Les Opérations en Méditerranée

sous le commandement de l'Amiral Dartige du Fournet

(Octobre 1915 - Décembre 1916 )






Par l'amiral Fatou
L'échiquier naval en Méditerrannée

au moment

de son entrée en fonction




Au Vice-Amiral de Lapeyrère, dont la robuste santé n'a pu résister aux fatigues du commandement en chef, et qui a dû se résigner à solliciter son remplacement, succède, le 16 octobre 1915, à la tête de l'Armée Navale en Méditerranée, le Vice-Amiral Dartige du Fournet, désigné pour ce poste de premier par ses brillants états de services, la vivacité de son intelligence, l'ardeur de son esprit d'initiative, enfin par la flatteuse réputation dont son nom n'a cessé d'être auréolé, dans la Marine, depuis l'époque lointaine où, commandant la petite canonnière en bois La Comète, au Siam, il a, comme «-matelot d'arrière» du Capitaine de Frégate Bory, franchi de vive force, dans les eaux de l'aviso L'Inconstant, la barre de Paknam, sous le feu de forts puissamment armés et des neuf bâtiments de guerre de la flotte siamoise, en bravant, en outre, les lignes de torpilles de fond qui défendaient l'embouchure du Ménam.
A ce chef alerte, instruit, prévoyant, qui s'est révélé, en maintes circonstances, de sa carrière, heureux défenseur des intérêts de la France ainsi que du prestige de son pavillon et qui vient encore de se distinguer avec la troisième escadre, sur les côtes de Syrie où il a conduit, avec un doigté de virtuose, une lutte aussi vigoureusement acharnée contre les éléments allemands ou germanophiles, qu'élégamment chevaleresque vis-à-vis des populations indigènes, le commandement suprême des Forces Navales de l'Entente en Méditerranée, ne réserve hélas ! que la continuation de la tâche ingrate dans l'accomplissement de laquelle les forces physiques de son prédécesseur se sont épuisées.
II s'agit de maintenir, de Gibraltar à Port-Said, de Marseille à Alger, de Toulon et de Bizerte à Salonique et aux Dardanelles, la liberté de la navigation des marines alliées sur toutes les routes de la Méditerranée, en bloquant à distance les forces navales de l'ennemi et en déjouant les entreprises de ses sous-marins. Mais, au-dessous de cet objectif principal, que de buts à atteindre ou à sauvegarder qui, pour passer par ordre d'importance après celui-là, n'en sont pas moins vitaux et supportent difficilement d'être qualifiés de secondaires!... Si en effet, la Marine Italienne a assumé la charge de fixer le corps de bataille autrichien dans les bases de l'Adriatique, aux Dardanelles les troupes qui combattent, avec la mer à dos, tiennent difficilement. Il faut les soutenir par le tir des navires de combat.
En Egypte, le canal de Suez, passage indispensable aux Alliés pour l'acheminement des matières et, souvent aussi, des soldats ou travailleurs de couleur qu'ils attendent anxieusement des Indes, de Madagascar et de l'Extrême-Orient, est sous le feu des bataillons et de l'artillerie de campagne des Turcs. Il est de première nécessité d'en conserver la possession.
A Salonique, les manoeuvres équivoques du gouvernement grec nous obligent à une vigilance toute particulière.
Et, sur toute l'étendue de la Méditerranée où les forces navales sont divisées en groupes fort éloignées les uns des autres, il faut assurer le ravitaillement des navires, entraîner, stimuler les équipages, établir des liaisons enfin, et surtout peut-être, orienter les esprits; car les chefs en sous-ordres, Français ou Alliés, échelonnés sur ce vaste échiquier, ne voient naturellement pas facilement au delà de leurs horizons respectifs. Chacun est porté à considérer comme principale la mission qu'il remplit. C'est au commandant en chef qu'il appartient de réaliser, par le rayonnement de sa volonté jusqu aux exécutants, la coordination des efforts qui se dépenseraient en pure perte, s'ils n'étaient, par ses soins, strictement proportionnés en chaque point à l'importance des intérêts en jeu.


PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS SUR LE THÉATRE D'OPÉRATIONS MÉDITERRANÉEN D'OCTOBRE 1915 A MARS 1916

