Le 21 mars, jour de l'attaque, la liaison entre les armées françaises et anglaises se faisait au petit village de Barisis, non loin de l'Oise, à quelques kilomètres au sud de cette rivière.
D'un côté, à la gauche française, la VIe armée (Duchêne); de l'autre, à la droite anglaise, la Ve armée britannique (général Gough), de Barisis à Gouzeaucourt; puis la IIIe (général Byng), de Gouzeaucourt à Arras.
C'est sur ces deux dernières armées que porta l'attaque; elle s'étendait sur un front de 90 kilomètres environ, de l'Oise à la Scarpe.
Elle était menée par trois armées allemandes: à gauche, en face de la Ve armée britannique, la XVIIIe armée, commandé par von Hutier, le vainqueur de Riga; au centre, en face de la IIIe armée britannique, la IIe armée, commandée par V.d.Marwitz; enfin, à droite, la XVIIe armée, commandée par von Below.
Ces deux dernières armées attaquaient ainsi par enveloppement le saillant que la ligne anglaise formait en face de Cambrai.
A ce moment, derrière la soudure anglo-française, se trouvaient en réserve les forces suivantes :
L'Etat-Major de la IIIe armée (général Humbert. Q.G. à Clermont) avec le 5e corps (Pellé); ce corps comprenait 3 divisions : les 9e, 10e et la 1ere division de cuirassiers à pied.
En outre, à Verberie, était disponible un Etat-Major de groupe d'armées (général Fayolle, récemment rappelé d'ltalie).
Ces états-majors avaient longuement étudier, d'après les indications du général Pétain, une intervention rapide dans la bataille, au cas où elle viendrait à se produire sur cette partie du front.
C'était l'hypothèse dite " hypothèse A " qui allait précisément se réaliser.
L'attaque fut précédée d'une très courte préparation d'artillerie où dominaient les obus toxiques.
Commencée vers 4 h.30 du matin, elle prenait fin vers 9 heures et l'infanterie se jetait brusquement sur les tranchées anglaises ; elle marchait, précédée à 300 mètres, par un barrage roulant d'obus à balles ou explosifs se déplaçant à la vitesse de 200 mètres par cinq minutes.
Notons de suite que cette attaque était remarquablement montée.
D'abord, elle se développait sur un très grand front, près d'une centaine de kilomètres, permettant ainsi d'obtenir des résultats décisifs.
Elle réalisait la double surprise stratégique et tactique :
La surprise stratégique, parce que les divisions d'attaque avaient été amenées en secret à pied-d'oeuvre, voyageant la nuit sans feux, se dissimulant le jour aux investigations des avions en restant terrées dans les villages ou les bois. Les précautions les plus minutieuses avaient été prises pour qu'aucun indice ne dévoilât l'opération projetée, (camouflage des batteries nouvelles, réglages discrets et échelonnés dans le temps, enfin fausses nouvelles, suppression des correspondances, etc...;
La surprise tactique, parce que la préparation d'artillerie, aussi violente et intensive que possible, comportait surtout l'emploi d'obus toxiques dans le but d'annihiler le défenseur et de rendre ainsi inutile l'ouverture préalable de chemins dans les réseaux.
Nous retrouverons ces mêmes procédés dans toutes les attaques allemandes ultérieures.
Il faut ajouter que, le 21 mars, l'attaque se trouva favorisée par un brouillard épais qui mit l'artillerie anglaise dans l'impossibilité de faire autre chose qu'un premier tir de contre-préparation sans contrôle.
La répartition des forces allemandes n'était pas uniforme sur le front d'attaque; cette répartition répondait au plan de séparation des forces anglaises et françaises et au rabattement sur la droite anglaise.
La masse principale se trouvait à gauche: 30 divisions de l'armée Hutier allaient se jeter sur l'armée Gough, tandis que les armées de Marwitz et de Bulow ne comprenaient chacune qu'une dizaine de divisions en face de Byng.
Or, il se trouvait précisément que l'armée Gough était la plus faible. Le général Douglas Haig, s'attendant à une attaque sur le saillant de cambrai, avait, en effet, renforcé l'armée Byng, tandis que l'armée Cough ne comprenait que 9 divisions, dont 4 en première ligne sur un front très étendu. Il en résulta que, tandis que l'armée Byng pouvait limiter les progrès de l'ennemi et le contenir, l'armée Gough fut enfoncée et perdit coup sur coup ses trois positions successives.
