LA LIBÉRATION DE LA GRECE



DE PATRAS A ATHÈNES


Athènes, lundi 25 juin.


Les montagnes du Péloponèse apparaissent dans une buée bleuâtre qui voile encore les détails de la côte. Le bateau italien qui me transporte marche rapidement. Encore une demi-heure et nous serons à l'abri des sous-marins qui infestent la Méditerranée.
Voici Patras. Le port est désert. Les barques de pêche sont parties ce matin, car le blocus est levé depuis le départ du roi Constantin. Les bateaux allemands que j'avais vus l'an dernier, le jour de la fête de l'empereur Guillaume, pavoisés de centaines de drapeaux ne sont plus là; réquisitionnés. par les Alliés et bravant les torpilles, ils ravitaillent nos troupes de l'armée d'Orient.
Une vedette s'approche, quelques officiers anglais et italiens montent à bord. Le contrôle est vite fait: je suis le seul passager. Je descends à terre avec mes contrôleurs et, en arrivant sur le quai, je rencontre tout d'abord un groupe de ces officiers royalistes qui, en février dernier, à Corfou, au moment où ils quittaient l'île pour le Péloponèse, menaçaient de me jeter à la mer si je les photographiais. Aujourd'hui ils sont moins arrogants: Constantin est en exil, Venizelos vient d'arriver au Pirée, les royalistes nous gratifient, mes compagnons et moi, d'un salut militaire impeccable.
Le train Patras-Athènes, où je monte presque aussitôt, mettait autrefois sept heures pour faire le trajet: il en emploie maintenant de douze à vingt, car le charbon a disparu et il faut chauffer au bois.
Nous longeons l'isthme de Corinthe. Le paysage est merveilleux: là-bas, de l'autre côté de la mer d'un bleu sombre tachetée de voiles blanches, les montagnes d'un jaune d'ocre, nues et brûlées par le soleil, se détachent sur un ciel d'azur; sur notre rive, c'est une profusion de verdure et de fleurs; les vignobles se succèdent, entrecoupés de palmiers et de lauriers-roses, qui forment de gigantesques bouquets piquetant de notes vives le fond argenté des forêts d'oliviers.
Des campements se pressent aux abords des villages et les stations sont encombrées de soldats et d'officiers grecs venus voir passer le train, unique distraction dans leur exil. Ils sont très négligés, mal habillés et n'ont plus aucune allure militaire. Quelle différence avec les troupes vénizélistes que j'ai vues au front!
A Corinthe, un soldat français est sur le quai et visite les wagons de marchandises afin de voir si des armes ne sont pas dissimulées dans les colis destinés à la Vieille Grèce. Puis le train se remet en marche et s'engage bientôt sur le pont traversant le canal. Les sentinelles grecques et françaises montent la garde. Soudain, en plein champ, le train s'arrête. Nous sommes en Vieille Grèce, en territoire occupé par nos troupes. On fait l'inspection du train, on examine les laissez-passer, on renvoie de l'autre côté du canal les officiers royalistes qui essaient de regagner Athènes.
Je me hâte d'aller prendre une photographie de nos soldats sur le pont. Mais le train n'attend pas et repart à une allure inconnue jusque là. Malgré une course effrénée je ne peux le rejoindre et je reste seul au bord de la voie, dans ce paysage désolé où le soleil a tout grillé et où le regard cherche en vain une seule touffe d'herbe verte.
J'ai vite reconnu dans les officiers surveillant le canal des compagnons d'aventures balkaniques: ce sont eux qui ont fait la jonction franco-italienne d'Albanie. En février dernier, ils grelottaient sous un vent glacial et enfonçaient dans la neige jusqu'à mi-corps; actuellement ils supportent, en kaki et en casque colonial, 40° de chaleur. Ils n'ont rien perdu de leur bel entrain. Les tentes-marabouts sont dressées sous les rares pins parasols. Des soldats fument leur pipe en admirant un crépuscule splendide inondant d'une lumière orange cette terre aride.
J'apprends qu'à Athènes les événements se précipitent. Il me faudrait à tout prix y arriver cette nuit. Le commandant, très aimablement, donne l'ordre d'arrêter le premier train de marchandises qui passera, car il n'y a qu'un train de voyageurs par jour, et je continue bientôt ma route en fourgon...
... Il est près de minuit quand j'arrive à Athènes. A la sortie de la gare, sur la place, une foule applaudit bruyamment. Quelques quinquets fumeux éclairent une estrade.
Est-ce une manifestation vénizéliste ou royaliste? Je m'approche au moment où un formidable éclat de rire secoue les assistants. C'est tout simplement une représentation de Kara-Gheuz, le guignol oriental.
Quelle .étrange impression produit une ville qui ne semble pas sentir la guerre européenne. A une heure du matin, on dîne aux terrasses des grands cafés de la rue du Stade ou de l'Académie, où les orchestres jouent les valses d'antan. La foule cherche vainement un peu de fraîcheur et les glaciers font des affaires d'or. A 3 heures du matin, les grandes pâtisseries seront encore pleines d'un public très élégant. Des patrouilles de soldats grecs et de gendarmes parcourent lentement les rues. Tout est calme et l'on ne se douterait pas que la Grèce vit une des périodes les plus graves de son histoire.