A enregistrer, parmi les tentatives à l'honneur de nos sous-marins, le raid de la Turquoise qui ayant réussi, le 23 octobre 1915, à pénétrer dans la mer de Marmara et à y croiser pendant une semaine, en coopération avec des sous-marins anglais, est coulée par les batteries turques après accomplissement de sa mission, au passage des Dardanelles.
Le mois suivant, le patrouilleur Nord Caper, en croisière au sud-est de la Crète, s'illustre en capturant élégamment à l'abordage une goélette turque, chargée de transporter en Cyrénaique, avec des armes, des munitions et du numéraire, des officiers et des hommes de troupes deux fois plus nombreux que ne l'était l'équipage du petit navire assaillant.
A cette même époque recommencent et s'aggravent les démêlés des Alliés avec le gouvernement grec.
Un nouveau Président du Con­seil, M. Skoulidis, reniant l'alliance serbe et ayant déclaré que celles de nos troupes que les récentes défaites des armées du roi Pierre avaient laissées en l'air du côté de Monastir, seraient internées, si elles se repliaient en territoire grec, les puissances de l'Entente décident d'exercer une pression sur l'opinion publique hellénique, par une démonstration navale.
Sous le commandement du Vice-Amiral Le Bris, une escadre franco-anglaise, à laquelle sont adjoints des éléments russe et italien, est réunie en rade de Milo. Mais le cabinet Skoulidis accède aux demandes qui lui ont été notifiées, avant que l'intervention projetée pour cette force navale devant Phalère ne soit devenue nécessaire.
Les troupes franco-anglaises qui avaient combattu en Serbie s'établissent donc dans le le camp retranché de Salonique, où elles recevront, de mars à août 1916, le renfort des survivants de l'armée serbe, de 23.000 italiens et d'une brigade russe.
En décembre, mettant à profit la détente qui vient de se produire dans les relations avec la Grèce, l'Amiral Dartige se fait conduire par le Châteaurenault à Tarente, pour y prendre contact avec le duc des Abruzzes, Commandant en Chef de l'escadre italienne.
A peine est-il de retour à Malte qu'il y apprend le vigoureux combat soutenu au canon devant Sollun par le patrouilleur Paris-II contre deux sous-marins. Ceux-ci ont épuisé contre lui toutes leurs munitions d'artillerie sans parvenir à le réduire. Le Commandant en chef détache aussitôt vers la côte de Cyrénaïque, où il est manifeste que l'ennemi a quelques ténébreuses visées à poursuivre, le croiseur Amiral Aube et deux torpilleurs qui échangent quelques obus avec une batterie de campagne établie sur le littoral.
Ayant été informé que les Grecs se préparaient à faire occuper par le croiseur Hellé, l'îlot de Castellorizo (sur la côte sud d'Anatolie), il réussit à les détourner de ce projet par un avis annonçant que la navigation est dangereuse autour de l'île, mais il y envoie l'Amiral Moreau, qui, le 28 décembre y fait arborer nos couleurs et y établit un détachement de marins sous les ordres d'un Lieutenant de Vaisseau. Cette occupation nous fournit un poste d'observation précieux pour la surveillance des agissements des sous-marins ennemis, dans une région où, sans notre présence, ils auraient pu utiliser des bases favorisant leur action. C'est également dans les derniers jours de 1915 que 200.000 Serbes, dont 40.000 à peine sont encore armés, parviennent aux rivages d'Albanie, ayant eu, jusqu'au bout de leur tragique et héroïque retraite, l'admirable persévérance de pousser devant eux 30.000 des 60.000 Autrichiens qu'ils avaient faits prisonniers dans les brillants débuts de leur campagne.
Cette foule d'hommes mourants d'inanition est transportée par des navires italiens, aidés d'une flottille anglo-française, de Durazzo à Brindisi en attendant leur transfert à Corfou.
En tentant d'attaquer les transports au cours de leur traversée avec une escadrille de torpilleurs, les Autrichiens perdent le Triglaw et le Leka.
Le début de 1916 est marqué par l'occupation du port de Corfou, préparée et exécutée par le Vice-Amiral Chocheprat mais aussi, comme douloureuse contre-partie, par l'évacuation, pénible à notre amour-propre mais vaillamment et habilement conduite, du cap Hellès. C'est le dernier épisode de l'expédition des Dardanelles. Presque à la même date, le Monténégro, qui a perdu le Mont Lowcen, naguère défendu par des pièces de marine françaises, demande l'armistice.
Sous la direction du Contre-Amiral de Gueydon, s'organise la base navale de Corfou, où, dans les trois mois suivants, se rassemblera et s'équipera l'Armée Serbe avec le matériel que nous lui fournirons.
Le 8 février, l'Amiral-Charner, naviguant au large des côtes de Syrie, cesse de donner par T. S. F., des nouvelles de sa croisière. Mais c'est le 13 seulement que les bâtiments détachés à sa recherche découvrent un radeau, portant treize cadavres et un seul homme. miraculeusement survivant, le quartier-maître canonnier Cariou, par lequel on apprend, que notre croiseur a bien été, le 8, torpillé par un sous-marin et a chaviré en deux minutes.
Le 26, le même sort frappe, dans le sud de la mer Ionienne, le croiseur auxiliaire Provence, commandé par le Capitaine de Frégate Vesco qui se laisse engloutir sur la passerelle de son bâtiment en criant: « Vive la France ». Des 1.200 hommes de troupes qu'il transportait, la moitié seulement a pu être sauvée par les patrouilleurs du voisinage et ceux accourus de Milo à toute vitesse.


BLOCUS A DISTANCE DE LA FLOTTE AUTRICHIENNE

Tapie dans ses ports de l'Adriatique, à l'abri des barrages et des forts de Pola, ou derrière les sinuosités inexpugnables des passes de Cattaro, l'escadre autrichienne, au début de 1916, n'avait encore subi aucune diminution notable de ses forces matérielles.
Elle restait maîtresse de ses mouvements, soit pour se rendre aux Dardanelles, où elle aurait pu être renforcée par quelques unités de valeur sérieuse, soit pour se porter au-devant de la «hoch see flotte» allemande, au cas où les empires centraux se seraient décidés à concentrer leur action navale en Méditerranée, soit même, sans avoir besoin pour cela de renforts, pour tenter un raid contre les côtes de la péninsule Italienne, ou quelque port de l'Afrique du Nord.
Il fallait donc que les Forces Navales de l'Entente en Méditerranée fussent constamment prêtes à l'attaquer, pour la détruire ou tout au moins pour la refouler à nouveau dans ses bases.
C'est là le but latent assigné aux armées navales alliées. Pour ne pas manquer l'occasion de l'atteindre, maintenir constamment les bâtiments de combat à la mer dans les parages du canal d'Otrante c'était les exposer aux attaques des sous-marins, leur faire surmener leur personnel, fatiguer leurs machines, les mettre par conséquent en état d'infériorité vis-à-vis d'une escadre ennemie qui serait sortie toute fraîche de ses refuges.
Durant l'année 1916, les cuirassés du duc des Abruzzes resteront réunis à Tarente, importante base navale récemment dotée d'un outillage moderne et de tous les approvisionnements nécessaires à son fonctionnement.
Beaucoup mieux que les lagunes de Venise, placées trop en arrière de la route qu'auraient eu à suivre les Autrichiens, s'ils avaient ressenti le besoin d'aller se donner de l'air en Méditerranée, Tarente, à petite distance du canal d'Otrante, était un séjour bien choisi pour le rôle d'expectative vigilante, auquel se consacrait, comme le nôtre, le « corps de bataille » de nos alliés Italiens.
Toutefois les manoeuvres d'appareillage des navires de fort tonnage pour sortir du mouillage intérieur, qui, seul, leur garantissait une sécurité complète, présentant certaines difficultés et entraînant quelques lenteurs, on pouvait craindre que prévenus - même sans aucun des retards avec lesquels il fallait cependant compter - du passage de l'escadre ennemie dans le canal d'Otrante, les cuirassés italiens ne pussent arriver à temps pour la combattre.
A Malte et à Bizerte, les nôtres n'eussent été bien postés que pour le cas où elle aurait eu un objectif à poursuivre (jonction avec des forces allemandes, par exemple) dans le bassin occidental de la Méditerranée, mais ils n'auraient pas été en situation de l'atteindre, si elle s'était échappée, en route directe, vers les Dardanelles.


