Le 15 juin, après l'exécution du transport de l'Armée Serbe, le Commandant en chef visite, à bord du Jurien de-la-Gravière, les côtes orientales de Grèce jusqu'à Salonique, où lui parvient l'ordre de préparer une nouvelle démonstration navale qui sera appuyée au besoin par le débarquement au Pirée de 8.000 hommes d'infanterie prélevés sur l'Armée d'Orient.
L'abandon, au débouché de la vallée de la Struma, du fort du Ruppel, par les troupes helléniques qui le livrent, sans aucune résistance, aux Bulgares dont la présence en cette région crée, dorénavant, une menace sur le flanc du camp retranché de Salonique, a été l'origine de nouveaux conflits avec le gouvernement grec. Celui-ci, n'ayant pas voulu admettre les mesures de protection, rendues nécessaires pour les Alliés en Macédoine par son attitude, et ayant ensuite toléré, sinon fomenté contre eux, des manifestations hostiles dans Athènes, les cabinets de Paris et de Londres se sont, en effet, trouvés d'accord, pour formuler près de M. Skoulidis, une série de réclamations qui ont été mal accueillies et qu'ils veulent pouvoir faire appuyer par la menace du canon des forces navales.
Mais, cette fois encore, le roi Constantin s'incline, remplace M. Skoulidis par M. Zaïmis à la tête de son gouvernement, et, dès lors, la démonstration décidée devient inutile.
L'Amiral Dartige du Fournet peut donc, quelques semaines plus tard, donner suite au projet qu'il avait formé de contribuer à alléger la pression exercée par les Turcs sur la rive est du canal de Suez, en opérant, au moyen d'une flottille franco-anglaise, sur les côtes de Karamanie, une diversion qui obligerait l'ennemi à y envoyer des troupes ou de l'artillerie.
Le 10 août, après entente à son passage à Milo avec l'Amiral anglais, il profite d'une tournée d'inspection, avec le ]urien-de-la-Gravière et deux torpilleurs, pour venir bombarder et détruire les édifices militaires à Marmarice, tandis que des torpilleurs et des chalutiers britanniques en font autant devant Makry et Phineka et que le Pothuau, avec l'Amiral de Spitz, commandant notre Division navale de Syrie, s'attaque aux casernes et usines de Mersina.
Après un détour vers Port-Saïd et Alexandrie, il rentre à Malte le 18 août. Dès le 26, à la suite de nouvelles difficultés dans les rapports des Alliés avec le gouvernement hellénique, il reçoit l'ordre de constituer une escadre spéciale, destinée à agir en permanence dans les eaux grecques, et dont il doit prendre personnellement le commandement.
Le 28, ayant arboré son pavillon sur la Provence, il rejoint à Milo le Contre-Amiral Hayes Sadler qui y a déjà amené le contingent de navires anglais, précédemment désignés, pour se joindre à nos bâtiments, et, le 31, il est invité par notre gouvernement à conduire l'escadre franco-anglaise à Salamine, pour y exiger, d'accord avec les Ministres Alliés, le contrôle des Postes et Télégraphes, l'expulsion des agents des Empires centraux qui s'efforcent de créer en Grèce un parti allemand, enfin la livraison des vapeurs ennemis réfugiés à Eleusis et au Pirée.
0n ne pourra s'expliquer les événements qui, à partir de cette époque, se précipitent qu'après avoir pris connaissance des faits d'ordre militaire ou politique, survenus antérieurement et des conséquences du mouvement séparatiste qui venait de diviser les populations helléniques en deux partis adverses: l'un républicain, autour de M. Venizelos, à Salonique - et dans la plupart des îles de l'archipel, proclamant ses sympathies pour l 'Entente et sa fidélité à l'alliance serbe, l'autre royaliste, en vieille Grèce, dans l'ensemble germanophile, mais subissant le contrecoup des oscillations dont le roi, partagé entre l'influence de la reine Sophie et celle de conseillers plus avisés, donnait lui-même le rythme, suivant qu'au cours des événements, il croyait pouvoir trouver un appui pour son trône chancelant et la pérennité de sa dynastie, soit par un accord avec les Alliés, soit en se mettant à la remorque des Empires centraux.
