renseignements avaient inquiété.
L'attaque projetée sur le Chemin des Dames lui avait été représentée comme devant occasionner des pertes hors de proportion avec le résultat à obtenir. Il en était résulté un échange de messages et une consultation des généraux directement intéressés, dont le résultat le plus clair avait été de ruiner la confiance et de porter une grave atteinte à l'autorité du général en chef.
D'ailleurs, l'impatience avait gagné l'intérieur du pays et le Parlement lui-même; on était mécontent du résultat des opérations sur l'Aisne, dont on avait peut-être trop escompté le succès total, et on réclamait des responsables.
Cédant à cette pression, le général en chef avait provoqué la mutation du commandant de la VIe armée (29 avril), le jour même ou était créé le poste de chef d'état-major général confié au général Pétain.
L'organe nouveau, constitué, d'ailleurs, d'accord avec le général Nivelle, devait permettre au gouvernement d'exercer pratiquement son action sur la direction de la guerre: mais l'autorité et le prestige du général en chef s'en trouvaient sensiblement diminués, puisque tous les projets d'opérations devaient, au préalable, être examinés par le chef d'état-major général et ne devenaient exécutoires qu'après entente entre les deux chefs.
C'était, en même temps, une satisfaction donnée au sentiment populaire qui faisait porter sur le chef lui-même la plus grande part de responsabilité de l'insuccès; mais cette mesure parut insuffisante, puisque, le 15 mai, le général Nivelle fut remplacé par le général Pétain, en même temps que les fonctions de chef d'état-major étaient confiées au général Foch.
Il fut décidé, à ce moment, qu'on s'abstiendrait de toute offensive de grande envergure jusqu'au moment où les armées alliées auraient acquis la supériorité d'effectif sur l'ennemi. Cette résolution rejetait tout effort de ce genre à l'année suivante, car il faudrait attendre que les armées américaines fussent en état d'entrer en ligne.
On profiterait de ce répit pour compléter l'outillage des armées françaises par la fabrication de nouvelles batteries d'artillerie lourde, par la préparation des stocks de gaz toxiques, à laquelle il fallait bien se résoudre, - enfin, par la construction d'un millier de chars d'assaut d'un modèle nouveau.


ARRET DE L'OFFENSIVE FRANÇAISE


Au moment où les opérations étaient arrêtées sur l'Aisne, le bilan de l'offensive franco-britannique se chiffrait par 62.000 prisonniers, 446 canons, 1.000 mitrailleuses pris à l'ennemi et par d'importants gains de terrain, tels que la crête de Vimy, la région du moulin de Laffaux, le Chemin des Dames et le massif de Moronvilliers.
Si ce n'était pas la percée victorieuse tant annoncée et d'avance escomptée, c'était assurément un succès sérieux, peut-être trop chèrement acheté, puisque les seules armées françaises accusaient, comme pertes totales, 3.700 officiers et 136.000 hommes, tant tués que blessés et disparus; mais les pertes allemandes n'étaient-elles pas au moins équivalentes ?
Quoi qu'il en soit, le succès avait été jugé trop coûteux, puisqu'on se refusait à poursuivre.
Faut-il donc admettre que le général en chef français avait eu tort d'entreprendre cette offensive de l'Aisne ? Il est trop facile de répondre par l'affirmative, aujourd'hui qu'on a sous les yeux tous les documents nécessaires pour apprécier la situation générale.
Nous ferons cependant remarquer qu il en eût été autrement, si la révolution russe n'avait pas éclaté le 15 mars et si l'offensive de nos alliés de l'est avait pu se produire au printemps. C'est Ludendorff lui-même qui se charge de nous l'expliquer dans ses Souvenirs de guerre.
