Aucune ville du monde n'a connu plus de magnificences et plus d'épouvantes, plus d'adorations éperdues et d'exécrations acharnées que Jérusalem. Aucune n'aura été prise, détruite et rebâtie autant de fois que celle dont le nom signifie " Héritage-de-Paix " et dans laquelle nos alliés entreront demain, portant à vingt le nombre de ses chutes et de ses conquêtes.
Parée de richesses inouïes par Salomon, dévastée par les Babyloniens, reconstruite par les Juifs, ravagée par les Séleucides, pompeusement réédifiée par Hérode, anéantie par Titus, relevée de ses cendres par Adrien qui dresse la statue d'Adonis sur le calvaire et l'image de Vénus dans la Grotte de Bethléem; reconcentrée au christianisme par Constantin et sainte Hélène, sa pieuse mère, qui pose la première pierre de la basilique du Saint-Sépulcre; rasée par Kesroès qui pille ses trésors, déporte ses 5.000 moines, exile la vraie Croix au fond du Khoraçan ; reprise par le calife Omar, puis par les Turcs; disputée pendant deux siècles par l'Europe et l'Asie, passant des mains des Croisés aux mains des Sarrasins, Jérusalem a été tour à tour vaincue par tous les peuples sans cesser de régner sur eux du milieu de ses décombres, et de sortir de ses ruines successives " brillante de clarté, comme au jour de sa jeunesse ".
Aujourd'hui encore elle est restée la cité de toutes les ferveurs; les désirs de toutes les nations affluent vers elle. Car Jérusalem n'est pas seulement vénérée par les chrétiens et les juifs; est elle aussi un lieu d'adoration pour les musulmans qui, ayant oublié son nom biblique, l'appellent El Koudes et Khalil, c'est-à-dire la Sainte-de-l'Ami-de-Dieu (d'Abraham) ou tout simplement, El Khoudes, la Sainte. Déjà, avant l'islam, les Arabes allaient se prosterner sur le mont Morïa, sanctifié par le sacrifice de leur ancêtre Abraham; Mahomet y est venu avec les caravanes et, dans une des sourates, il recommande aux croyants de se tourner pour prier vers le " rocher" de Jérusalem. Il prédit encore qu'au jour du Jugement dernier une corde attachée à ce rocher sera tendue jusqu'au mont des Oliviers. Tous les musulmans y passeront; les injustes aux pieds chancelants tomberont dans la vallée de Josaphat, tandis que les justes empoignés par leur toupet capillaire (c'est pour ça que les Arabes laissent souvent pousser une mèche au sommet de leur crâne), seront introduits par Mahomet dans les éternels Jardins verts.
Du temps des Ommiades, alors que les tribus arabes s'étaient emparées de la Mecque, la mosquée d'Omar remplaça la Kaaba comme lieu de pèlerinage, et encore aujourd'hui, le pèlerinage à Jérusalem reste recommandé à tout musulman et confère aux femmes, trop faibles pour supporter un voyage à la Mecque, la droit au titre de Hadjia.
Innombrables sont les sanctuaires des chrétiens en Terre Sainte et dans la cité de Sion. Mais le principal, celui qui les résout tous, est la basilique du Saint-Sépulcre. Il est aussi le plus inimaginable et le plus déroutant et ressemble bien plus à une place forte qu'a un lieu de prières. Retirée au fond d'une cavité vers laquelle descendent quarante marches raides - en souvenir de la divine quarantaine -- et que précède un parvis dallé; flanquée de hautes murailles nues, adossée contre d'autres monastères fortifiés, la basilique ne montre au passant qu'une façade méfiante et borgne -- une de ses portes jumelée est murée et nul ne peut se douter de la splendeur de son intérieur, de la richesse de ses trésors, de la multitude de ses chapelles, de la diversité de ses autels groupés avec un désordre et une naïveté barbares autour du kiosque du Saint--Sépulcre, recouvert à son tour par un vaste dôme central. Quelquefois, là-haut, par les vitres de la coupole, on aperçoit des personnages qui se penchent: moines franciscains, pèlerins coptes, popes abyssins, ou encore des chrétiennes arabes, voilées de blancheurs, qui sont montés " respirer le vent " là-haut, sur les terrasses des couvents, et qui enluminent la rotonde d'une frise évangélique.