Aussi longtemps que de patientes recherches n'auront pas permis d'en découvrir un à un tous les fils, le chroniqueur qui tenterait de démêler l'écheveau des relations, aussi bien des Empires centraux que des puissances de l'Entente avec la Grèce, pendant les derniers mois de 1916, se heurterait à un imbroglio absolument indébrouillable.
Vouloir en tracer ici un raccourci en quelques lignes serait une tentative d'autant plus vaine que si, par impossible, ce résumé offrait quelque apparence de clarté, c'est alors surtout qu'il cesserait de refléter exactement une situation que le jeu de trop nombreuses interférences rendait constamment flou quand il ne la plongeait pas dans une ténébreuse obscurité.
Rappelons simplement que l'Amiral Dartige du Fournet n'eut d'abord pour mission que d'appuyer les résolutions des représentants diplomatiques de l'Entente qui, malheureusement, différaient le plus souvent d'avis, sur la nature ou l'opportunité des mesures à prendre.
Puis, lorsque la France, gardant toujours la préoccupation de la sécurité des armées de l'Entente à Salonique, eût fait partager à quelques-uns de ses Alliés la conviction qu'il y avait urgence à exiger le contrôle des chemins de fer grecs, le désarmement de la flotte et la livraison d'un grand nombre de ses unités, le licenciement des lignes d'Epistrates, la démobilisation d'une partie de l'armée et le retrait en Péloponèse des hommes maintenus sous les drapeaux (afin que le roi ne pût nous accuser de le livrer sans défense aux menaces de révolution) l'Amiral eût à seconder un négociateur français occasionnel, M. le Député Benazet, de passage à Athènes et qui fut d'ailleurs assez heureux pour obtenir, par son ascendant personnel sur le roi, l'entière adhésion de celui-ci à toutes nos demandes. D'autre part, en Macédoine, le Général Sarrail restait en contact et en plein accord avec M. Venizelos. Aussi, lorsque le 25 octobre, M. Benazet partit pour Salonique, le roi Constantin lui donna-t-il en quelque sorte blanc seing pour tenter un rapprochement entre la Grèce royaliste et la Grèce vénizéliste et l'on put alors y espérer que toutes les difficultés allaient être aplanies.
Mais, bientôt après, deux incidents successifs (destruction par une mine ou par un sous-marin d'un transport chargé de troupes vénizélistes et, par représailles, attaque en Macédoine, par les troupes Vénizélistes et avec l'approbation du Général Sarrail, d'un village défendu par l'armée royaliste) viennent subitement compromettre l'harmonie qui semblait s'établir et attisent de nouveau les brandons de la guerre civile. C'est alors le Général Roques, notre ministre de la guerre, en tournée d'inspection à Salonique qui fait établir une zone neutre entre les troupes royalistes de Thessalie et les troupes vénizélistes de Macédoine. C'est lui aussi qui, quelques jours plus tard, pendant une relâche à Athènes au cours de son voyage de retour en France, vient s'entretenir directement avec le roi Constantin de toutes les questions pendantes entre le gouvernement grec et les gouvernements de l'Entente.
Mais dans la phase à laquelle nous sommes arrivés, l'Amital Dartige (que le roi Constantin a d'ailleurs exprimé le désir d'avoir désormais seul en face de lui comme porte-paroles des Alliés) aura dorénavant sans intermédiaires et, au besoin, sans attendre l'accord des ministres plénipotentiaires, à exiger de la Grèce la livraison d'une importante fraction de son artillerie de campagne, en compensation du matériel de guerre abandonné par les Grecs aux Bulgares, lors de la reddition du Rummel et de Cavallah.
Cette demande ayant été rejetée, il adresse, le 24 novembre, au gouvernement hellénique, un ultimatum, dont les délais doivent expirer le 1er décembre.
Le 27 novembre, au cours d'une conversation particulière avec le roi, auquel il avait exprimé pour le cas où il serait contraint de faire intervenir la force armée, son espoir de pouvoir conserver à cette démonstration - sauf bien entendu, circonstances de légitime défense, - le caractère d'une pression pacifique, destinée à mettre le souverain à couvert vis-à-vis des puissances centrales, il avait reçu de celui-ci l'assurance que les troupes grecques auraient également l'ordre de ne pas tirer les premières. Un engagement presque identique lui était renouvelé par écrit, au nom du roi, par l'intermédiaire du Maréchal du Palais, le 28 novembre.