Pièce d'artillerie de campagne en position sur la colline des Muses



SUPRÊME MANIFESTATION DES ANTI-VÉNIZÉLISTES


...Hier soir, dimanche, vers 10 h.1/2, quelques heures après la démission du cabinet Zaïmis et l'annonce du rappel de M. Venizelos par le nouveau roi, alors que les terrasses des cafés regorgeaient plus encore qu'aujourd'hui de consommateurs et que la foule assistait sur les places à des représentations de cinématographe en plein air, les épistrates ont voulu tenter encore une fois de soulever le peuple contre l'Entente. Un cortège qui comprenait, au début, les loustros (cireurs de bottines) d'Athènes et tous les apaches salariés par le baron Schenk, qui triomphèrent dans les journées de décembre, parcourut les rues en chantant la fameuse marche le Fils de l'Aigle et en criant; " Vive l'Allemagne, vive le, kaiser, vive Constantin, à bas le traître Venizelos, à bas la France! " Le long de la rue du Stade, sur la place de la Constitution, ils recrutèrent des adhérents et forcèrent à se joindre à eux, à coups de bâton, les paisibles passants cherchant vainement, dans une promenade nocturne, un peu de fraîcheur. La foule semblait sourde à leurs provocations et les épistrates, qui vers minuit étaient un millier, obligèrent. l'orchestre du Zappeïon à jouer leur marche célébrant Constantin, vainqueur des Français et des Anglais, maltraitèrent quelques vénizélistes rencontrés en chemin, lapidèrent la devanture du journal ententiste Athinai et finirent par se disperser vers une heure du matin sans qu'aucun des braves gendarmes de la police de M. Zaïmis, éprouvât la moindre velléité de mettre fin à ces scènes de désordre qui les faisaient se pâmer d'aise.
Allait-on de nouveau maltraiter les partisans de l'Entente? une nouvelle période de terreur allait-elle commencer? Les Athéniens se le demandaient avec anxiété. Fort heureusement la France avait au Pirée, à la tête de ses troupes, un général d'un rare bon sens, très diplomate et très militaire tout à la fois, le général Regnault, qui commandait auparavant, sur le front du Vardar, le secteur franco-hellénique.
Immédiatement informé de la regrettable manifestation d'Athènes, le général Regnault convoqua en conseil, à l'Hôtel de Ville du Pirée, les chefs des diverses unités débarquées, ainsi que les commandants des cuirassés français mouillés au Pirée. La discussion fut brève et bien vite une décision fut prise ; les troupes alliées allaient la nuit même, partir pour Athènes afin de maintenir l'ordre dans la capitale.
A 4 heures, ce matin, les troupes furent alarmées et vers 6 heures, trois colonnes françaises et russes montèrent vers Athènes. La première, composée du .. e régiment d'infanterie française avec ses services auxiliaires, arriva par la rue Syngros; la seconde, formée par le .. e, d'infanterie française, les. . e et .. e d'artillerie, suivit la ligne du tramway Phalère-Athènes; enfin la troisième colonne, composée d'un régiment russe avec ses services auxiliaires, monta par la route du Pirée et s'arrêta près du Conservatoire. Le général chargé de l'opération établit immédiatement son quartier général à l'Acropole. A 8 heures nos soldats occupaient les positions désignées et toutes les collines dominant la ville étaient garnies de mitrailleuses ou de canons.