CONFERENCE DE MALTE

Sur l'initiative du Gouvernement Français, qui en fixe le programme dans ses grandes lignes, une conférence des amiraux commandant les forces navales alliées en Méditerranée, a lieu à Malte du 2 au 9 mars 1916, sous la présidence du Vice-Amiral Dartige du Fournet.
Parmi de nombreuses autres questions, on y discute le choix des points de stationnement des divers groupes de bâtiments de combat affectés au blocus de l'escadre autrichienne, ainsi que le plan des opérations à adopter pour chacune des circonstances plausibles, susceptibles de la faire sortir de ses bases.
A notre Armée Navale, qui, lorsque les derniers cuirassés construits, du type Provence, auront rallié le pavillon du commandant en chef, comprendra trois escadres, composées respectivement de bâtiments de 23.000, 18.000, et 15.000 tonnes, on assigne, en principe, le séjour en rade d'Argostoli dans l'île de Céphalonie.
L'escadre anglaise des Dardanelles reste à son poste d'observation, en rade de Moudros et les cuirassés italiens à Tarente.
L'appui que doivent se prêter ces différents groupements, leurs liaisons et leur tactique, dans le cas où l'on aurait à poursuivre et combattre l'ennemi, sont également étudiées.
Disons de suite que l'occasion de mettre à exécution les plans qui furent alors arrêtés en plein accord, et à l'unanimité, par les amiraux des marines alliées, ne se présentera malheureusement jamais, pendant toute la durée de la guerre, pour les escadres de ligne, en Méditerranée.


SITUATION DES ESCADRES FRANÇAISES A ARGOSTOLI ET CORFOU

Le 28 avril 1916, nos première et deuxième escadres se trouvèrent en conformité des décisions prises, réunies dans la baie profonde et silencieuse d'Argostoli, aux pieds des hautes montagnes de Céphalonie. Mais à partir du mois de septembre, presque toute l'armée navale fut concentrée à Corfou. La rade, aux décors pittoresques et de dimensions grandioses, comprise entre l'île et le continent et dont les goulets nord et sud avaient été barrés par une triple rangée de filets, offrait, en effet, sur celle d'Argostoli, la précieuse supériorité de pouvoir se prêter, par sa large étendue et sa grande profondeur, à l'exécution journalière des exercices individuels ou collectifs de toutes les catégories de bâtiments de combat, depuis les évolutions, les tirs à grande distance, les lancements de torpilles des cuirassés, croiseurs ou torpilleurs, jusqu'aux manoeuvres de plongée des sous-marins.
Le stationnement à Corfou pour les unités du corps de bataille présentait, par contre, l'inconvénient de les maintenir trop près du canal d'Otrante pour qu'elles eussent le temps de gagner les passes de la rade, fort éloignées du mouillage, de les franchir derrière des dragueurs, de se concentrer, de prendre leur formation de combat, et de joindre, avant sa sortie de l'Adriatique, l'escadre autrichienne, si celle-ci se décidait un jour à risquer une apparition en Méditerranée, et si la nouvelle de cette tentative ne nous parvenait pas, dès le moment où en commencerait l'exécution.
Le séjour d'Argostoli, parce que plus « en avant » de la route que l'ennemi aurait à suivre, dans ce cas, eût mieux répondu aux desiderata stratégiques.
Mais une telle considération, quelle que fut son importance, devait forcément céder le pas devant celle, encore plus impérieuse des nécessités de la vie quotidienne.
Obligés de donner une partie de leur état-major et les mieux amarinés de leurs matelots, voire parfois quelques-unes des pièces de leur artillerie, aux petits bâtiments, qui allaient être chargés de défendre contre les sous-marins les lignes du trafic maritime, cuirassés et croiseurs, à bord desquels les mutations de personnel et les mouvements de matériel devenaient incessants, avaient, en effet, besoin - si l'on voulait qu'ils demeurassent, malgré tout, en état de combattre - de facilités spéciales pour pouvoir s'acquitter tout à la fois de l'instruction professionnelle de leurs équipages et des multiples corvées leur incombant: ravitaillement en charbon des patrouilleurs qui revenaient exténués de leurs croisières en haute mer, manipulation incessante des combustibles, des vivres, des denrées en tous genres que les cargos apportaient de France pour satisfaire aux besoins, non seulement de l'Armée Navale, mais bientôt aussi de la population de l'île, accrue par l'arrivée des Serbes.
Aussi bien, à la période où l'on en était de la guerre, n'eût-on pu imaginer pour quelles raisons nouvelles l'escadre autrichienne, restée inerte, lorsqu'elle n'avait encore devant elle que l'escadre française, à peine renforcée, au début, de quelques unités anglaises, eût pu être amenée à rompre avec ses habitudes invétérées de passivité, aujourd'hui qu'elle avait, en outre, à compter, parmi ses adversaires en Méditerranée - et plus spécialement en Adriatique - la flotte entière de l'Italie !
Mais s'il eût été, de notre part, extrêmement imprudent de ne plus tenir compte des forces navales, toujours intactes, de l'Amiral Hauss et de désarmer en conséquence, ceux de nos bâtiments de ligne qui avaient été jusqu'alors jugés nécessaires pour les neutraliser, par la menace latente de leur intervention, ce n'eût pas été une moindre faute de surestimer ces cuirassés autrichiens, engourdis dans l'inaction et de sacrifier à l'espoir, si souvent déçu, de les accrocher et de les détruire, la possibilité de combattre, au jour le jour, l'ennemi, non plus à l'état de potentiel virtuel, celui-là, mais très réel, très actif, très menaçant qu'était devenu le sous-marin.


