LES RÉVÉLATIONS DE M. GERARD, EX.AMBASSADEUR DES ÉTATS-UNIS A BERLIN


LE MESSAGE AUTOGRAPHE DE GUILLAUME II AU PRESIDENT WILSON, LE 10 AOUT 1914


Le 5 août 1917, le Public Ledger, de Philadelphie, commençant la publication des mémoires de M. Gerard, ex-ambassadeur des Etats-Unis à Berlin, reproduisit le texte d'un message confié le 10 août 1914 par Guillaume II à M. Gerard, pour être transmis au président Wilson. La Gazette de l'Allemagne du Nord, organe officiel, s'empressa de publier un démenti. « Nous sommes autorisés à déclarer qu'il n'existe aucun télégramme de ce genre émanant de l'empereur. » Malheureusement pour la Wilhelmstrasse, M. Gerard avait gardé le manuscrit autographe de l'empereur- et nous en publions ici le fac-similé photographique réduit. Ce sont six feuillets télégraphiques de ceux réservés à l'usage exclusif de Guillaume II, sur lesquels l'empereur écrivit au crayon, dans le jardin du palais de Berlin, le 10 août 1914, dans la matinée, ce qu'il désirait que l'ambassadeur Gerard cablât au président Wilson. Le manuscrit est complet, depuis l'adresse écrite en haut du premier feuillet jusqu'à la signature. Ce document est capital, car il donne la version personnelle de Guillaume II sur les origines de la guerre; ce texte ne varietur mérite un minutieux examen. Notre collaborateur, M. René Puaux, qui vient de fonder sous le titre Les Etudes de la guerre (Fayot éd.) une publication documentaire et critique d'un puissant intérêt, ne consacre pas moins de 67 pages de son premier cahier et une partie importante du second cahier à l'analyse rigoureuse du document-impérial qu'il reproduit à la grandeur des originaux et dont il donne cette traduction soigneusement revue:


Pour le Président des Etats-Unis.

Personnel.

10/8/14.

1 ° Son Altesse royale le prince Henri a été reçue par le roi George V à Londres qui l'a autorisé à me transmettre verbalement que l'Angleterre demeurerait neutre si la guerre éclatait sur le continent et dans laquelle seraient engagées l'Allemagne et la France, l'Autriche et la Russie.

Ce message m'a été télégraphié de Londres par mon frère, après sa conversation avec Sa Majesté le roi et m'a été répété verbalement le 29 juillet.

2° Mon ambassadeur à Londres transmit un message de Sir E. Grey à Berlin, disant que seulement dans le cas où la France semblerait devoir être écrasée, alors l'Angleterre interviendrait.

3° Le 30, mon ambassadeur à Londres rapporta que Sir Edward Grey, au cours d'une conversation « privée », lui dit que si le conflit restait localisé entre la Russie - pas la Serbie - et l'Autriche, l'Angleterre ne bougerait pas, mais que si nous nous « mêlions » à la lutte, elle prendrait de rapides et de graves mesures, autrement dit, si je laissais mon alliée l' Autriche combattre seule, l'Angleterre n'interviendrait pas.
4° Cette communication étant directement contraire au message que m'envoya le roi, j'ai télégraphié à Sa Majesté le 29 ou le 30, la remerciant pour ses aimables communications envoyées par l'entremise de mon frère et la priant d'user de sa toute puissance pour empêcher la France et la Russie - ses alliées - de faire des préparatifs belliqueux, calculés pour déranger mon travail de méditation, déclarant que j'étais en communication constante ave Sa Majesté le Tsar. Dans la soirée, le Roi me répondit aimablement qu'il avait
donné ordre à son Gouvernement d'user de toute l'influence possible à l'égard de ses alliés pour qu'ils s'abstinssent de prendre aucune mesure militaire provocatrice.

En même temps, Sa Majesté me demanda si je voulais transmettre à Vienne la proposition de l'Angleterre, disant que l'Autriche pouvait prendre Belgrade, quelques autres villes serbes et une bande de territoire, comme un gage, afin de s'assurer que les promesses serbes, faites sur le papier, seraient réellement remplies.

Cette proposition me fut au même moment télégraphiée de Vienne pour Londres, tout à fait conjointement avec la proposition britannique elle-même.
En outre, j'avais télégraphié la même chose à Sa Majesté le Tsar, comme une idée à moi, avant même d'avoir reçu les communications de Vienne et de Londres, qui se trouvaient être de la même opinion.

5° Je transmis immédiatement vice versa les télégrammes de Vienne et de Londres. Je sentis que j'étais capable de venir à bout de la question, et j'étais heureux de la perspective pacifique qui s'ouvrait devant moi.

6° Pendant que, le lendemain matin, je préparais une note pour Sa Majesté le Tsar, afin de l'informer que Londres, Vienne et Berlin étaient d'accord au sujet du traitement des affaires, je reçus une communication téléphonique de Son Excellence le chancelier m'informant que, la nuit précédente, le Tsar avait donné l'ordre de mobiliser l'armée russe entière, mesure qui était dirigée naturellement également contre l'Allemagne, tandis que jusqu'alors les armées du Sud avaient été mobilisées contre l'Autriche.
7° Dans un télegramme de Londres, mon ambassadeur m'informa qu'il avait cru comprendre que le Gouvernement britannique garantirait la neutralité de la France et qu'il dêsirait savoir si oui ou non l'Allemagne s'abstiendrait d'attaquer.