Sur l'Acropole : canon de montagne et mitailleuse en position


L'OCCUPATION FRANÇAISE DE L'ACROPOLE

Mardi, 26 juin

Un Athénien, de mes amis à qui je demandais ce matin ce qui se passerait aujourd'hui, me répondit: " Rien du tout c'est mardi et le mardi étant le jour de la chute de Constantinople, est considéré comme néfaste. Constantin vient également d'abdiquer un mardi, aussi le peuple est-il plus persuadé que jamais il ne faut rien tenter ce jour-là. M. Venizelos respectera la tradition et restera donc au Pirée à bord du Jurien de la Gravière où il attend son ministère qui doit arriver ce soir. Vous avez donc le temps d'aller voir vos soldats sur l'Acropole. "
A peine sorti de mon hôtel, je rencontre sur la rue conduisant à la porte d'Adrien, un convoi de muletiers. Il s'avance lentement sous le soleil brûlant d'Athènes. La rue est déserte. Tout le monde fait la sieste au milieu de la journée et seuls, nos poilus affrontent bravement les rayons de Phébus pour que leurs camarades aient la ration de pinard réglementaire.
- Où allez-vous?
- Nous allons ravitailler l'Acropole, me crie un caporal à la face de bronze, portant la Croix de guerre et émerveillé de se trouver enfin dans une vraie ville après des années vécues dans des endroits impossibles, au hasard des campagnes.
Je les suis. Nous voici bientôt en plein campement. Le théâtre de Dyonisos est couvert de tentes de marabouts. A l'ombre de toutes les ruines, sur les marches de marbre des portiques, jusqu'à l'Odéon d' Hérode Atticus, nos poilus dorment, fatigués par la chaleur. Dans leur tenue kaki, ils se confondent avec les tons dorés des marbres antiques. Arrivés ce matin, ils semblent être installés depuis des mois. Les cuisiniers font la soupe entre les vieux murs de l'Odéon d'Hérode Atticus ; les " ravitailleurs de l'Acropole" déposent leur chargement, puis repartent pour le Lycabette, où ils campent entre les cactus géants à l'ombre des pins rabougris.
Tout le long de la balustrade fermant l'entrée de l'Acropole, les chevaux des batteries sont alignés et mangent un foin tout parfumé des fleurs de l'Attique. Baïonnette au canon, deux soldats montent la garde à la porte Beulé. Une corvée qui descend au théâtre de Dyonisos, déchiffre en passant l'inscription: " La France a mis au jour la porte de l'Acropole, les murs, les tours et l'escalier enfouis. 1853. Beulé les a découverts. "
Nos braves poilus se sentent tout de suite chez eux. En regardant les Propylées scintillant au soleil et dressant leurs pylônes brisés dans un ciel d'azur, d'une pureté admirable, un Bourguignon ne peut s'empêcher de me dire: " On croirait que les Boches ont passé par ici, ça aurait besoin d'être rebâti! "
Couchés sur les marches du Parthénon du côté du Temple de Rome, nos soldats dorment, enchantés de trouver un peu d'ombre. Deux d'entre eux liment avec persévérance des morceaux de métal informes dont ils veulent faire des briquets. Tout à côté, entre deux des colonnes géantes du pronaos, sur un socle servant de table, un atelier de photographe amateur a été installé. On tire au soleil des clichés de nos soldats sur l'Acropole et on les lave dans de l'eau fraîche, puisée à la source sacrée dans des musettes de toile.
En s'approchant du mur de Thémistocle, on s'aperçoit que toutes les mesures ont été prises pour que les événements de décembre ne se renouvellent pas. De nombreuses mitrailleuses sont en position entre les tambours des colonnes et les fragments de statues. Dans les brèches du mur Pélasgique, des canons de montagnes sont braqués. Une tente dressée à l'abri d'une citerne turque toute couverte de délicats fragments de chapiteaux antiques, fonctionne comme " central téléphonique " de L'Acropole. Là-bas, du temple de la Victoire Aptère, un clairon sonne gaiement et sur la colline de Philopappos, un camarade lui répond.
Le soleil va se coucher dans une apothéose de lumière dorée. Je redescends les marches des Propylées et je vais voir la nuit tomber du haut du tombeau de Philopappos.
C'est ici le domaine de nos artilleurs. Tout le long de la colline des Muses, les canons de 75 sont alignés, menaçants. La vue est splendide sur l'Acropole, l'Hymette, le Lycabette, la plaine et les montagnes de l'Attique, le golfe Saronique. Nos soldats assis devant leur tente ne se lassent pas d'admirer les teintes merveilleuses du ciel athénien : les mauves, les violets, les jaunes, les roses et là-bas, derrière les montagnes bornant l'horizon, le soleil disparaissant dans des nuages pourpres striés d'or.