ORGANISATION DU COMMANDEMENT ET DE LA RÉPARTITION DES FORCES DE PATROUILLES, DES ALLIÉS EN MÉDITERRANÉE

Un chapitre des monographies, consacré à l'historique de la formation des forces de patrouille, expose au prix de quels efforts furent construits en France ou acquis à l'étranger, puis, équipés les navires, rassemblés les armes et les engins de toutes natures, nécessités par la lutte contre les sous-marins.
Quand se posa, entre Alliés, la question du Commandement et de la répartition de ces forces, au lieu d'examiner le degré d'urgence de la protection, sur chaque ligne de navigation, et de distribuer, au prorata des besoins, les ressources communes, on découpa, en s'attachant surtout à des considérations géographiques, le contour méditerranéen en un certain nombre de secteurs, dont chacun fut confié aux patrouilleurs de la nation la plus intéressée à y faire régner la sécurité. Ce partage n'avait que 1'apparence de la logique, mais c'était malheureusement, dans la recherche de la solution d'un problème complexe, une étape de première approximation à peu près inévitable.
A cette époque où nul ne mesurait encore, à sa juste valeur, la répercussion des pertes de tonnage commercial sur les intérêts communs de l'Entente, qui eût pu posséder assez d'autorité pour départager les Amirautés dans leurs appréciations divergentes de l'importance qu'avaient, par rapport les unes aux autres, les différentes voies d'acheminement du trafic maritime ?
Chacune des Marines alliées était naturellement conduite à classer en tête les lignes de communication qui correspondaient à ses besoins particuliers, et tentée de leur réserver la totalité de ses moyens d'action.
La répartition de la surveillance des routes par secteurs côtiers s'étant toutefois, à l'usé, révélée peu pratique, fut modifiée, en mars 1916 à la Conférence de Malte. Désormais ce n'est plus le littoral, mais toute la surface de la Méditerranée - (Adriatique non comprise) ­ qui est divisée en zones: quatre françaises, quatre anglaises, trois italiennes.
Dans chacune des zones, la Marine qui y assure au bénéfice de la communauté les devoirs de protection, répartit à sa guise les patrouilleurs dont elle dispose. Tout au moins puisqu'elle agit en vertu d'un mandat qui 1'oblige moralement à y assurer le maximum de sécurité possible, devrait-elle y maintenir tous les bâtiments qu'elle s'est engagée à y affecter.
Et cependant, on ne tarde pas à rencontrer des patrouilleurs, passés de leur zone où ils n'ont pas été remplacés numériquement, dans le domaine du voisin, où ils sont venus - sans y avoir été appelés - pour escorter des navires de leur propre nationalité. La zone à laquelle ils appartiennent est donc momentanément dégarnie sans que les navires alliés, exposés à la nécessité d'avoir au même moment à emprunter pour leur navigation les routes qui la traversent, aient été prévenus de cet affaiblissement de la protection promise.
Autre exemple de la méconnaissance de l'intérêt commun :
Dans la partie nord de la mer Egée, véritable cul-de-sac où les Alliés n'envoient plus guère d'autres bâtiments de commerce que les ravitailleurs des forces navales et de l'Armée d'Orient à Salonique, l'Amiral anglais commandant l'escadre restée en observation à Moudros, conserve à ses ordres, longtemps après l'abandon de l'expédition des Dardanelles, la totalité des destroyers, et navires auxiliaires de tous genres, qui sont venus se ranger sous son pavillon au moment où les opérations maritimes à l'entrée des détroits battaient leur plein.
Le nombre de ces petits bâtiments affectés à un bassin où le trafic commercial est presque nul et qui ne mesure guère plus de 250 milles dans sa plus grande dimension, dépasse de beaucoup, l'effectif des forces dont disposent les patrouilles françaises pour protéger, à travers tout le bassin occidental de la Méditerranée, la mer Ionienne, le sud de la mer Egée et le long des côtes de Syrie, des lignes de navigation dont la longueur totale n'est pas loin d'atteindre 4000 milles.
La zone anglaise de Gibraltar qui contient la porte par où pénètrent les U-boats allemands n'a, pour sa protection, qu'un groupe manifestement insuffisant de petits patrouilleurs. Le débouché du canal de Suez en Méditerranée n'est guère mieux doté par nos Alliés britanniques, tandis qu'ils fournissent à Otrante soixante dix drifters, qui y traînent inutilement - par faute d'un effort d'adaptation - leurs filets indicateurs.
Cette situation, si paradoxale qu'elle soit et si fréquemment qu'elle ait été signalée aux Amirautés intéressées, ne prendra fin qu'en 1917, après une nouvelle conférence entre Amiraux, conférence dans laquelle les Alliés reconnaîtront d'ailleurs en toute loyauté, les erreurs qu'ils ont tous commises jusqu'alors dans l'application du principe de l'économie des forces.
Un autre redressement de l'organisation initiale de la navigation en Méditerranée mérite d'être rappelé ici.
Alors que les effectifs mobilisables ne permettaient que difficilement d'alimenter les différents fronts, où se consacrait par des pertes sanglantes la réputation d'héroïsme de l'armée française, il était particulièrement douloureux de voir s'engloutir, dans un naufrage, au cours de leur traversée vers Salonique, les soldats destinés au corps Expéditionnaire d'Orient, qui alors disparaissaient sans même que leur sacrifice procurât à nos armes les bénéfices qu'il leur aurait, du moins, acquis, s'ils avaient été tués en combattant.
A partir du jour où les relèves de l'Armée d'Orient furent acheminées, par voie ferrée, à travers la péninsule italienne vers Tarente, et de là pour y être débarquées, jusqu'au golfe de Corinthe, par des bâtiments rapides, traversant de nuit les abords du canal d'Otrante et protégés le long des îles Ioniennes par les patrouilleurs, les hydravions ou les dirigeables, on n'eut plus une seule victime à déplorer parmi les militaires passagers. Seul, sur cette ligne, fut coulé par un sous-marin, l'ancien croiseur Châteaurenault dont le naufrage ne coûta la vie qu'à quatre ou cinq hommes de l'équipage. Cet itinéraire exigeait le concours des chemins de fer grecs qui ne nous fut assuré qu'en 1917. C'est pourquoi, proposé avec insistance par l'Amiral Dartige du Fournet, il ne put être adopté que sous le commandement de l'Amiral Gauchet.