Les Juifs, eux, ont pour tout sanctuaire quelques pierres d'un mur cyclopéen, que deux mille ans de larmes et de baisers ne sont point parvenus à user et devant lesquelles, tous les vendredis soir, ils se réunissent pour les rituelles lamentations.
Ah! avec quelle véhémence, avec quelle frénésie ils doivent, en ces jours, se heurter le front contre leur mur et invoquer:
" Hâte-toi de nous délivrer, Eternel des Armées!
" Hâte-toi, libérateur de Sion. "
 |
 |
 |
Carrefour de la porte de Jaffa à Jerusalem |
Entrée de la basilique du Saint Sépulcre |
Bergers et leurs troupeaux devant la porte de Damas, à Jerusalem |
La plupart du temps on arrive à Jérusalem par le chemin de fer de Jaffa et l'on monte vers la cité de David entre un amas de constructions modernes, de kiosques torturés de l'architecture boche, qui affligent la vision et désenchantent le cœur.
Pour la découvrir sans scandale, pour visiter la " Fille de Sion " dans son antique intégrité, il faut faire le tour des remparts, gravir le mont des Oliviers et contempler la ville de rêve et de violence de l'endroit même où Jésus l'a contemplée en s'écriant:
" 0 Jérusalem! si tu eusses connu, au moins en ce jour, les choses qui appartiennent à ta paix! "
Aucune bâtisse, aucun faubourg n'a, ici, déformé l'aspect des vieilles murailles salomoniques auxquelles les pointus créneaux sarrasins donnent je ne sais quelle grâce farouche. Deux portes seulement dans toute la longueur du rempart. A droite la Porte Dorée, l'antique porte du Temple, par où Jésus est entré sur le tapis des vêtements et la jonchée des palmes, et que les Turcs
ont murée à cause d'une prophétie d'un conquérant d'Occident qui pénétrerait par là (est-ce de ce côté que nos alliés emporteront la ville ?). L'autre porte, par contre, la Porte de Saint-Etienne - saint Etienne y fut lapidé - pour les Arabes " la Porte de Sitti-Myriam " (de Madame Marie), laisse passer les pèlerins qui montent de Gethsémani, ou descendent vers la mer Morte et le Jourdain, et toutes les processions qui se rendent au Nebi-Moussa (le mont Nébo), et toutes les caravanes qui viennent de l'Arabie.
Elle laisse sortir aussi les trépassés: le jour, les musulmans, et, à la tombée de la nuit, les israélites, qui s'en vont, portés sur des civières, peupler toute la pente de Hinnom, assiéger en rangs serrés toutes les hauteurs avoisinantes, étendre sur toute la vallée de Josaphat leurs dalles éblouissantes, élargissant autour de Jérusalem la ceinture de sa désolation claire.
Derrière les altières murailles, on distingue parfaitement la ville assise sur ses quatre collines et qui correspondent aux quatre " quartiers" de Jérusalem.
C'est d'abord, à l'Ouest, le mont Sion, le plus élevé, avec sa citadelle de David, l'église et l'évêché anglican, le vieux monastère arménien qui peut enfermer, à lui seul, 3.000 pèlerins, et dont les citernes sont si profondes qu'elles peuvent contenir l'eau pour quatre années de siège.
Plus bas, sur le mont Betseda, se tasse le quartier juif, reconnaissable à la multitude de ses toitures minables - comme coquillages après une roche - et aux coupoles oxydées de ses deux grandes synagogues.
En face, le quartier, des chrétiens, sur le mont Acra, est séparé du ghetto et des souks par la voie Douloureuse, que l'on distingue à cause des clochers, des dômes et des croix qui la jalonnent. On voit aussi le trou noir de l'Etang de Bethsabée et la dépression du Golgotha où la basilique du Saint-Sépulcre arrondit ses deux coupoles surbaissées.
Au-dessous, sur le Mont Morïa, c'est, avec sa cascade des mamelles blanches, le clair et spacieux quartier musulman: celui des arabes; puis, celui plus hautain, plus inaccessible de la Jérusalem turque, ses sérails, sa prison, sa caserne; et, plus isolée encore, la majesté du Haram-ech-Cherif, vaste esplanade, nivelée à l'endroit des temples hérodien et salomonique, et où rêve, environnée de silence et de cyprès, là merveilleuse mosquée bleue, la mosquée d'Omar qui abrite un rocher semblable à là pierre noire de la Kaaba et trois poils de la barbe du Prophète.