Venus d'Oropos (Attique), à bord du yacht royal, Sphactyria, l'ex-roi de Grèce Constantin et sa famille débarquent à Villa San Giovanni (détroit de Messine), le 17 juin


Quai de l'Horloge, au Pirée, le 20 juin :
le général Dousmanis, ex-chef de l'état-major (de profil, au centre),
et le député Dragoumis, ancien ministre des Affaires étrangères (à gauche).
En attendant l'embarquement



RETOUR DE M. VENIZELOS A ATHÈNES

Mercredi 27 juin

C'est aujourd'hui la grande journée. M. Venizelos doit venir à Athènes et, avec ses ministres, prêter serment. Comment les choses se passeront-elles? Hier soir, le bruit courait que des officiers royalistes avaient juré, sur l'Evangile, d'assassiner le Grand Crétois avant son entrée dans la capitale. En présence des difficultés d'ordre moral qui s'opposaient à la venue à Athènes des troupes de la Défense nationale et des régiments crétois avant que M. Venizelos ne soit le nouveau chef du gouvernement, ce sont les Français qui ont été chargés du service d'ordre.
Ce matin, la ville a un aspect d'état de siège. Il y a des mitrailleuses à tous les coins de rue, des patrouilles partout, des petits postes à tous les carrefours. La population est très impressionnée, mais la tenue de nos soldats leur conquiert bien vite l'amitié et l'admiration de tous. Dans chaque quartier on voit des attroupements autour des mitrailleuses; des gamins courent remplir les bidons d'eau fraîche.
Au Pirée, ce sont nos fusiliers marins qui font le service d'ordre. La foule grandit sans cesse; vers 10 heures, un détachement de soldats crétois arrivé de Salonique vient former la haie sur le débarcadère.
Soudain, les applaudissements partent, nourris: c'est l'amiral Coundouriotis qui va dans quelques heures redevenir ministre de la Marine. Il arrive à bord du torpilleur grec Thétis. Puis, une vedette du Jurien de la Gravière, battant pavillon français, glisse rapidement sur la mer et amène M. Venizelos et ses principaux collaborateurs. De tous les bateaux en rade, on applaudit; des centaines de barques cherchent à s'approcher du canot pour voir de plus près celui qui s'exila volontairement d'Athènes pour travailler à sauver l'hellénisme. M. Venizelos salue, souriant avec une expression de bonté qui rayonne de tout son être. Son regard brille d'une joie intense.
La foule applaudit longuement tandis que le maire du Pirée souhaite la bienvenue au chef du Gouvernement provisoire qui va redevenir chef du Gouvernement national. Des autos attendent; M. Venizelos et les ministres y prennent place et, tandis que les acclamations redoublent et que les troupes présentent les armes, le cortège part à toute vitesse vers Athènes.