PRÉPARATIFS DE TRANSPORT DE L'ARMÉE SERBE DE CORFOU A SALONIQUE

Transportés et réunis à Corfou, en février 1916, après leur retraite tragique à travers l'Albanie, les survivants de l'héroïque Armée Serbe, quelque profondément qu'ils eussent été atteints par l'épuisement résultant de marches forcées, par la famine, les maladies et les souffrances morales, avaient pourtant repris rapidement, dans l'atmosphère saine et embaumée des îles Ioniennes, la belle vigueur physique et le mordant inentamable dont ils avaient donné les preuves dans la défense de leur pays.
A la fin de mars déjà, renaissant de ses cendres, rajeunie et solidement reconstituée, la nouvelle armée comprenant six divisions, de douze bataillons chacune, aspirait à reprendre sa place au combat. Les Alliés. d'accord avec son chef, le prince Alexandre, la lui fixèrent sur le front d'Orient.
Ceci impliquait le transport, de Corfou à Salonique, de 110.000 hommes, 9.500 chevaux, et de France ou d'Algérie pour la même destination, celui de 26.000 chevaux et de 150.000 mètres cubes de matériel.
De Corfou à Salonique deux itinéraires différents étaient à envisager: la voie de terre, empruntant les chemins de fer du continent hellénique, sûre et suffisamment rapide, mais que le gouvernement grec s'était refusé à laisser utiliser, la voie de mer exposée, à cette époque, à toutes les embûches sous-marines.
A ce dernier mode d'acheminement, le prince Alexandre de Serbie était nettement hostile.
Quand l'Amiral Dartige du Fournet, le 26 avril, était venu spécialement à Corfou à bord du Jurien-de-La-Gravière, pour le pressentir à ce sujet, le prince lui avait fait part en toute franchise de ses appréhensions.



« Ma patrie, avait-il déclaré, quelqu'éprouvée qu'elle soit, puisqu'elle n'a même plus, à l'heure actuelle, de figuration sur la carte de l'Europe, reste attachée, par des liens de trop profonde et fidèle reconnaissance, à la cause de l'Entente, pour que l'idée puisse me venir de leur refuser le concours de mes soldats. Mais en ces 100.000 hommes, que je dois aux Alliés d'avoir pu conserver, gît mon dernier espoir, non seulement de faire flotter à nouveau mon drapeau sur les territoires que l'ennemi a envahis et saccagés, mais aussi de repeupler mon pays dont la population masculine vient d'être si cruellement décimée.
« En qualité de chef militaire, je saurai me résigner aux pertes sanglantes du champ de bataille, mais à titre de futur souverain, comment pourrais-je consentir à laisser s'abîmer dans les flots sans aucun bénéfice, ni pour les Alliés, ni pour la Serbie, un seul homme de mes dernières troupes ! »
Il fallut les arguments irrésistibles du Vice­Amiral Commandant en chef et l'engagement qu'il prit de protéger le transport de l'Armée Serbe, dans des conditions toutes particulières, pour vaincre son opposition à ce projet. Malgré les risques qu'il présentait, les gouvernements français et anglais avaient fini par se ranger au parti de l'adopter.
L'ordre d'en assurer l'exécution est notifié à l'Amiral Dartige, le 8 avril. Toute liberté lui est laissée pour choisir la route maritime qu'il jugera la meilleure. Le mouvement doit être terminé pour le 15 juin.
A Corfou, cinq paquebots, quinze navires affrêtés sont prêts à enlever les troupes. Les chevaux seront embarqués dans cinq transports spéciaux. Au matériel et aux animaux qui doivent venir de France et d'Algérie, sont réservés dix-neuf bâtiments répartis entre Toulon, Marseille, Cette et Alger.
Mais il faut protéger les traversées de ces nombreux navires contre les trois grands dangers qui les menacent : les bâtiments de combat autrichiens, les sous-marins, enfin les mines que ceux-ci ont commencé à semer dans la Méditerranée, et qui ont fait sauter récemment, à l'entrée du port de Malte, le cuirassé Russel. Un certain nombre de ces engins a également été découvert pendant le mois d'avril, près des passes de Bizerte et de Corfou.
Contre les bâtiments de ligne autrichiens, les escadres françaises, qui viennent de prendre leur mouillage à Argostoli et l'escadre italienne toujours concentrée à Tarente, sont prête à intervenir.
Les mines - étant donné le trajet en eau profonde prévu pour les transports - ne sont à craindre qu'aux abords de Corfou et de Salonique où le Commandant en chef augmente l'effectif des dragueurs. Reste l'éventualité d'une attaque des sous-marins, éventualité plus particulièrement angoissante, car le torpillage d'un des navires chargés de troupes aurait une répercussion désastreuse sur le moral de l'Armée et du gouvernement Serbes!