La tactique employée par les troupes allemandes était simple: aller aussi vite que possible en évitant tout arrêt; pour cela, ne pas s'acharner à surmonter de front les résistances locales rencontrées, mais les tourner et les faire tomber en progressant à droite et à gauche, partout où cela était possible. C'est le procédé de l'infiltration par petits groupes, armés chacun d'une mitrailleuse.
Les divisions de rupture étaient sur 2 kilomètres de front: il semble qu'elles aient été disposées de la façon suivante: deux régiments en première ligne, un en deuxième ligne.
En fait, l'attaque fut aussi bien exécutée qu'elle avait été habilement préparée et les Allemands étaient en droit d'en attendre de grands résultats.
Sans doute n'avaient-ils pas prévu l'audace et la rapidité avec lesquelles le G.Q.G. français allait faire affluer les divisions, corps d'armée et armées de secours.
Dès le 21 mars, dans la journée, le général Pétain fait alerter le 5e corps; au milieu de la nuit, il donne l'ordre de le rapprocher de Noyon.
Le 22, on apprend que si, au nord, du côté de l'armée Byng, l'ennemi n'a pu s'emparer que de la 1ere position et est contenu, au sud, au contraire, en face de l'armée Gough, les trois positions de défense successives ont été emportées.
De ce côté, malgré des prodiges de valeur et par suite d'une disproportion de forces écrasante, l'assaillant est arrivé en rase campagne et le front anglais menace d'être rompu.
Le 5e corps (Pellé) est porté en avant: on espère qu'il pourra atteindre avant l'ennemi le canal Crozat, entre la Somme et l'Oise, et y rallier les Anglais.
Il arrive trop tard; les Allemands ont déjà franchi le canal à Tergnier, à Jussy, à Ham et tournent par le sud la ligne de la Somme.
Le 23, le G.A.R.( groupe d'armées de réserve ) (général Fayolle) reçoit l'ordre de prendre « le commandement de toutes les forces françaises et britanniques engagées sur le front compris entre l'Oise et Péronne inclus ».
Avec les forces britanniques, le G.A.R., aura sous son commandement deux armées françaises : la IIIe (Humbert} et la Iere (Debeney).
La Ire armée (G.Q. à Toul) était depuis longtemps avertie qu'elle aurait, le cas échéant, à quitter son secteur pour être transportée où besoin serait. Un plan de relèvement et de transport avait été arrêté en conséquence. Toutes ces prévisions expliquent la rapidité de la manoeuvre et son succès.
L'ordre du 23, du G.A.R., donne la composition de ces deux armées. Un tableau lui est annexé qui fixe le délais probables d'arrivée dans la région de Montdidier des unités à transporter. Le commandant du G.A.R. peut donc faire son plan en conséquence.
L'ordre est de rétablir le front en partant de l'Oise, de façon à assurer tout d'abord la liaison avec la gauche française.
Le soir, on apprend qu'au nord du canal Crozat l'ennemi a forcé le passage de la Somme entre Ham et Péronne, à Saint-Christ et à Béthencourt.
Complètement débordées sur leur gauche, violemment attaquées sur leur front, les troupes du 5e corps sont obligés de reculer, pour ne pas être enveloppées; l'ennemi entre à Chauny.
Les premières divisions de secours commencent à arriver : l'une, la 35e, est placée en renforcement du pivot à droite; l'autre, la 62e, prolongera la gauche. De ce côté, au nord du 5e corps, un groupement provisoire est formé dont le général Robillot (commandant le 2e corps de cavalerie), qui a précédé sur le champ
de bataille ses divisions en marche, prendra le commandement.
Jusqu'ici le 5e corps français avec ses quatre divisions ( 9e, 10e, 1re D.C.P., plus la 125e détachée de la VIe armée sur l'Oise), a eu contre lui huit divisions allemandes suivies par quatre autres en deuxième ligne. Malgré tout il tient tête à l'ennemi; mais les fronts tenus par nos divisions sont trop étendus, au nord surtout, et de ce côté nous sommes constamment débordés par la gauche.
En outre, la Ve armée britannique serre sur sa gauche et prend sa direction de retraite vers Amiens par Chaulnes.
Dans ces conditions, malgré tous les efforts, une brèche commence à s'ouvrir entre Français et Anglais.