Informée la veille de la présence en Sicile des croiseurs allemands, notre armée navale, rassemblée sur rade de Toulon, appareille le 3, à 4 heures du matin. Son départ tardif et, ensuite, la lenteur de sa marche tiennent vraisemblablement à ce que la guerre n'est toujours pas déclarée, et que l'on a pas encore l'absolue certitude de la neutralite italienne. Il nous faut donc rester prêts à la parade n'importe où, tandis que les Allemands se donnent tous les avantages de l'attaque brusquée. Mais avec trois heures de retard et allant moitié moins vite qu'eux, l'amiral Boué de Lapeyrère ne pourra naturellement rien empêcher. Quoique ne s'étant pas encore prononcés, les Anglais ont déjà envoyé deux croiseurs de bataille, l'Indefatigable et l'Indomitable, surveiller la sortie de Messine, pendant que la division du c.a. Troubridge (Defence, Warrior , Duke of Edinburgh, Gloucester, et une douzaine de destroyers) se porte entre la Sicile et la Tunisie. Demeuré à Malte pour y recevoir les dernières instructions de l'amirauté, le v.-a. Milne ne prendra le large que dans la soirée du 3, avec l'Inflexible, l'Invincible et le Weymouth.
La chance, ou l'habileté, de l'amiral Souchon fut d'échapper aux uns comme aux autres. Il doublait la Sardaigne par le Sud quand, à 6 heures du soir (le 3), la télégraphie sans fil lui apporta la nouvelle de la guerre --, Allemagne contre France -- qui ne devait toutefois nous être déclarée qu'à 10 heures le même soir. Les marins du Goeben et du Breslau l'accueillirent avec une joie délirante. Manifestation qui renversera toutes nos idées sur la discipline allemande, l'amiral fut enlevé sur les épaules de ses hommes et promené en triomphe. Il affecta même de conserver pendant plusieurs jours les vêtements blancs où les mains des chauffeurs s'étaient imprimées en noir. Aussitôt la nuit venue, il prescrivit au Breslau de se diriger vers Bône, de façon à y être rendu au petit jour, pendant que lui-même se présenterait devant Philippeville. Après y avoir fait tout le mal possible, on aviserait, suivant les circonstances.
C'est alors que lui parvint l'ordre inopiné de conduire immédiatement ses bateaux à Constantinople. Ordre décisif et d'une haute portée politique, ajoute notre auteur, visiblement inspiré. Je crois bien! Pour la diplomatie allemande, il ne s'agissait rien moins que de parer à l'effondrement de son plan, lequel supposait la non-intervention de l'Angleterre. Or, celle-ci se disposant à se ranger du côté du Droit et de la Justice, qu'allaient devenir lè Goeben et le Breslau, lancés qu'ils étaient au beau milieu de la Méditerranée, et menacés de se voir couper toute retraite par les croiseurs britanniques déjà sur leur piste? Faire semblant de les vendre à la Turquie, où le Goeben avait si favorablement préparé le terrain, serait les sauver en même temps que s'assurer la complicité du soi-disant acheteur. Et quel meilleur moyen de forcer la main à ces excellents Turcs, que de leur envoyer tout de suite les croiseurs en détresse? D'où la dépêche qui enjoignait au Goeben et au Breslau de virer de bord. Mais,
comme ils n'auraient pas eu assez de combustible pour aller jusqu'à Constantinople, un charbonnier devait les attendre sous le cap Matapan. Devant des instructions aussi impératives, il semblait, n'est-ce pas, que l'amiral Souchon n'eût qu'à obéir? Eh bien, en chef que les responsabilités n'accablent point, il n'hésita pas un seul instant à commencer par exécuter ce qu'il avait précédemment décidé, « pour que le premier coup de canon fût tiré en mer par les Allemands, et montrer au monde comment un de leurs vaisseaux, seul en Méditerranée, et entouré de flottes ennemies, allait bombarder le territoire de l'adversaire au premier matin de la guerre ". Ce sont, du moins, les intentions que lui prête son panégyriste. Mais j'imagine qu'en s'obstinant à gagner l'Algérie, il aura plutôt cherché à entraîner les Anglais dans l'Ouest, afin de les égarer sur son véritable but, et de pouvoir ensuite les semer plus facilement.
Comme il n'y aurait rien de nouveau à en dire, nous ne reviendrons pas sur le bombardement de Bône et de Philippeville où, par bonheur, l'embarquement des troupes n'était pas encore commencé. Après ce très peu glorieux exploit, les deux croiseurs boches disparurent à l'horizon, ayant mis ostensiblement le cap à l'Ouest pour dérouter les guetteurs qui signalaient leurs mouvements. Mais, à peine hors de vue, changement de cap, et en route pour les Dardanelles. Toute la question était de savoir s'ils en trouveraient le chemin libre.