EXECUTION DU TRANSPORT DE L'ARMEE SERBE SOUS LA PROTECTION DES PATROUILLES FRANÇAISES DE LA MEDITERRANEE ORIENTALE

Ce péril, il faut le conjurer à tout prix.
Depuis le 19 mars, le Capitaine de Vaisseau Commandant la Division des Patrouilles de la Méditerranée Orientale, désigné par le Vice-Amiral Commandant en chef pour assurer la protection des transports s'y emploie avec son état-major.
Les mesures qu'il propose et qui seront adoptées, peuvent se résumer ainsi :
Faire naviguer les transports par groupes de deux sur une route qui, laissant Zante et Céphalonie dans l'Est, contourne à bonne distance le Péloponèse, atteint Salonique par le canal Doro, entre Eubée et Andros.
Partager cette route en secteurs, chacun desquels est affecté, en proportion de sa longueur et des probabilités de rencontre des sous-marins, un nombre plus ou moins grand de torpilleurs et de chalutiers, destinés, les premiers à assurer l'escorte directe et rapprochée des transports, les seconds à patrouiller la route à quelques milles en avant. C'est une combinaison des deux systèmes entre lesquels se partageaient alors les préférences des extrémistes, et complétée par cette petite recommandation supplémentaire, que, dans l'intervalle des passages des convois, les patrouilleurs devront s'éloigner de l'itinéraire adopté et circuler activement le long des côtes de Grèce, de façon à pouvoir en être aperçus du plus grand nombre de points habités qu'il sera possible.
Il était, en effet, facile de prévoir que sur tout le littoral hellénique, des informateurs, recrutés parmi les populations côtières, recevraient des agents de l'Allemagne une généreuse rétribution pour tout avis de l'apparition des navires de l'Entente dans leur horizon.
L'ingénieux esprit de négoce des descendants d'Ulysse, ainsi que leur homérique et pittoresque propension à voir grand permettaient d'espérer que le nombre des petits bâtiments, envoyés en aubaine à leur grandiloquence intéressée, serait affecté d'un coefficient de majoration, de nature à le rendre impressionnant, lorsqu'il parviendrait, grossi de proche en proche, jusqu'à l'Office central des Renseignements allemand, à Athènes.
Aussi bien, l'Amiral Dartige du Fournet sachant tout le prix que son gouvemement attachait à la réussite de l'opération, avait-il pris sur lui d'augmenter les effectifs de la Division des Patrouilles Orientales d'une escadrille emprunté à la Division du bassin Occidental.
L'ordre Ministériel de commencer le transport, parvenu le 8 avril, trouve les rôles distribués, tout le dispositif monté. Quelques points de détail restant cependant à régler, il est décidé, pour donner au commandement le temps de parachever ses préparatifs, de ne déclencher les départs qu'à partir du 18. Et pourtant, l'ardeur de tous est telle que, dès le 12, le Sant-Anna, ayant à bord 1.027 Serbes et 129 chevaux, fera le premier voyage en toute securité.
Le mouvement devient régulier le 18, s'accélère à la fin du mois, atteint son maximum dans la deuxième quinzaine de mai, et, le 1er juin (au lieu du 15 fixé pour la fin de l'opération), l'Armée Serbe, reconstituée, se trouve tout entière à Salonique avec armes et bagages. Elle devait, en 1918, sous le commandement suprême du Général Franchet d'Esperey, coopérer brillamment à la rupture du front balkanique, premier des vigoureux coups de bélier sous lesquels s'effondrera la résistance des Empires centraux!
Le transport s'était achevé, ainsi que l'avait promis au prince Alexandre, l'Amiral Dartige, sans une seule perte d'homme ou de matériel. La réaction de l'ennemi avait, d'ailleurs, manqué d'énergie. L'escadre autrichienne n'avait pas bougé. Quelques mines, mouillées au début d'avril devant Corfou, avaient pu être repérées et draguées avant le début de l'opération. Quant aux sous-marins, ils furent aperçus par les patrouilleurs à différentes reprises, notamment les 15 et 30 avril, les 1er, 3, 9 et 24 mai, au voisinage de la route des convois. Seul celui qui apparut le 9 mai trouva l'occasion de prononcer une attaque - non pas, d'ailleurs, sur un des transports de troupes - mais contre un ravitailleur anglais venant d'Alexandrie et qui n'était pas engagé parmi les navires à protéger spécialement.
L'efficacité du système de protection ne pouvait donc être mise en doute.
Mais nous y avions consacré les deux tiers des forces de patrouilles françaises de la Méditerranée.


PERTES OCCASIONNEES PAR LA GUERRE SOUS-MARINE EN MÉDITERRANÉE. - L'U-35

Il n'était pas douteux non plus malheureusement que, si une centaine de bâtiments de flotille avait été nécessaire pour garder efficacement 600 à 700 milles de routes maritimes entre Corfou et Salonique et protéger l'accès des ports, il ne pouvait suffire d'en compter un tiers ou la moitié en plus pour assurer la sécurité sur une série d'itinéraires de 4.000 milles le long desquels circulaient journellement environ 150 grands navires de commerce !
Aussi les pertes furent-elles lourdes dans le trafic maritime des Alliés et allèrent-elles constamment en croissant en Méditerranée, ainsi, d'ailleurs, que dans la mer du Nord et l'Océan, au cours des années 1915 et 1916.
Il convient ici ­ sans vouloir passer l'éponge sur les violations inadmissibles du droit des gens et des lois de l'humanité dont ils se sont rendus coupables - de rendre à nos ennemis l'hommage qui leur est dû, pour l'activité et l'endurance déployées par leurs sous-marins.
Parmi ceux-ci, l'U-35, sous le commandement du Lieutenant de Vaisseau Arnauld de La Perière, s'acquit une célébrité méritée. La croisière qu'il accomplit entre le 14 septembre et le 9 octobre 1916, et au cours de laquelle il fut cependant constamment repéré et poursuivi avec une inlassable énergie par nos patrouilles, doit être considérée comme un modèle. Elle se solda pour les Alliés et les neutres par la perte de 53.000 tonnes de bâtiments de tous genres.
Aussi, en face de tels adversaires, le Vice-Amiral Commandant en chef qui ne comptait dans son Armée Navale que soixante-trois torpilleurs (dont un tiers en moyenne immobilisé pour réparations, visites de machines ou carénage) et qui devait réserver en permanence, parmi les disponibles, ceux dont il aurait eu besoin sur le champ de bataille pour le cas où une occasion lui serait apparue de combattre l'escadre autrichienne, était entièrement fondé à réclamer avec insistance une flottille de trois cents patrouilleurs, en plus des torpilleurs de combat.
Il faisait remarquer, avec juste raison, qu'alors même qu'on eut dû y consacrer 150 millions, la dépense eût encore été assurée d'un magnifique rendement, puisque, en y consentant, on pouvait avoir la certitude, sinon de supprimer complètement, du moins d'atténuer dans une forte proportion des pertes qui, déjà à l'époque où il attirait sur elles l'attention du Ministre, s'élevaient mensuellement à 50 millions rien qu'en Méditerranée, et dépassèrent largement ce chiffre dans les mois qui suivirent.
Les suggestions de l'Amiral Dartige du Fournet à ce sujet étaient trop justifiées pour pouvoir donner lieu à contestation dans leur principe, et l'on constatera, d'ailleurs, dans l'historique de l'organisation de la lutte contre les sous-marins, avec quelle louable persévérance le Département de la Marine, sous l'impulsion active et éclairée de l'Amiral Lacaze, se préoccupa, d'abord, d'armer d'une ou deux pièces de petit calibre, les bâtiments de commerce (afin que les U-boats ne puissent plus se contenter de les attaquer au canon), ensuite de former des équipes de canonniers pour servir cette artillerie disparate, qu'il avait fallu récolter un peu partout, enfin de réquisitionner en France et d'acheter ou faire construire chez les neutres des navires appropriés au rôle de patrouilleur.
Mais les usines de notre territoire, ainsi que les ateliers des arsenaux de la Marine, travaillant à plein rendement, ne suffisaient qu'à grand peine à satisfaire les besoins de nos armées et de quelques autres armées de l'Entente. Par contre, ceux de nos Alliés qui possédaient une industrie de constructions navales sentaient trop le besoin d'utiliser la totalité de la production de leurs chantiers navals pour pouvoir être disposés à nous céder les petits bâtiments de pêche ou de plaisance que nous cherchions à nous procurer. Seul, le Japon consentit à nous livrer quelques torpilleurs.