J'ai télegraphié à Sa Majeste le Roi personnellement que la mobilisation étant déjà effectuée ne pouvait pas être arrêtée, mais que si Sa Majesté pouvait, avec ses forces armées, garantir la neutralité de la France, je m'abstiendrais de l'attaquer, je la laisserais et emploierais mes troupes ailleurs.

Sa Majesté répondit qu'il pensait que mon offre était basée sur un malentendu, et autant que j'ai pu arriver à comprendre, Sir E. Grey ne prit jamais mon offre en considération sérieuse. Il n'y fit jamais aucune réponse. Au lieu de répondre, il déclaraque l' Angleterre avait à défendre la neutralité belge,
qui devait être violée par l'Allemagne pour des raisons stratégiques, des nouvelles ayant été reçues que la France se préparait déjà à rentrer en Belgique et le Roi des Belges ayant refusé ma demande pour un passage dans son pays, sous la garantie de la liberté de son pays.

Je suis des plus reconnaissant pour le message du Président.

WILHELM

Empereur et Roi



Après avoir noté, pour la simple curiosité du fait, les fautes d'orthographe anglaise de l'empereur: recieved au lieu de received, deccisions pour decisions, fulfulled au lieu de fulfilled, allready pour already, il s'attache aux ratures révélatrices: knowledge (( connaissance») remplacé par news (( nouvelles ») lorsqu'il s'agit d'accuser la France d'avoir préparé la première l'invasion de la Belgique, rature indiquant les hésitations de l'empereur quant au choix du prétexte; mistake (( méprise» ou « erreur »), avouée puis barrée lorsqu'il s'agit de la fameuse communication du prince Lichnowsky relative à la neutralité de la France soi-disant garantie par l'Angleterre; telegram, remplacé par telephone, lorsqu'il s'agit de la nouvelle de la mobilisation russe, alors que le rôle joué par les télégrammes de l'ambassadeur d'Allemagne à Petrograd est, en effet, depuis longtemps soupçonné d'avoir été coupable. Toutes ces ratures offrent ainsi de passionnants sujets de recherches.

Le texte même du message est non moins révélateur. Sans pouvoir suivre point par point toute l'analyse de M. René Puaux, avec les documents à l'appui, démontrant en particulier l'inanité du préambule concernant les prétendues assurances de George V au prince Henri de Prusse le 26 juillet 1914, il est un fait qui dépasse tous les autres en importance. Guillaume II dit en effet qu'il reçut, dans la soirée du 30 juillet 1914, un télégramme de Vienne proposant de s'en tenir à l'occupation de Belgrade et des territoires voisins et d'accepter la médiation européenne une fois en possession de ce gage. Guillaume II dit qu'il transmit immédiatement cette proposition à Londres et que d'ailleurs la même idée lui était venue personnellement, avant même d'avoir reçu la proposition de Vienne, et qu'il la télégraphia au tsar dans l'après midi du 30.
Or le gouvernement anglais, qui avait envisagé exactement la même solution du différend austro-serbe, qui l'avait télégraphié à Berlin, qui l'avait fait accepter par la France et qui se faisait fort de la faire admettre également par la Russie, n'a jamais reçu le dit télégramme contenant l'acceptation de Vienne, qui mettait fin à la crise et empêchait la guerre européenne. Entre la table de l'empereur Guillaume II où il le transcrivit et le bureau télégraphique, quelqu'un a subtilisé ce télégramme décisif.

D'autre part, la dépêche de Vienne aussi bien que le télégramme de Guillaume II au tsar ont complètement disparu des livres diplomatiques allemand et autrichien.

Le message de Guillaume II révèle donc partiellement la machination à laquelle s'est livré le gouvernement allemand.

Le parti militaire voulant, coûte que coûte, empêcher une médiation qui le frustrerait de la guerre qu'il avait préparée et qu'il désirait ardemment, étant certain de la victoire, fit, de complicité avec MM. de Bethmann-Hollweg et de Jagow, disparaitre le télégramme que l'empereur avait remis pour être expédié à Londres, guillaume II, croyant qu'il avait été envoyé, écrivit son récit devant l'ambassadeur Gerard, sans se douter du terrible document qu'il offrait à l'histoire. On comprend alors la démarche que fit dans l'après-midi du 10 août 1914 un haut fonctionnaire prussien auprès de M. Gerard pour le supplier de ne pas livrer ce télégramme à la publicité en Amérique, comme l'empereur l'avait pourtant demandé. Il était trop tard pour empêcher M. Gerard de l'expédier au président Wilson, mais on escomptait à la Wilhelmstrasse que l'Amérique, ne sortant pas de la neutralité, n'aurait pas l'occasion de publier des pièces diplomatiques et que le document compromettant dormirait ainsi indéfiniment dans les cartons de la Maison Blanche. Cette révélation, faite depuis près de deux mois, est restée sans réponse aucune de la part du gouvernement allemand qui a ordonné un silence absolu aux journaux à ce sujet.

Guillaume II a écrit de sa main la condamnation de la politique allemande.