Je suis dans la cinquième voiture. Après les Crétois, ce sont nos fusiliers marins, puis nos cavaliers et enfin nos fantassins qui font la haie jusqu'à la capitale. Le long de la route, nos soldats immobiles présentent les armes et tout le peuple, hommes, femmes et enfants, acclame Venizelos. C'est une rentrée triomphale. En ville, les troupes françaises sont plus nombreuses encore; elles forment un double cordon jaune se détachant sur la blancheur de la route.
Nous voici au Palais Royal. L'auto du président du Conseil entre dans les jardins royaux. Il est 11 heures du matin. S. M. le roi Alexandre, en grande tenue de général, se tient dans la salle du trône ayant auprès de lui son aide de camp, le capitaine Vassos, et M. Zaïmis, président du Conseil démissionnaire. M. Venizelos prête serment le premier; M. Zaïmis signe le procès-verbal et se retire; puis les autres nouveaux ministres prêtent serment à leur tour.
A 11 h. 20, M. Venizelos sort du Palais, monte en auto et au milieu des " zitos" de la foule, maintenue par nos soldats, se rend à l'hôtel de la Grande-Bretagne où il séjournera jusqu'à ce que sa maison, saccagée, pendant les journées de décembre, soit de nouveau habitable.
Devant l'hôtel, la foule a enfoncé les cordons; elle augmente sans cesse et réclame à grands cris Venizelos. Quand celui-ci paraît au balcon, c'est du délire.
A déjeuner, dans les salons de l'hôtel, tout le monde est rayonnant.. La matinée s'est passée sans le moindre incident. Pas un coup de feu n'a été tiré par nos soldats depuis leur débarquement. Pas une arrestation n'a été faite aujourd'hui. Pas un cri hostile n'a été poussé. Athènes respire enfin. La période de terreur n'est plus qu'un horrible souvenir. Après le déjeuner, au café, M. Venizelos, avec sa simplicité démocratique, s'entretient avec chacun. Il veut bien, en. compagnie du général Regnault, commandant en chef des troupes de débarquement, se laisser photographier pour L'Illustration.
Le premier conseil des Ministres, commencé à 5 h. 1/2, est suspendu quand le régiment crétois arrivé de Salonique défile devant l'hôtel de la Grande-Bretagne avant de prendre ses cantonnements en ville. Ces soldats coiffés du casque de guerre français, à l'allure martiale, enthousiasment Athènes qui leur fait fête. Derrière eux, une manifestation monstre s'organise, instantanément et suit la troupe. Elle acclame M. Venizelos à grands cris. Celui-ci ne refuse plus de parler. D'un geste, il apaise la foule et lui impose le silence. Ce n'est plus l'apôtre, c'est le tribun, c'est le chef de Gouvernement qui va exposer son programme au peuple athénien. Le télégraphe vous a transmis le texte de son magnifique discours, auquel ces Athéniens qui, jusqu'à hier, tremblaient, à l'idée de se battre, corrompus par l'or boche et l'influence royale, aujourd'hui délivré de l'emprise néfaste des Gounaris, Dousmanis et Streit, entraînés par la foi de l'orateur, répondirent d'une seule voix: " Nous viendrons tous, nous nous battrons tous; appelle nous, nous serons 400.000! "
Jeudi, 28 juin

