contre-amiral von Hipper
 
 
amiral Scheer
 


 
Amiraux anglais de la guerre 1914-1918. De gauche à droite, Beaty, qui ouvrit le combat avec les croiseurs de bataille au Jutland, Sturdee et Jellicoe qui commandait la flotte britannique au Jutland.
 
 
   


   
La première bataille navale de la guerre actuelle a eu lieu le 31 mai 1916, sur la côte occidentale du Jutland. Avant il y avait eu des rencontres entre des divisions de croiseurs dans les mers lointaines et dans la mer du Nord, notamment sur le Dogger Bank, mais elles tenaient plutôt de la manoeuvre que du combat proprement dit et aucune d'elles, en tout cas, n'eut l'ampleur de celle-ci. L'action s'est déroulée par beau temps, entre le parallèle de Esbjerg, à une vingtaine de milles de la frontière germano-danoise et le parallèle de la pointe Hanstholm, à partir de laquelle la côte du Jutland, après avoir couru Sud-Nord, s'oriente vers le Nord Est pour se terminer au cap Skagen, formant, sur cette partie, la rive Sud du Skager-Rack. De Esbjerg à Hanstholm, sur une centaine de milles marins (le mille marin vaut 1.852 mètres), la terre est basse, sans aucun refuge et bordée par un banc de sable semé de roches, courant parallèlement à la côte. Les parages de Hanatholm sont ceux où l'on a constaté le plus de naufrages. Les combattants devaient donc se tenir au large de cette côte inhospitalière et, par conséquent, il n'est pas possible qu'à aucun moment, ainsi qu'on l'a dit à tort, la silhouette des navires ait pu se confondre avec le profil du rivage, d'ailleurs peu accentué, de façon à gêner le tir de l'adversaire. Les Anglais et les Allemands ne sont pas d'accord sur le point exact où l'action s'est engagée. Les premiers disent que c'est près des récifs de Horn (Horns Reef), gisant à une quinzaine de milles au large, un peu au-dessus du parallèle de Esbjerg; les seconds, à trente milles plus au Nord. Nous n'aurons de renseignements précis sur le combat que par le rapport que l'Amirauté britannique publiera, dès qu'elle aura reçu les journaux de bord des capitaines des unités engagées et qu'elle pourra les comparer, de façon à déterminer avec précision les positions que les divisions ont occupées successivement pendant toutes les évolutions. Jusque-là nous sommes obligés de nous en rapporter au résumé de l'Amirauté, insuffisant certes, mais qui a le mérite de définir les différentes phases du combat. Ainsi nous nous garderons des entraînements qui pourraient nous conduire à présenter les faits sous une forme inexacte. Les suppositions, toujours dangereuses en matière militaire, le sont peut-être davantage quand il s'agit d'une action navale où toutes les unités forment autant de forts détachés n'ayant entre eux que des communications précaires. Le combat a eu quatre phases. La première a débuté à 3 h. 15 de l'après- midi du mercredi 31 mai, par un engagement entre des croiseurs de bataille anglais et allemands à la distance de 6 milles environ. Peu après, s'est ouverte la seconde phase par l'arrivée d'une escadre de cuirassés allemands et, du côté des Anglais, de quatre navires de ligne sur le type desquels plane un certain doute, - croiseurs de bataille probablement. Presque aussitôt, les Allemands reçurent de nouveaux renforts. Déjà trois croiseurs anglais avaient été coulés par le feu de l'artillerie ennemie ; leurs mâts et cheminées avaient été fauchés ; ils étaient rasés comme des pontons. La troisième phase, qui a commencé environ quatre heures après la première, s'est ouverte au moment de l'arrivée sur la scène de la première escadre de cuirassés de ligne de l'amiral sir John Jellicoe (classes Warspite et Iron Duke) ; ce fut un engagement partiel puisque, à ce moment, l'escadre allemande reçut l'ordre de son chef de rompre le combat et de retourner vers ses bases. La quatrième et dernière phase du combat fut la poursuite des grosses unités allemandes par les cuirassés rapides anglais. La lutte entre les vaisseaux de ligne des belligérants était terminée à 9 h. 15. Le jour tombe tard et se lève tôt, à cette époque de l'année, sous cette latitude. Il y a à peine cinq heures de nuit. C'est ce qui permit aux destroyers allemands d'opérer attaque sur attaque contre les grands navires anglais jusqu'à une heure avancée et de les reprendre à la première clarté le 1er juin. Ces attaques cessèrent complètement vers 3 heures du matin. Le champ de bataille fut balayé en tous sens par la flotte anglaise qui put signaler que, plus un ennemi n'étant en vue, elle se préparait à revenir à ses bases. L'abandon du champ de bataille dont on est resté maître est une des caractéristiques les plus frappantes de la lutte sur mer. Sur mer, il n'y a pas de guerre de position, le " terrain " n'ayant aucune valeur par lui-même. Ainsi, que le combat qui nous occupe ait été livré dans le Skager-Rack ou beaucoup plus bas, c'est toujours sur un élément qu'on ne peut pas posséder. A terre, les données