Le moment est venu de noter le changement complet de doctrine qui s'est produit dans l'armée française pendant les premiers mois de l'année 1918 au sujet de l'occupation du terrain et, par suite, dans la manière de recevoir et de conduire la bataille défensive.
Cette évolution dans les idées est d'une importance capitale, car elle a été la cause initiale de nos victoires, et on peut juger par là de l'énorme influence qu'ont à la guerre une saine doctrine et une bonne instruction des troupes.
Pendant toute la première partie de la campagne, de la fin de 1914 à la fin de 1917, il est resté admis que le terrain devait se défendre pied à pied; toute tranchée perdue devait être reprise. De là ces terribles luttes locales qui ont duré des mois et des mois, parfois des années, pour la conservation d'une crête, d'une lisière de bois ou de village, d'un observatoire, souvent même d'un point quelconque sans grande importance, et qui nous ont coûté des centaines de milliers d'hommes (Lorette, l'Argonne, les Eparges, l'Hartmanvillerskopf, etc...).
Il faut y voir l'affirmation de notre volonté de ne céder nulle part à la volonté de l'adversaire, la nôtre étant irréductible comme la sienne, et ainsi se justifie cette vérité que la guerre est la lutte de deux volontés.
D'ailleurs, à cette défense acharnée du sol, de la terre sacrée de la patrie, les caractères se sont trempés et l'esprit de sacrifice s'est développé sur tout le front jusqu'à l'héroïsme.
Certes, tout le monde connaissait l'importance du dispositif en profondeur et la nécessité de l'échelonnement des réserves, mais comme le terrain était l'enjeu même du combat, les troupes de première ligne avaient été peu à peu conduites, par la force des choses, à occuper la première tranchée de la première position avec le maximum de forces, si bien que le dispositif avait fini par devenir purement linéaire.
Quand on parcourait la zone des tranchées, il n'était pas rare de traverser une deuxième position sans y trouver un seul défenseur; tous étaient massés dans la première et, dans les lignes successives qui constituaient cette première position, ils se groupaient presque tous dans la plus avancée, la première. Sur les quatre compagnies d'un bataillon, trois au moins étaient en première ligne, au contact direct de l'ennemi, prêtes, de jour et de nuit, à repousser toute tentative d'abordage.
Il convient de reconnaître que souvent il en était ainsi parce que l'étendue des fronts attribués aux troupes était très supérieure a leur capacité de combat et que la surveillance, l'occupation même de la première ligne exigeaient l'intervention de toutes les unités. Mais, même dans les secteurs, actifs et par conséquent plus étroits, les défenseurs se groupaient à l'avant, tant était grande chez eux la crainte de perdre une tranchée. Il aurait fallu la reprendre et, pour cela, livrer toute une série de combats longs et durs! Mieux valait, à leurs yeux, la conserver et, pour empêcher l'ennemi d'y entrer, la tenir en force.
Tout cela explique qu'il ait fallu à notre haut commandement, en 1918, tant de peine et de temps pour faire entrer dans les esprits, une compréhension nouvelle de la situation.
Et cependant le temps était venu où le terrain n'était plus rien et l'ennemi tout.
Au commencement de 1918, il apparaissait clairement que nous approchions de la décision; les Allemands ne cessaient d'augmenter leurs réserves sur le front occidental avec des divisions retirées de Russie, après la défection de ce pays, et il était bien certain qu'ils attaqueraient avant que le front anglo-français ne fût renforcé par les troupes américaines qui commençaient à arriver en grand nombre.
D'autre part, l'étude de la bataille de Riga (août 1917), poursuivie avec le plus grand soin par notre Etat-Major, permettait de prévoir les procédés qui seraient employés par les Allemands dans leurs attaques prochaines.
C'est dans ces conditions que le commandant en chef des forces françaises, le général Pétain, fixa les premières règles de la nouvelle tactique à employer.