Le calme règne partout. Les.ministres ont pris ce matin possession de leurs ministères sans incident. Certes, ni la France, ni la Grèce libérale ne veulent de représailles pour les journées sanglantes de décembre, mais les coupables seront déférés aux tribunaux et jugés impartialement. Il ne faut pas que les crimes demeurent impunis. La presse tout entière fait un accueil chaleureux au nouveau gouvernement qui va travailler à relever la Grèce et à réorganiser son armée. Même les journaux qui jusqu'à hier étaient germanophiles déclarent aujourd'hui que tous lès véritables patriotes grecs doivent se ranger aux côtés de M. Venizelos, pour accomplir les grandes choses qu'il demandera au pays et réaliser l'union nationale.





Venant de Salonique, Mr Venizelos rentre au Pirée à bord du contre-torpilleur grec Sphendoni.



SOUVENIRS DES JOURNÉES DE DÉCEMBRE

Samedi, 30 juin

Ce matin, je suis allé voir l'appartement de M. Venizelos, qui, en décembre dernier, fut saccagé et où il va se réinstaller dès que les travaux de nettoyage et de restauration auront été effectués. Le cabinet de travail, la salle à manger, la chambre à coucher du Grand Crétois ont exactement le même aspect que la villa de Foggazzaro saccagée par les Hongrois que je visitais l'an dernier lors de l'offensive autrichienne du Trentin. Les cadres sont brisés, toutes les photographies ou les peintures représentant M. Venizelos ont les yeux crevés. A terre, livres, journaux, vêtements sont épars. Les tiroirs des meubles sont ouverts et vides. Tout ce qui avait quelque valeur a été pillé.
Des numéros de L'Illustration traînent sur le plancher et des pages en couleurs de Flameng sont éparses sur une table de la chambre à coucher. Rien n'a été respecté. Toute la vie privée de l'illustre homme d'Etat est éparse là, étalée à tous les regards. Les fenêtres sont brisées par la mitraille, les mûrs criblés de trous faits par les balles. Tout est recouvert de poussière et de platras tombés des parois ou des plafonds.
On reste d'ailleurs étonné par la simplicité toute démocratique de la demeure de celui qui fut pendant six ans président du Conseil: aucun luxe, à peine de l'aisance. Certes l'honnêteté scrupuleuse du chef des libéraux contraste fort avec l'attitude des chefs adverses qui ont pillé le trésor.
Cet après-midi, à 6 heures, une prise d'armes a eu lieu au Stade d'Athènes pour la remise des décorations à des officiers et soldats qui se sont distingués lors de l'offensive de mai sur le front du Vardar. Dans cette immense arène, au pied de la colline broussailleuse d'où, le 1er décembre, les mitrailleuses des royalistes, fauchèrent nos marins arrivant , sur la hauteur de Philopappos, la cérémonie eut un caractère très solennel.
Le général Regnault remit les décorations aux acclamations de la foule; puis les troupes défilèrent à une allure et avec un alignement impeccables.
Quand le drapeau tricolore flottant à la brise marine passa sous les colonnes du portique, les cris de " Vive la France! Zito Gallia! " éclatèrent de tous côtés. Puis, musique et clairons en tête, nos soldats remontèrent à l'Acropole, accompagnés par une foule enthousiaste.



LES PIERRES DE L' " ANATHÈME "

Dimanche, 1er juillet

Ce matin, en partant pour le Champ de Mars où allait avoir lieu la prestation de serment de fidélité au roi Alexandre des troupes de la garnison d' Athènes et des régiments vénizélistes venus, ces jours derniers, de Salonique, je n'arrivais pas à faire comprendre au cocher le but de ma course. En désespoir de cause je lui lançai: " To anathemo Venizelos! " (A l'anathème contre Venizelos.)
Il me regarda étonné, se mit à rire ainsi que les badauds assistant, à la scène: Ce grotesque tas de pierres jetées en anathème à celui qui est de nouveau chef du gouvernement paraissait déjà de l'histoire ancienne, - le résultat d'une folie collective, d'un égarement général. Les Grecs en rient maintenant à moins qu'ils ne rougissent en songeant à quel degré de servitude étaient tombés le clergé et le peuple grecs.
Le 12 décembre (vieux style) dès midi, les cloches de la capitale s'étaient -mises à sonner, appelant le peuple à la cérémonie organisée par des repris de justice notoires.
La ligue des épistrates obligea aussitôt les commerçants et les tenanciers d'établissements publics à fermer boutique et à se rendre au Champ de Mars. La police notait soigneusement les abstentions. Les soldats de la garnison avaient été invités à aller jeter leur caillou.
Voyant que, malgré tout, la foule ne serait pas assez nombreuse pour élever, avec les pierres jetées, un anathème d'une certaine importance, les épistrates amenèrent des charrettes pleines de pierres, couvertes d'inscriptions flétrissant " le traître ".
Un marin apporta un mannequin représentant M. Venizelos et le plaça à l'endroit où la foule devait jeter les pierres d'anathème.
Le vin d'Hymette coulait à flots, offert gratuitement par la propagande allemande.
Tout à coup apparurent, au milieu de cette foule avinée et vociférante, Sa Béatitude le métropolite Théoclitos et Leurs Grandeurs les membres du Synode. Le métropolite d'une voix forte s'écria: " Contre Eleuthère Venizelos, qui arrête des prélats et conspire contre la royauté, que soit l'anathème! "
Tous les subventionnés de l'Allemagne et ceux qu'ils avaient entraînés jetèrent alors leurs pierres en chantant la marche royale. Mais, le lendemain matin, ce monument, digne du moyen-âge, était couvert de fleurs blanches déposées pendant la nuit par des jeunes filles écoeurées du spectacle de la veille.




La prestation de serment au roi Alexandre, sur le champs de Mars : Le général Miliotis Comminos, commandant le 1er corps d'armée, invite les troupes royalistes et vénizélistes, à oublier le passé et à travailler en commun pour la grandeur de la Grèce régénérée.