sont déterminées par les localités, par les positions. La cause motrice du déplacement de toutes les masses est toujours à la disposition de celui qui ordonne et de celui qui exécute. A la mer, au contraire, le commandant en chef ne peut compter sur aucune donnée certaine. Il est obligé de combattre lui-même à bord d'un navire, sur un élément mobile et capricieux, dont l'état de calme ou d'agitation exerce une influence immédiate et décisive sur la conduite du combat. Le creux des vagues ne constitue pas une tranchée. Le temps bon ou mauvais profite ou nuit aux adversaires, qui ne peuvent plus se servir des avantages qu'ils tiraient d'une bonne utilisation du vent au temps de la marine à voile. On se bat sur mer pour anéantir l'adversaire et, tant que ce résultat n'est pas acquis, il n'y a rien de fait : il faut recommencer. Dans ce combat, l'ennemi n'a pas été anéanti parce qu'il a battu en retraite. Mais, comme la flotte anglaise demeure maîtresse de la mer, il se trouve dans l'obligation de préparer une nouvelle sortie ou, s'il ne se sent pas assez fort, de s'immobiliser de nouveau dans ses ports, ce qui pratiquement ressemble assez à l'anéantissement. L'action, en somme, peut être résumée ainsi : une escadre anglaise de croiseurs de bataille, commandée par l'amiral Beatty, le vainqueur du Dogger Bank, a lutté héroïquement, pendant quatre heures, contre presque toute la flotte de haute mer allemande, afin de donner le temps au gros de la flotte anglaise d'arriver sur le lieu du combat pour en chasser l'ennemi et rester maîtresse de la mer. Ce résultat fut acquis, mais au prix de lourds sacrifices. L'escadre de l'amiral Beatty a été cruellement éprouvée. Elle a perdu trois croiseurs de bataille : Queen Mary (26.373 tonnes), Indefatigable (18.750 tonnes), Invincible (17.450 tonnes) ; trois croiseurs cuirassés : Defence (14.600 tonnes), Black Prince (13.500 tonnes), Warrior (13.500 tonnes). Les flottilles ont perdu neuf destroyers : Tipperary, Turk, Turbulent, Fortune, Sparrow Hawk, Ardent, Shark, Nomad et Nestor. Deux amiraux : Hood, commandant une division, avec pavillon sur le croiseur Invincible, et sir Robert Keith Arbuthnot, commandant les flottilles de destroyers, avec pavillon sur un éclaireur non désigné, trois cent trente et un officiers et environ cinq mille marins ont trouvé une mort glorieuse dans ce combat. Il paraît certain que les croiseurs de bataille anglais ont été coulés par les projectiles des canons ennemis. On en est surpris. Cependant le fait est facilement esplicable. Le croiseur de bataille est un cuirassé de ligne rapide. Pour obtenir cette rapidité, il fallait réduire les poids de l'armement ou de la défense, parce que, en matière de construction navale, tout se réduit à une question de poids. Comme il n'était pas possible de diminuer l'artillerie, ce qui équivaudrait a jeter des canons à la mer pour aller plus vite, on a diminué la surface des parties cuirassées et l'épaisseur des plaques. On pensait qu'en raison de leur vitesse ces bateaux pourraient imposer la " distance de combat ", ce qui n'est qu'une formule creuse et dangereuse, la distance de combat ne pouvant être imposée que par la portée des canons. L'escadre de l'amiral Beatty a été détruite par une formule. C'est une leçon cruelle dont les Anglais profiteront certainement et qui nous gardera, espérons-le, de commettre une erreur aussi funeste. Du côté allemand, les pertes ont été sensibles. Peut-être même égalent-elles celles des Anglais ; mais, comme ils n'ont pas l'habitude de les avouer spontanément, ainsi que le font chevaleresquement nos alliés, on ne peut pas les évaluer de façon précise. Ils reconnaissent avoir perdu un cuirassé de ligne : Pommern (13.200 tonnes) ; trois croiseurs : Frauenlob (2.700 tonnes), Wiesbaden (5000 tonnes), Elbing (5000 tonnes environ), ainsi que quelques destroyers dont ils n'indiquent pas le nombre et qu'ils considèrent comme perdus parce qu'ils n'ont pas regagné leurs bases. Mais, d'après des déclarations d'officiers des escadres anglaises, confirmées par des renseignements de sources danoise ou hollandaise, ils auraient perdu, en outre, un cuirassé du type Kaizer (24.000 tonnes) ; trois croiseurs de bataille : Lutzow et Deerflinger (28.000 tonnes environ) et un autre non identifié; un croiseur léger, neuf destroyers et un sous-marin. Il sera évidemment très difficile de savoir la vérité. Nous ne la connaîtrons pas, en tout cas, avant longtemps. Souvenons-nous que les Allemands, après la bataille de Riga, ont prétendu que tous leurs navires étaient rentrés indemnes à Kiel. Ce n'est qu'au bout de plusieurs mois que nous avons appris qu'ils ne s'en étaient pas tirés à si bon compte. Puisque incidemment nous revenons sur la bataille de Riga, il est curieux de rappeler que, dans la Baltique, le cuirassé Pommern et le croiseur Frauenlob, qui viennent de disparaître, avaient été torpillés, le premier le 2 juillet 