C'est aujourd'hui la grande journée. M. Venizelos doit venir à Athènes et, avec ses ministres, prêter serment. Comment les choses se passeront-elles? Hier soir, le bruit courait que des officiers royalistes avaient juré, sur l'Evangile, d'assassiner le Grand Crétois avant son entrée dans la capitale. En présence des difficultés d'ordre moral qui s'opposaient à la venue à Athènes des troupes de la Défense nationale et des régiments crétois avant que M. Venizelos ne soit le nouveau chef du gouvernement, ce sont les Français qui ont été chargés du service d'ordre.
Ce matin, la ville a un aspect d'état de siège. Il y a des mitrailleuses à tous les coins de rue, des patrouilles partout, des petits postes à tous les carrefours. La population est très impressionnée, mais la tenue de nos soldats leur conquiert bien vite l'amitié et l'admiration de tous. Dans chaque quartier on voit des attroupements autour des mitrailleuses; des gamins courent remplir les bidons d'eau fraîche.
Au Pirée, ce sont nos fusiliers marins qui font le service d'ordre. La foule grandit sans cesse; vers 10 heures, un détachement de soldats crétois arrivé de Salonique vient former la haie sur le débarcadère.
Soudain, les applaudissements partent, nourris: c'est l'amiral Coundouriotis qui va dans quelques heures redevenir ministre de la Marine. Il arrive à bord du torpilleur grec Thétis. Puis, une vedette du Jurien de la Gravière, battant pavillon français, glisse rapidement sur la mer et amène M. Venizelos et ses principaux collaborateurs. De tous les bateaux en rade, on applaudit; des centaines de barques cherchent à s'approcher du canot pour voir de plus près celui qui s'exila volontairement d'Athènes pour travailler à sauver l'hellénisme. M. Venizelos salue, souriant avec une expression de bonté qui rayonne de tout son être. Son regard brille d'une joie intense.
La foule applaudit longuement tandis que le maire du Pirée souhaite la bienvenue au chef du Gouvernement provisoire qui va redevenir chef du Gouvernement national. Des autos attendent; M. Venizelos et les ministres y prennent place et, tandis que les acclamations redoublent et que les troupes présentent les armes, le cortège part à toute vitesse vers Athènes.
Je suis dans la cinquième voiture. Après les Crétois, ce sont nos fusiliers marins, puis nos cavaliers et enfin nos fantassins qui font la haie jusqu'à la capitale. Le long de la route, nos soldats immobiles présentent les armes et tout le peuple, hommes, femmes et enfants, acclame Venizelos. C'est une rentrée triomphale. En ville, les troupes françaises sont plus nombreuses encore; elles forment un double cordon jaune se détachant sur la blancheur de la route.
Nous voici au Palais Royal. L'auto du président du Conseil entre dans les jardins royaux. Il est 11 heures du matin. S. M. le roi Alexandre, en grande tenue de général, se tient dans la salle du trône ayant auprès de lui son aide de camp, le capitaine Vassos, et M. Zaïmis, président du Conseil démissionnaire. M. Venizelos prête serment le premier; M. Zaïmis signe le procès-verbal et se retire; puis les autres nouveaux ministres prêtent serment à leur tour.
A 11 h. 20, M. Venizelos sort du Palais, monte en auto et au milieu des " zitos" de la foule, maintenue par nos soldats, se rend à l'hôtel de la Grande-Bretagne où il séjournera jusqu'à ce que sa maison, saccagée, pendant les journées de décembre, soit de nouveau habitable.
Devant l'hôtel, la foule a enfoncé les cordons; elle augmente sans cesse et réclame à grands cris Venizelos. Quand celui-ci paraît au balcon, c'est du délire.
A déjeuner, dans les salons de l'hôtel, tout le monde est rayonnant.. La matinée s'est passée sans le moindre incident. Pas un coup de feu n'a été tiré par nos soldats depuis leur débarquement. Pas une arrestation n'a été faite aujourd'hui. Pas un cri hostile n'a été poussé. Athènes respire enfin. La période de terreur n'est plus qu'un horrible souvenir. Après le déjeuner, au café, M. Venizelos, avec sa simplicité démocratique, s'entretient avec chacun. Il veut bien, en. compagnie du général Regnault, commandant en chef des troupes de débarquement, se laisser photographier pour L'Illustration.
Le premier conseil des Ministres, commencé à 5 h. 1/2, est suspendu quand le régiment crétois arrivé de Salonique défile devant l'hôtel de la Grande-Bretagne avant de prendre ses cantonnements en ville. Ces soldats coiffés du casque de guerre français, à l'allure martiale, enthousiasment Athènes qui leur fait fête. Derrière eux, une manifestation monstre s'organise, instantanément et suit la troupe. Elle acclame M. Venizelos à grands cris. Celui-ci ne refuse plus de parler. D'un geste, il apaise la foule et lui impose le silence. Ce n'est plus l'apôtre, c'est le tribun, c'est le chef de Gouvernement qui va exposer son programme au peuple athénien. Le télégraphe vous a transmis le texte de son magnifique discours, auquel ces Athéniens qui, jusqu'à hier, tremblaient, à l'idée de se battre, corrompus par l'or boche et l'influence royale, aujourd'hui délivré de l'emprise néfaste des Gounaris, Dousmanis et Streit, entraînés par la foi de l'orateur, répondirent d'une seule voix: " Nous viendrons tous, nous nous battrons tous; appelle nous, nous serons 400.000! "
Jeudi, 28 juin
Le calme règne partout. Les.ministres ont pris ce matin possession de leurs ministères sans incident.
Certes, ni la France, ni la Grèce libérale ne veulent de représailles pour les journées sanglantes de décembre, mais les coupables seront déférés aux tribunaux et jugés impartialement. Il ne faut pas que les crimes demeurent impunis.
La presse tout entière fait un accueil chaleureux au nouveau gouvernement qui va travailler à relever la Grèce et à réorganiser son armée. Même les journaux qui jusqu'à hier étaient germanophiles déclarent aujourd'hui que tous lès véritables patriotes grecs doivent se ranger aux côtés de M. Venizelos, pour accomplir les grandes choses qu'il demandera au pays et réaliser l'union nationale.