RÉCONCILIATION DES DEUX ARMÉES GRECQUES


Six mois se sont écoulés depuis lors et, aujourd'hui, c'est sur cette même place que vénizélistes et royalistes, sacrifiant leurs inimitiés et leurs haines sur l'autel de la patrie, vont jurer fidélité au nouveau roi constitutionnel que les puissances protectrices viennent de placer sur le trône de Grèce. Unis dans un idéal commun, officiers et soldats, au Péloponèse comme à Salonique, à Athènes comme à Patras, vont proclamer la fusion des deux armées.
Sous un ciel incendié de soleil, les troupes forment un immense carré au centre duquel se trouve l'évêque de Troade, entouré des aumôniers des divers régiments, et ayant à droite et à gauche les drapeaux des 7e et 34e régiments et leur garde d'honneur. Les soldats du détachement de la Défense nationale portent le casque de guerre français, et le masque à gaz asphyxiants. Il est amusant de voir avec quelle fierté ils conservent la boîte de fer grisâtre contenant ce masque. Dans les rues, les patrouilles ne la quittent pas et j'en rencontrais cette nuit qui faisaient une ronde sur la grande rue du Stade avec tout leur attirail de guerre. C'est pour eux la preuve qu'ils sont allés au feu, qu'ils se sont battus pour la bonne cause. Plusieurs portent fièrement la Croix de guerre française.
Vers 9 heures, la .oule, difficilement maintenue par des cordons de gendarmerie, acclame M. Venizelos, ministre de la Guerre, qui vient recevoir le serment des troupes, au nom du roi. Sur un ordre, tous les soldats se découvrent. L'évêque de Troade dit des prières pour le roi Alexandre et l'armée grecque puis, la dextre levée vers le ciel il prononce une à une les paroles sacramentelles. Généraux, officiers et soldats, royalistes et vénizélistes, tête nue, jurent ensemble fidélité au drapeau. Puis, le général Miliotis Comninos, ancien élève de l'Ecole militaire de Saumur, ex-ministre de la Guerre du gouvernement national et aujourd'hui commandant du premier corps d'armée, parle à ses soldats. Il rappelle l'exemple des héros des Thermopyles:
" Pour accomplir entièrement notre mission, nous devons oublier un passé récent. Unis, la main dans la main, nous devons aller là où le devoir et la patrie nous appellent pour sauver l'honneur de la race. Il est indispensable que nos troupes contribuent à la victoire et au triomphe des alliés.
" Deux divisions représentant l'hellénisme se battent héroïquement au front. Le premier corps d'armée marchera sur leurs traces et ce sera pour son chef la satisfaction suprême que de pouvoir lui distribuer, un jour des croix de guerre sur le champ de bataille. "
Après avoir longuement acclamé la Grèce et ses alliés, les troupes défilent devant M. Venizelos. Les régiments royalistes passent dans un alignement parfait, puis viennent les élèves de l'Ecole des Evelpides, les Saint-Cyriens grecs, tout pimpants dans leur coquet uniforme. La plupart des officiers royalistes portent encore la casquette allemande qui vient d'être proscrite par le ministre de la Guerre.
Enfin, le régiment crétois de là Défense nationale défile à son tour: Ce n'est plus 1a parade. Ce sont des soldats bronzés par le soleil, très bien équipés à la française, qui passent devant leur grand chef, le regardant dans les yeux d'un air loyal, et viril. Eux n'ont rien à se reprocher; ils ne sont pas des amis de la dernière heure; ils ont quitté leur île pour aller se battre au moment où Venizelos était le proscrit abhorré. Ils marchent aujourd'hui fièrement devant lui, comme devant un ami que l'on respecte et que l'on aime.
Le défilé terminé, le détachement vénizéliste traverse la ville dans un enthousiasme indescriptible. La grande rue du Stade est couverte d'une foule si dense que les soldats ont peine à se frayer un chemin. Tout Athènes acclame ces Crétois à l'allure guerrière. Le peuple les regarde fièrement. On lui avait, pendant si longtemps, répété que l'Allemagne était invincible, qu'il était fou de songer à lutter contre les empires centraux, que d'ailleurs l'armée de la Défense nationale n'existait que dans l'imagination de Vénizelos ! C'est pour lui une véritable révélation de voir passer ces magnifiques soldats, ces Grecs qui, dans la dernière offensive, ont battu les Bulgares. Au passage des vénizélistes, Athènes s'exalte quinze jours à peine se sont écoulés depuis l'abdication de Constantin !
A la cathédrale, une messe funèbre est célébrée pour les officiers et soldats de la Défense nationale tombés sur les champs de bataille macédoniens. Après les prières pour les morts et une émouvante oraison funèbre prononcée par le député de l'Attique, M. Lagopatis, le général Regnault prend à son tour la parole et parle de ces vaillants qui, il y a quelques semaines, sont tombés en Macédoine en combattant sous ses ordres pour l'honneur de l'armée et de la nation grecque: " Ils étaient de ceux, dit-il, qui croient que la civilisation qui a eu pour berceau la Grèce ne doit pas reculer, ni se soumettre à l'odieuse Kultur... ".
Malgré la sainteté du lieu, les applaudissements éclatent à chaque phrase.