1915, près de Gotland, et le second le 13 décembre suivant, à peu près dans les mêmes parages. Leurs avaries avaient donc pu être réparées. Quelles forces les belligérants ont-ils engagées ? D'après les radio-télégrammes du service allemand de propagande, les forces impériales placées sous le commandement de l'amiral von Scheer auraient été les suivantes : 16 cuirassés et 5 croiseurs de bataille modernes et 6 cuirassés de modèles anciens. Soit 27 navires de ligne, plus un certain nombre de croiseurs légers et des flotilles de destroyers. Il n'est pas fait mention de sous-marins bien, que les Anglais assurent en avoir coulé un. Quant aux zeppelins, il y en avait plusieurs, mais un seul parait avoir pris une part active au combat sans produire grand effet. Si l'on tient les chiffres donnés par les Allemands pour exacts - ils paraissent d'ailleurs en rapport avec les forces navales dont ils pouvaient disposer en laissant quelques unités dans la Baltique - c'est la presque totalité de leur flotte de haute mer qu'ils auraient engagée dans le combat. Du côté anglais, nous sommes à peu près renseignés sur le nombre des ascadres; mais, comme nous ne savons pas de combien d'unités chacune d'elles se compose, il est bien difficile de faire une évaluation. Il est certain que les forces britanniqnes furent numériquement très inférieuses à celles de l'ennemi pendant la plus grande partie du combat ; mais elles ont dû leur être égales, sinon supèrieures, à l'arrivée des divisions de l'amiral sir John Jellicoe, arrivée qui a déterminé la retraite de l'ennemi. Quel était l'objectif des adversaires ? L'Amirauté britannique affirme qu'elle recherchait le combat par tous les moyens. L'Amirauté allemande, qui avait d'abord déclaré que sa flotte accomplissait une mission vers le Nord, quand elle rencontra la flotte anglaise, est revenue sur cette déclaration ; elle a assuré depuis que les forces allemandes avaient poussé une pointe dans la direction du Skager-Rack pour contraindre les fractions de la flotte anglaise, qui lui étaient signalées sur la côte sud de la Norvège, à accepter le combat. Nous devons nous contenter de ces déclarations. Le champ des hypothèses est toujours ouvert, mais toutes les suppositions, aussi judicieuses soient-elles, que l'on pourra faire, ne valent pas une affirmation même venant d'un ennemi abusant fréquemment de la contre-vérité. D'ailleurs, nous nous trouvons en présence d'un fait accompli sur lequel toute notre attention doit se porter. Les Allemands, attaquant la flotte anglaise, ne pouvaient avoir d'autre objectif que de la battre. Ils n'ont pas atteint cet objectif. Par contre, les Anglais leur ont infligé ce que l'on peut appeler, en termes mesurés, une sévère leçon. Nous avons dit plus haut que, la lutte sur mer ayant pour but l'anéantissement de l'ennemi, tout est à recommencer quand ce but n'est pas atteint. De ceci, il ne faudrait pas conclure que le résultat du combat n'a rien changé et que la puissance respective des adversaires demeure sensiblement la même. Les Allemands n'ont qu'une flotte. Les Anglais en ont plusieurs, qu'ils ne cessent pas de renforcer. L'ensemble des forces navales britanniques a été augmenté tout récemment de quatorze nouveaux cuirassés dont les travaux d'achèvement ont été poussés avec une telle activité, malgré les nombreuses difficultés provenant surtout de l'insuffisance de la main-d'oeuvre, que ces navires sont entrés en service au début de cette année. Le déplacement total de la flotte des cuirassés de ligne anglais en a été accru de 389.500 tonnes et son artillerie de 126 gros canons, dont le plus grand nombre est de calibre supérieur à 313 mm; on en compte soixante-douze de 381mm. Nous aurons certainement à revenir sur la la bataille du Jutland quand des renseignements précis, tirés de faits contrôlés, permettront d'indiquer avec précision le mouvement général de l'action et d'en tirer des enseignements utiles. Mais, dès à présent, il est certain que le combat s'est déroulé normalement, chaque type de navire ayant rempli son rôle, et que l'ennemi dont on paraissait redouter de mystérieuses innovations n'en a produit aucune - à moins qu'on ne veuille considérer comme telle l'emploi d'obus à vapeurs asphyxiantes, très abondantes et très épaisses. Les flottes modernes se comportent à bien peu de chose près comme celles du temps passé, malgré le matériel nouveau. L'empire de la mer, but suprême de la guerre navale, continue d'appartenir à la flotte de haute mer la plus puissamment armée et la plus nombreuse. La bataille navale du Jutland vient de le démontrer.



     
Iron Duke
 
Derflinger
 
Invincible
 
     
Indefatigable
 
Warspite
 
Malaya
 


   
Le Seydlitz en cale sèche après l'engagement
 
Le Southampton
 


   
Le Friedrich der Grosse
 
Le Lützow
 


 
Carte postale glorifiant l'héroïsme des marins allemands :
une Walkyrie s'apprête à les conduire au Walhalla
 





Juin 1916