Le 30, le refus de livrer les dix batteries d'artillerie de campagne et le reste du matériel exigé par les Alliés, ayant été renouvelé par le gouvernement grec, après la notification de l'ultimatum, il ne restait plus à l'Amiral Dartige qu'à agir sans perdre un instant, car il venait d'être informé du rassemblement de nombreux volontaires réclamant des armes dans les rues d'Athènes.
Le 1er décembre, avant le jour, les compagnies de débarquement fournies par les escadres françaises, deux cuirassés anglais et un croiseur italien sont mises à terre et rejointes par un de nos bataillons d'infanterie, venu de Salonique. Les marins et soldats trouvent en face d'eux, sur tous les points qui leur ont été assignés, des troupes grecques qui refusent de céder le terrain, sans toutefois manifester au début les moindres dispositions agressives. Mais au moment où les hommes des détachements alliés, trompés par cette attitude placide, préparaient leur repas, quelques coups de feu donnent le signal d'une attaque générale des Grecs. Dans ce combat, traîtreusement engagé et auquel le tir de bâtiments de l'escadre, et la concession faite au roi par l'Amiral, qui avait accompagné les troupes à terre – d'accepter la livraison de six batteries de campagne au lieu de dix - ne mettent fin qu'au cours de l'après-midi, 54 hommes ont été tués, 134 blessés.
C'est sur ce douloureux épisode que se termina, quelques jours plus tard, le commandement de l'Amiral Dartige du Fournet, car, en France, la blessure d'amour-propre et l'indignation ressenties à la nouvelle du guet-apens qui nous avait été tendu, avaient mis le gouvernement dans la nécessité de rappeler le Commandant en chef de nos forces navales et de lui désigner un successeur.
L'Histoire seule, lorsqu'elle aura trouvé dans le recul du temps la froide impartialité qui doit marquer ses arrêts, pourra porter un jugement sur les acteurs mêlés aux événements que nous venons de retracer.
Peut-être aura-t-elle à relever - sur une question de principe, complètement indépendante des personnalités en cause - que c'était quelque peu méconnaître l'importance du rôle de la Marine que de soustraire le Commandant en chef des forces navales alliées en Méditerranée à ses lourdes obligations militaires, en l'emprisonnant dans des besognes et des préoccupations étrangères à sa mission principale. Pour que l'on eût passé outre à cette objection, il fallait, évidemment, que l'on eût une confiance toute particulière et, d'ailleurs, entièrement justifiée par ses antécédents, dans la fermeté, l'habileté et l'autorité personnelle de l'officier général auquel on demandait de dénouer - et, autant que possible, sans employer le procédé expéditif d'Alexandre - le plus inextricable des noeuds gordiens.
Est-ce le diagnostic flatteur dont il avait été l'objet qui s'est trouvé démenti par les faits? : Ou ceux-ci n'illustrent-ils pas plutôt la faiblesse congénitale dont sont atteintes toutes les entreprises diplomatique ou militaires si, dès l'origine, les hiérarchies, avec les délimitations qui en découlent pour les initiatives et les responsabilités, n'ont pas été nettement fixées.
Quelque ataxie fonctionnelle des organismes chargés, à Paris, à Athènes, à Salonique, de défendre les intérêts français, par la diplomatie ou par les armes (confusion d'attribution, par exemple, ou absence de coordination et de subordination entre acteurs responsables, agents officiels, conseillers et informateurs qualifiés de notre politique), n'a-t-elle pas constamment retardé, au cours de l'année 1916, la solution de l'affaire grecque et, telle l'ANAPKH dominant, invisible et fatale, les héros de la tragédie antique, enfanté, bien au-dessus du plan des exécutants, les complications qui se sont dénouées en drame sanglant, le 1er décembre.
C'est ce que l'historien, minutieusement documenté, auquel nous ne saurions avoir la présomption de nous substituer, pourra seul éclaircir.