Nous avons vu, tout à l'heure, que notre armée navale avait quitté Toulon le 3 août, à 4 heures du matin. Elle formait trois groupes qui se dirigeaient en éventail sur les principaux ports algériens. Composé de la 1er escadre: Diderot (v .-a. Chocheprat), Danton, Vergniaud, Voltaire (c.-a. Lacaze), Mirabeau, Condorcet, de la 1er division légère: Jules-Michelet (c.-a. de Sugny), Ernest-Renan, Edgar-Quinet, et de 12 torpilleurs, le premier groupe était à destination de Philippeville. Le second comprenait le Courbet (v.-a. Boué de Lapeyrère, commandant en chef), la 2eme escadre: Patrie (v.-a. Le Bris), République, Mirabeau, Justice (c.-a. Tracou), Vérité et Démocratie, la 2eme division légère: Léon-Gambetta (c.-a. Sénès), Victor-Hugo, Jules-Ferry, 12 torpilleurs, et piquait droit sur Alger, tandis que le troisième, dont faisait partie la division de complément: Suffren (c.-a. Guépratte), Gaulois, Bouvet, Jauréguiberry (c.-a. Darrieus) et 4 torpilleurs, obliquait dans la direction d'Oran.
Marchant à moins de 12 noeuds, l'amiral Boué de Lapeyrère se trouvait seulement par le travers des Baléares, le lendemain matin, 4 août, quand il reçut avis que les croiseurs allemands attaquaient Bône et Philippeville. Car la mer n'est plus le morne et silencieux désert d'autrefois. Depuis la télégraphie sans fil, elle ressemble à une forêt où des oiseaux de toute espèce mènent grand ramage, chacun dans sa langue. Non seulement les navires y restent en communication constante avec la mer, mais l'approche de voisins leur est révélée par les ondes parlantes qu'ils émettent ou reçoivent. Si on ne les voit pas, on les entend. On peut même saisir leurs conversations les plus confidentielles quand, comme les Allemands, on a eu soin de cambrioler par avance,les codes secrets de tout le monde. C'est pourquoi, de même que l'amiral français était prévenu des mouvements du Goeben et du Breslau, ceux-ci avaient connaissance du danger dont les menaçaient notre armée navale sur leur gauche et les Anglais de l'autre côté. Ignorant que les Allemands avaient déjà pris un parti, les autres ne pouvaient que leur supposer un des trois projets suivants: sortir par Gibraltar, en lançant peut-être quelques nouveaux obus contre Alger ou Oran - hypothèse que corroborait la présence d'un charbonnier allemand aux Baléares - tâcher de regagner Pola, ou, la porte de Suez étant désormais condamnée pour eux, se réfugier aux Dardanelles. Le malheur voulut que cette dernière éventualité fût la seule à ne pas être envisagée. Notre flotte se contenta de constituer un barrage à l'Ouest, pendant que les Anglais ne songeaient qu'à fermer l'Adriatique.
Pour apprécier comment manoeuvrèrent les escadres de l'Entente, il faudrait connaître leurs instructions. En ce qui concerne la nôtre, quel était son objectif principal? Courir sus à l'ennemi afin de le détruire, en laissant nos transports exposés à une surprise de moins en moins probable avec la neutralité de l'Italie (laquelle ne sera pourtant proclamée que le 3 août à 20 heures) et la coopération de l'Angleterre qui deviendra officielle dans la soirée du 4? Ou, au contraire, rester sur la défensive en se bornant à escorter les paquebots affrétés? Ce fut, de toutes manières, à la seconde alternative que se tint l'amiral Boué de Lapeyrère. En prévision du cas où les deux croiseurs méditeraient une attaque contre Alger, ordre fut lancé au 1er et au 2eme groupe de se diriger à grande vitesse sur le cap Matifou, au large duquel ils formeront cercle et monteront la garde, de 3 heures après-midi, le 4, jusqu'au lendemain matin. Comme on ne voyait toujours pas venir le Goeben et le Breslau, qui auraient pourtant dû paraître avant 6 heures du soir, un peloton, comprenant le Courbet, le Vergniaud et le Condorcet, alla explorer les Baléares, où ils pouvaient être allés charbonner, Cependant que le reste surveillait le passage de nos troupes d'Afrique à travers la Méditerranée.