LES AFFAIRES DE GRÈCE

Le 15 juin, après l'exécution du transport de l'Armée Serbe, le Commandant en chef visite, à bord du Jurien de-la-Gravière, les côtes orientales de Grèce jusqu'à Salonique, où lui parvient l'ordre de préparer une nouvelle démonstration navale qui sera appuyée au besoin par le débarquement au Pirée de 8.000 hommes d'infanterie prélevés sur l'Armée d'Orient.
L'abandon, au débouché de la vallée de la Struma, du fort du Ruppel, par les troupes helléniques qui le livrent, sans aucune résistance, aux Bulgares dont la présence en cette région crée, dorénavant, une menace sur le flanc du camp retranché de Salonique, a été l'origine de nouveaux conflits avec le gouvernement grec. Celui-ci, n'ayant pas voulu admettre les mesures de protection, rendues nécessaires pour les Alliés en Macédoine par son attitude, et ayant ensuite toléré, sinon fomenté contre eux, des manifestations hostiles dans Athènes, les cabinets de Paris et de Londres se sont, en effet, trouvés d'accord, pour formuler près de M. Skoulidis, une série de réclamations qui ont été mal accueillies et qu'ils veulent pouvoir faire appuyer par la menace du canon des forces navales.
Mais, cette fois encore, le roi Constantin s'incline, remplace M. Skoulidis par M. Zaïmis à la tête de son gouvernement, et, dès lors, la démonstration décidée devient inutile.
L'Amiral Dartige du Fournet peut donc, quelques semaines plus tard, donner suite au projet qu'il avait formé de contribuer à alléger la pression exercée par les Turcs sur la rive est du canal de Suez, en opérant, au moyen d'une flottille franco-anglaise, sur les côtes de Karamanie, une diversion qui obligerait l'ennemi à y envoyer des troupes ou de l'artillerie.
Le 10 août, après entente à son passage à Milo avec l'Amiral anglais, il profite d'une tournée d'inspection, avec le ]urien-de-la-Gravière et deux torpilleurs, pour venir bombarder et détruire les édifices militaires à Marmarice, tandis que des torpilleurs et des chalutiers britanniques en font autant devant Makry et Phineka et que le Pothuau, avec l'Amiral de Spitz, commandant notre Division navale de Syrie, s'attaque aux casernes et usines de Mersina.
Après un détour vers Port-Saïd et Alexandrie, il rentre à Malte le 18 août. Dès le 26, à la suite de nouvelles difficultés dans les rapports des Alliés avec le gouvernement hellénique, il reçoit l'ordre de constituer une escadre spéciale, destinée à agir en permanence dans les eaux grecques, et dont il doit prendre personnellement le commandement.
Le 28, ayant arboré son pavillon sur la Provence, il rejoint à Milo le Contre-Amiral Hayes Sadler qui y a déjà amené le contingent de navires anglais, précédemment désignés, pour se joindre à nos bâtiments, et, le 31, il est invité par notre gouvernement à conduire l'escadre franco-anglaise à Salamine, pour y exiger, d'accord avec les Ministres Alliés, le contrôle des Postes et Télégraphes, l'expulsion des agents des Empires centraux qui s'efforcent de créer en Grèce un parti allemand, enfin la livraison des vapeurs ennemis réfugiés à Eleusis et au Pirée.
0n ne pourra s'expliquer les événements qui, à partir de cette époque, se précipitent qu'après avoir pris connaissance des faits d'ordre militaire ou politique, survenus antérieurement et des conséquences du mouvement séparatiste qui venait de diviser les populations helléniques en deux partis adverses: l'un républicain, autour de M. Venizelos, à Salonique - et dans la plupart des îles de l'archipel, proclamant ses sympathies pour l 'Entente et sa fidélité à l'alliance serbe, l'autre royaliste, en vieille Grèce, dans l'ensemble germanophile, mais subissant le contre­coup des oscillations dont le roi, partagé entre l'influence de la reine Sophie et celle de conseillers plus avisés, donnait lui-même le rythme, suivant qu'au cours des événements, il croyait pouvoir trouver un appui pour son trône chancelant et la pérennité de sa dynastie, soit par un accord avec les Alliés, soit en se mettant à la remorque des Empires centraux.
Aussi longtemps que de patientes recherches n'auront pas permis d'en découvrir un à un tous les fils, le chroniqueur qui tenterait de démêler l'écheveau des relations, aussi bien des Empires centraux que des puissances de l'Entente avec la Grèce, pendant les derniers mois de 1916, se heurterait à un imbroglio absolument indébrouillable.
Vouloir en tracer ici un raccourci en quelques lignes serait une tentative d'autant plus vaine que si, par impossible, ce résumé offrait quelque apparence de clarté, c'est alors surtout qu'il cesserait de refléter exactement une situation que le jeu de trop nombreuses interférences rendait constamment flou quand il ne la plongeait pas dans une ténébreuse obscurité.