« Notre consommation en troupes et en munitions, dit-il après la bataille de l'Aisne, avait été extraordinairement élevée. Nous ne pouvions prévoir quelle suite auraient les combats et quels efforts nous aurions encore à fournir. L'absence de toute attaque russe, au printemps de 1917, fit que, malgré toute la gravité de notre situation sur notre front occidental, il n'y eut point, dans la situation générale, de crise comme celle que nous avions traversée en septembre. J'étais l'ennemi de toutes les considérations oiseuses, mais je ne pouvais m'empêcher de réfléchir à ce qui serait arrivé au cas où la Russie aurait attaqué en avril-mai et remporté quelques petits succès. Nous aurions alors eu, comme à l'automne 1916, à soutenir une lutte extrêmement dure. Nos ressources en munitions auraient diminué de façon dangereuse. A la réflexion, et si je transporte en avril-mai les succès remportés par les Russes en juillet, je ne vois pas comment le haut Commandement aurait pu rester maître de la situation... C'est la révolution russe seule qui nous a sauvés.» :
Ainsi l'offensive française n'aurait pu se justifier que si elle avait été appuyée par l'action russe; or, la révolution du 15 mars ne laissant plus aucun espoir de coopération en temps utile, le haut commandement avait les plus sérieuses raisons d'ajourner l'offensive projetée, car le seul fait d'aider la Russie à réorganiser son gouvernement constituait un but d'importance bien médiocre, en regard des pertes énormes auxquelles on allait s'exposer.
D'ailleurs, en dehors de la défaillance momentanée des Russes et de la certitude que les Italiens eux-mêmes seraient en retard sur nous, les considérations suivantes auraient dû inciter le général en chef à cet ajournement:
1° Le recul des Allemands sur la ligne Hindenbourg obligeait à s'attaquer au front de l'Aisne qui était peut-être le secteur le plus formidablement organisé de tout l'ensemble, et l'extension de l'action vers la droite jusqu'au massif de Moronvilliers ne pouvait améliorer sensiblement la situation.
2° L'instruction de l'infanterie et des grandes unités était loin d'être au point. Les compagnies n'avaient été pourvues de leurs équipes de fusiliers-mitrailleurs, de voltigeurs et de grenadiers avec la V. B. ( grenade Viven-Bessières ) que depuis quelques mois, et n'étaient pas familiarisées avec leur emploi dans l'offensive et la défensive, notamment dans la réduction des îlots de résistance.
L'infanterie n'était pas avantage exercée à l'utilisation du barrage roulant de 75. Et, en effet, dans plusieurs circonstances, sur l'Aisne, ce barrage n'avancera pas assez vite et décimera nos propres troupes, ou continuera, au contraire, sa progression en avant d'une ligne qui aura stoppé depuis longtemps.
Nos troupes avaient, en outre, perdu dans la guerre de tranchées leurs qualités manoeuvrières. « Dans les combats de l'Aisne, écrit Ludendorff, l'infanterie française attaque en formations serrées et subit des pertes extraordinairement élevées. »
3° Enfin c'était la première fois que les chars d'assaut participaient à l'action, et leur tactique d'emploi n'était pas plus solidement assise que leur liaison avec l'infanterie. Chacune des deux armes devait forcément, sur ces points, chercher sa voie, ce qui ne pouvait que produire un flottement préjudiciable à la bonne marche des opérations.
Il demeure entendu qu'on aurait pu ne pas tenir compte de ces considérations, dans le cas d'une offensive à peu près simultanée des armées franco-britannique et russes, même après l'inaction relative de l 'hiver qui avait laissé à l'ennemi le loisir de réparer en partie son usure de la Somme. Mais la seule offensive sur le front occidental ne pouvait acculer les armées allemandes à un effondrement, puisqu'elles pouvaient, sans gêne extérieure, concentrer leurs efforts et leurs disponibilités pour leur défense.
En mettant un terme aux opérations de printemps, le haut Commandement français avait aussi dû tenir compte de la situation morale de certaines unités, qui commençait à inspirer de l'inquiétude.
Il soufflait réellement en Europe, au début de 1917, un vent de découragement, de démoralisation et de défaitisme. Le foyer le plus dangereux était certainement dans cette Russie que la révolution désagrégeait tant au point de vue moral que matériel, et l'Allemagne elle-même était atteinte. Les grèves s'y multipliaient; la population accusait le gouvernement de l'avoir trompée; le fameux recul stratégique d'Hindenbourg n'avait pas empêché l'offensive ennemie et la perte de milliers de prisonniers: le moral était fortement déprimé.