A Athènes, le 4 juillet, dans un salon de l'hôtel de Grande-Bretagne, après le déjeuner offert par M.Jonnart au général Sarrail
de gauche à droite : général Regnault, général Sarrail, général Braquet (debout), Amiral de Gueydon, M.Jonnart



LE GÉNÉRAL SARRAIL A ATHÈNES

Mercredi, 4 juillet

La gare du chemin de fer de Larissa a, ce matin, une parure de fête. Des drapeaux partout; le tricolore français se mêle aux soies bleues et blanches; le sol est couvert de rameaux de laurier; il y a de la joie dans l'air.
Sur le quai, en attendant l'arrivée du général Sarrail, officiers français et grecs s'entretiennent avec animation. Jamais Athènes n'a vu tant d'uniformes français. Autour du général Regnault; commandant en chef des troupes de débarquement, je ne compte pas moins de huit autres généraux. Dans le salon d'honneur, M. Venizelos s'entretient longuement avec M. Jonnart.
Enfin le train amenant le chef des armées d'Orient entre en gare, aux acclamations de la foule.
Les présentations faites, M.Zeroos, président de la commission du peuple, salue le généra Sarrail au nom d'Athènes et lui remet une couronne de laurIer: " Que ce laurier du sol d'Attique gui couronna déjà tant de têtes généreuses et immortelles orne aussi, lui dit-il, votre glorieux front comme signe de votre bravoure et de notre reconnaissance. La Grèce, s'appuyant sur la France, entre enfin aujourd'hui dans la voie du devoir ".
Toute la journée est occupée par des conférences. Vers 5 heures, le général Sarrail va s'inscrire au palais, salué par les evzones de la garde royale, portant l'élégante fustanelle; puis il fit une rapide visite aux monuments d'Athènes.
Il veut voir ses soldats campés au théâtre de Dyonisos et monte sur l'Acropole où il retrouve, instalIés entre les blocs de marbre, ses mitrailleurs et ses canonniers.
La capitale grecque, le soir, est illuminée pour fêter le chef des Armées alliées au quel toute la presse consacre des articles élogieux, car, dit-elle, " il s'est battu pour Salonique grecque comme il s'est battu en 1914 pour Verdun français .
M. Venizelos offre, en l'honneur de M. Jonnart, un grand dîner auquel assistent le général Sarrail, qui va regagner, cette nuit même, Salonique, et toutes les personnalités françaises actuellement a Athènes.
Au dessert, des toasts sont échangés entre MM. Venizelos et Jonnart : " Ceux, dit notamment le président du Conseil, qui avaient eu la criminelle pensée d'éteindre, dans les âmes grecques, la flamme de l'idéal, ont tout fait pour supprimer le cuIte de ce qui est français ; mais ce culte continua d'être pratiqué dans les inaccessibles profondeurs des cœurs. Maintenant les autels seront rétablis et le culte pourra être repris au grand jour. Le peuple grec se sentira meilleur. Il retrouvera le plein sens du sentiment de l'honneur et du devoir. Il remplira avec ardeur ses obligations, principalement celles de son alliance envers l'héroïque nation serbe et il sauvegardera en même temps ses propres intérêts. "





Juin 1917