Rappelons simplement que l'Amiral Dartige du Fournet n'eut d'abord pour mission que d'appuyer les résolutions des représentants diplomatiques de l'Entente qui, malheureusement, différaient le plus souvent d'avis, sur la nature ou l'opportunité des mesures à prendre.
Puis, lorsque la France, gardant toujours la préoccupation de la sécurité des armées de l'Entente à Salonique, eût fait partager à quelques-uns de ses Alliés la conviction qu'il y avait urgence à exiger le contrôle des chemins de fer grecs, le désarmement de la flotte et la livraison d'un grand nombre de ses unités, le licenciement des lignes d'Epistrates, la démobilisation d'une partie de l'armée et le retrait en Péloponèse des hommes maintenus sous les drapeaux (afin que le roi ne pût nous accuser de le livrer sans défense aux menaces de révolution) l'Amiral eût à seconder un négociateur français occasionnel, M. le Député Benazet, de passage à Athènes et qui fut d'ailleurs assez heureux pour obtenir, par son ascendant personnel sur le roi, l'entière adhésion de celui-ci à toutes nos demandes. D'autre part, en Macédoine, le Général Sarrail restait en contact et en plein accord avec M. Venizelos. Aussi, lorsque le 25 octobre, M. Benazet partit pour Salonique, le roi Constantin lui donna-t-il en quelque sorte blanc seing pour tenter un rapprochement entre la Grèce royaliste et la Grèce vénizéliste et l'on put alors y espérer que toutes les difficultés allaient être aplanies.
Mais, bientôt après, deux incidents successifs (destruction par une mine ou par un sous-marin d'un transport chargé de troupes vénizélistes et, par représailles, attaque en Macédoine, par les troupes Vénizélistes et avec l'approbation du Général Sarrail, d'un village défendu par l'armée royaliste) viennent subitement compromettre l'harmonie qui semblait s'établir et attisent de nouveau les brandons de la guerre civile. C'est alors le Général Roques, notre ministre de la guerre, en tournée d'inspection à Salonique qui fait établir une zone neutre entre les troupes royalistes de Thessalie et les troupes vénizélistes de Macédoine. C'est lui aussi qui, quelques jours plus tard, pendant une relâche à Athènes au cours de son voyage de retour en France, vient s'entretenir directement avec le roi Constantin de toutes les questions pendantes entre le gouvernement grec et les gouvernements de l'Entente.
Mais dans la phase à laquelle nous sommes arrivés, l'Amital Dartige (que le roi Constantin a d'ailleurs exprimé le désir d'avoir désormais seul en face de lui comme porte-paroles des Alliés) aura dorénavant sans intermédiaires et, au besoin, sans attendre l'accord des ministres plénipotentiaires, à exiger de la Grèce la livraison d'une importante fraction de son artillerie de campagne, en compensation du matériel de guerre abandonné par les Grecs aux Bulgares, lors de la reddition du Rummel et de Cavallah.
Cette demande ayant été rejetée, il adresse, le 24 novembre, au gouvernement hellénique, un ultimatum, dont les délais doivent expirer le 1er décembre.
Le 27 novembre, au cours d'une conversation particulière avec le roi, auquel il avait exprimé pour le cas où il serait contraint de faire intervenir la force armée, son espoir de pouvoir conserver à cette démonstration - sauf bien entendu, circonstances de légitime défense, - le caractère d'une pression pacifique, destinée à mettre le souverain à couvert vis-à-vis des puissances centrales, il avait reçu de celui-ci l'assurance que les troupes grecques auraient également l'ordre de ne pas tirer les premières. Un engagement presque identique lui était renouvelé par écrit, au nom du roi, par l'intermédiaire du Maréchal du Palais, le 28 novembre.
Le 30, le refus de livrer les dix batteries d'artillerie de campagne et le reste du matériel exigé par les Alliés, ayant été renouvelé par le gouvernement grec, après la notification de l'ultimatum, il ne restait plus à l'Amiral Dartige qu'à agir sans perdre un instant, car il venait d'être informé du rassemblement de nombreux volontaires réclamant des armes dans les rues d'Athènes.
Le 1er décembre, avant le jour, les compagnies de débarquement fournies par les escadres françaises, deux cuirassés anglais et un croiseur italien sont mises à terre et rejointes par un de nos bataillons d'infanterie, venu de Salonique. Les marins et soldats trouvent en face d'eux, sur tous les points qui leur ont été assignés, des troupes grecques qui refusent de céder le terrain, sans toutefois manifester au début les moindres dispositions agressives. Mais au moment où les hommes des détachements alliés, trompés par cette attitude placide, préparaient leur repas, quelques coups de feu donnent le signal d'une attaque générale des Grecs. Dans ce combat, traîtreusement engagé et auquel le tir de bâtiments de l'escadre, et la concession faite au roi par l'Amiral, qui avait accompagné les troupes à terre – d'accepter la livraison de six batteries de campagne au lieu de dix - ne mettent fin qu'au cours de l'après-midi, 54 hommes ont été tués, 134 blessés.
C'est sur ce douloureux épisode que se termina, quelques jours plus tard, le commandement de l'Amiral Dartige du Fournet, car, en France, la blessure d'amour-propre et l'indignation ressenties à la nouvelle du guet-apens qui nous avait été tendu, avaient mis le gouvernement dans la nécessité de rappeler le Commandant en chef de nos forces navales et de lui désigner un successeur.
L'Histoire seule, lorsqu'elle aura trouvé dans le recul du temps la froide impartialité qui doit marquer ses arrêts, pourra porter un jugement sur les acteurs mêlés aux événements que nous venons de retracer.
Peut-être aura-t-elle à relever - sur une question de principe, complètement indépendante des personnalités en cause - que c'était quelque peu méconnaître l'importance du rôle de la Marine que de soustraire le Commandant en chef des forces navales alliées en Méditerranée à ses lourdes obligations militaires, en l'emprisonnant dans des besognes et des préoccupations étrangères à sa mission principale. Pour que l'on eût passé outre à cette objection, il fallait, évidemment, que l'on eût une confiance toute particulière et, d'ailleurs, entièrement justifiée par ses antécédents, dans la fermeté, l'habileté et l'autorité personnelle de l'officier général auquel on demandait de dénouer - et, autant que possible, sans employer le procédé expéditif d'Alexandre - le plus inextricable des noeuds gordiens.
Est-ce le diagnostic flatteur dont il avait été l'objet qui s'est trouvé démenti par les faits? : Ou ceux-ci n'illustrent-ils pas plutôt la faiblesse congénitale dont sont atteintes toutes les entreprises diplomatique ou militaires si, dès l'origine, les hiérarchies, avec les délimitations qui en découlent pour les initiatives et les responsabilités, n'ont pas été nettement fixées.
Quelque ataxie fonctionnelle des organismes chargés, à Paris, à Athènes, à Salonique, de défendre les intérêts français, par la diplomatie ou par les armes (confusion d'attribution, par exemple, ou absence de coordination et de subordination entre acteurs responsables, agents officiels, conseillers et informateurs qualifiés de notre politique), n'a-t-elle pas constamment retardé, au cours de l'année 1916, la solution de l'affaire grecque et, telle l'ANAPKH dominant, invisible et fatale, les héros de la tragédie antique, enfanté, bien au-dessus du plan des exécutants, les complications qui se sont dénouées en drame sanglant, le 1er décembre.
C'est ce que l'historien, minutieusement documenté, auquel nous ne saurions avoir la présomption de nous substituer, pourra seul éclaircir.




2ème partie