Il suffit, pour s'en convaincre, de se reporter aux renseignements de l'époque fournis par le poste de Réchezy.
« Quand on lit les journaux allemands de la seconde quinzaine d'avril, il est impossible de s'y tromper : à l'arrière, tout le monde eut alors le pressentiment que, devant Arras et sur l'Aisne, les armées venaient de subir une série de lourds échecs, tandis que chez nous passait une rafale de pessimisme, que l'affolement de quelques politiciens gagnait le gouvernement, la presse et le public, que des porteurs de fausses nouvelles, exagérant l'importance de nos pertes et la gravité de certaines mutineries, s'efforçaient de donner à la France l'impression de la défaite, l'état-major allemand se voyait obligé de multiplier les notes et les commentaires pour rassurer les Allemands consternés.»
Mais la discipline nationale était telle chez nos ennemis et leur soumission si complète à leurs gouvernants que le mouvement de dépression ne pouvait pas avoir de conséquences trop fâcheuses. On était facilement arrivé à convaincre la nation allemande qu'elle venait de remporter une grande victoire défensive; mais, en même temps, on avait activé en France la campagne défaitiste, en multipliant les fausses nouvelles et en suscitant ou aggravant certaines mutineries.
Dès le mois de février, en effet, le haut Commandement français avait pu se rendre compte de l'oeuvre exécrable accomplie par les agents de l'étranger : propagande parmi les permissionnaires dans les gares, dans les trains; réunions clandestines; distributions de journaux et de tracts défaitistes.
Naturellement ces efforts pernicieux s'étaient accrus au moment de l'offensive, dont l'arrêt avait ensuite semblé donner raison aux rumeurs pessimistes sournoisement répandues. Des actes collectifs d'indiscipline n'avaient pas tardé à se produire (fin mai 1917) : refus de monter aux tranchées, arrêt de camions automobiles et de trains pour se rendre à Paris. Dans certains corps, les soldats avaient eu la prétention d'élire des soviets à l'imitation des régiments russes: ils avaient cessé d'obéir à leurs officiers, sans d'ailleurs leur manquer de respect.
Il est à remarquer que le mécontentement et l'agitation s'étaient manifestés d'abord dans des corps d'armée qui se trouvaient au repos depuis plusieurs mois. La contagion s'était étendue ensuite aux dépôts divisionnaires et, de là, à certaines troupes du front déjà ébranlées par les fatigues stériles récentes, par les privations de repos et de permissions et, enfin, par les résultats médiocres ou l'insuccès de la dernière offensive.
Ainsi la propagande défaitiste avait d'abord produit ses ravages loin de ce front, où la lutte journalière entretient l'énergie et où le soldat conserve la vision plus nette de la nécessité de son sacrifice; elle avait contaminé en premier lieu les troupes au repos et, par cela même, plus sensibles aux impressions délétères de l'arrière, et les troupes stationnées le plus près de Paris avaient été le plus travaillées par les agents défaitistes, comme s'ils espéraient ainsi frapper au coeur même du pays.
Il s'agissait donc bien là d'une action concertée, organisée à loisir et dont les meneurs avaient provoqué l'éclosion en profitant de l'émotion causée par le changement du haut commandement et du mécontentement résultant de l'insuccès de l'offensive.
Cependant, grâce à l'énergie, mais aussi au tact, à l'activité et à la popularité du général Pétain, d'ailleurs parfaitement secondé par le gouvernement, le mal fut rapidement enrayé.
On s'occupa avec plus de soin que jamais de l'organisation des cantonnements de repos, des jeux, des sports, des foyers du soldat, de la bonne alimentation, de la régularité des permissions; en un mot, de tout ce qui pouvait atténuer les fatigues et la rigueur de la vie de tranchées, et, dès la fin de juin, les armées françaises avaient repris leur belle santé morale.



Avril 1917