Plus loin, sur ce même parvis planté " d'arbres toujours verts ", s'élève une seconde mosquée, celle d'El Akça, construite avec les débris des premières églises de nos Croisés et de nos Templiers.
Il va sans dire que les différentes nations, ou plutôt les différentes religions - à Jérusalem on n'a pas de patrie, mais seulement un culte - sont réparties dans leurs quartiers respectifs dont elles ne sortent que peu. (Presque tous les Européens habitent en dehors des murs.)
Le plus populeux est naturellement celui des juifs, qui contient sur un espace très restreint plus d'habitants que les trois autres quartiers de Jérusalem. Le ghetto, d'une misère et d'une saleté indicibles, se divise encore en deux parties distinctes: celui des Ackenazim, moins nombreux, juifs revenus d'Espagne et du Maroc qui s'habillent de vêtements d'Orient et ont souvent un beau type andalou, et le quartier des Safardim, leurs frères chassés de Pologne et de Russie, pâles, blonds, rachitiques, avec des papillotes qui pendent sous leur stramel (bonnet de fourrure) et des cafetans de velours graisseux, doublés de pelleterie.
Il est prudent d'attendre le samedi, quand gens et taudis ont fait une relative toilette, pour s'aventurer dans le ghetto. Alors, on rencontre des juives en crinoline, avec un petit tablier zinzolin et des châles à franges comme ceux de nos aïeules. Derrière des lucarnes on aperçoit des rabbins Safardim qui, revêtus de l'ephode et le front ceint du mezuza, psalmodient leur Talmud en se balançant; balancement commémoratif et reconnaissant qui doit leur rappeler le dodelinement du chameau qui les a exportés d'Egypte...
Le quartier chrétien est habité d'Arabes " grecs" ou " latins ", vieilles familles syriennes ou byzantines dont les ancêtres ont connu, sans doute, plus d'un massacre et plus d'un siège. Il est difficile de les distinguer des musulmans surtout les femmes. Elles s'enveloppent de la tête aux pieds d'un linceul blanc, se voilent le visage avec une mousseline historiée, parlent arabe, ont adopté presque toutes les coutumes de leurs soeurs islamiques et vivent séquestrées dans leurs maisons sans fenêtres, n'ayant pour promenade que leur terrasse et pour jardin que quelques pots de roses et de menthe.
On les voit rarement dans les grands sanctuaires, mais seulement dans les chapelles des couvents où elles furent élevées; et l'on est tout étonné de voir une petite main rougie de henné esquisser un signe de croix et d'entendre des litanies latines sortir d'en dessous un suaire.
En hiver, durant l'époque des pèlerinages, cette population hiérosolymitaine s'efface encore davantage, débordée, envahie par vingt, par trente mille pèlerins - la plupart des slaves - qui font de la cité de David un véritable royaume d'Occident.
Depuis trois ans, Jérusalem s'est enfin appartenue; mais elle a entendu les canons à la place des cloches; elle a respiré l'odeur de la poudre au lieu des vapeurs d'encensoir.
Elle ne verra, sans doute pas encore de pèlerins ce quatrième hiver. Mais elle verra nos troupes franco- britanniques. Peut-être n'iront-elles pas beaucoup s'agenouiller aux sanctuaires. Dans la plaine de Bethléem, sur les collines de Judée, parmi les anémones et les asphodèles, à la source de Siloé et au puits de Job, sous les lauriers-roses, elles adoreront " en esprit et en vérité ".
Et lorsque sonneront, pour la veillée de Noël, les cloches de la Nativité et que les soldats alliés bivouaqueront sur " les pâturages d'Euphrate, où les bergers, gardaient leurs troupeaux ", ils verront, dans la douce nuit biblique, Jérusalem se découper comme une citadelle de rêve, et ils entendront, dans un frissonnement d'ailes, la voix des anges - des anges ou des aéroplanes - qui leur chanteront la promesse merveilleuse :