"...Vers 2 heures (le 8 août) on vit les premiers pelotons descendre à travers les buissons de la rive droite. Les basses eaux permettaient le passage à gué. Avec de l'eau jusqu'à la poitrine, le fusil levé dans le geste de la fantasia arabe, les soldats criaient et, sous les obus de l'ennemi, s'efforçaient de se dépasser pour atteindre les premiers l'autre rive..." Corriere della Sera


(PAR LETTRE DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Zone de guerre, 11 août 1916.

Une toute nouvelle phase de la guerre austro-italienne vient de commencer par l'offensive du Bas-Isonzo, qui a donné Gorizia à nos alliés. Pour la première fois depuis le commencement de la guerre, les armées du général Cadorna sont montées à l'assaut après un bombardement suffisant, avec le sentiment d'avoir derrière elles une artillerie supérieure à celle de l'adversaire. La grande leçon qui se dégage du dernier succès des armées italiennes est celle-ci : munie d'une artillerie de premier ordre, dont de nombreuses pièces de gros et de moyen calibres sortant des usines françaises, l'armée italienne est capable de renverser les obstacles accumulés par l'ennemi et par la nature qui, sur tout le front italien, semble complice de l'état-major de François-Joseph. Depuis un an, sur tous les secteurs du Stelvio à la mer, j'avais entendu les mêmes plaintes: « Nous n'avons pas assez d'artillerie; pour une batterie que nous mettons en position, l'ennemi en apporte quatre. il est impossible, même aux troupes les plus aguerries, de prendre d'assaut des lignes autrichiennes lorsque notre bombardement ne suffit pas même à bouleverser la zone de fils de fer barbelés. » L'Illustration, a dit quel travail énorme il avait accompli pendant la période de neutralité et depuis, réorganisant complètement l'armée italienne et en faisant un puissant instrument de guerre. Il m'est impossible - la censure ne me le permettrait pas - d'écrire actuellement contre quels obstacles il eut à lutter, combien ses réformes ont été combattues par ceux mêmes qui auraient dû collaborer avec lui à la constitution de réserves de matériel et d'artillerie telles qu'en exige une guerre moderne. Improvisant des divisions, organisant en dix jours la cinquième armée qui, sur le front du Trentin, réussit à repousser l'ennemi presque partout jusqu'aux lignes qu'il occupait avant l'offensive de mai, le général Cadorna ne pouvait pourtant pas improviser une artillerie assez nombreuse et assez puissante pour renverser tous les obstacles accumulés par l'ennemi pourvu de gros canons en nombre étonnant. Il fallut du temps. Au printemps dernier, il semblait que l'on allait pouvoir passer à l'offensive sur l'Isonzo quand les Autrichiens, tranquillisés par la relative apathie des Russes, apportèrent sur le front du Trentin des masses considérables de grosse artillerie et enfoncèrent le front italien sur le plateau des Sette Comuni. La contre-offensive italienne fut brillante; mais, souvent, des officiers supérieurs me déclarèrent: « Si nous avions autant d'artillerie que l'adversaire, nous aurions déjà pris la position. » Un jour, au sommet d'une des montagnes au Sud de Val Posina, je vis arriver des caisses portant en français l'inscription suivante : « Bombes de 240 pour canon de tranchée. » Le général avec lequel je visitais les travaux de défense me dit en me les montrant: « Voilà ce qui nous donnera la victoire. » Il a eu raison: les communiqués du général Cadorna reconnaissent que c'est à ces terribles engins qu'est dû en grande partie le succès. L'ennemi fut d'ailleurs surpris par la violence de l'offensive de nos alliés. Il croyait avoir, par l'action du Trentin, rendu impossible une attaque en masse des lignes de l'Isonzo. Cadorna a prouvé qu'il n'avait pas renoncé à son plan initial de considérer Gorizia comme le but le plus important à atteindre actuellement. La préparation de l'offensive d'aujourd'hui fut lente et minutieuse. Rien ne devait être laissé au hasard, rien ne devait permettre à l'ennemi de se rendre compte des mouvements qui allaient avoir lieu. Des routes masquées par les arbres furent créées, des abris ménagés au flanc des collines. Enfin, le 6 août, à 7 heures du matin, l'action s'engagea par un bombardement intense de Plava à Monfalcone. A l'extrémité droite des lignes italiennes, la lutte fut acharnée; nos alliés, qui s'étaient emparés des cotes 85 et 121, où ils firent plusieurs milliers de prisonniers, durent se retirer devant les explosions de bombes contenant des gaz asphyxiants dont les Autrichiens arrosèrent les ouvrages conquis. Ce n'était là qu'une action démonstrative. Le grand coup fut porté contre les deux premiers piliers de la défense de Gorizia: le mont Sabotino, qui était la plus forte position restant aux Autrichiens sur la rive gauche de l'Isonzo, et le mont Saint-Michel, dominant la ville au Sud-Ouest et formant la plus puissante défense du plateau rocheux du Carso. Les obus et les bombes avaient bouleversé tous les ouvrages ennemis. L'action fut d'une violence terrible et, malgré toutes les contre-attaques, les Italiens réussirent à s'emparer de ces deux hauteurs, faisant des milliers de Hongrois prisonniers et un énorme butin. Podgora, Sabotino, Saint-Michel tombés, la route de Gorizia était ouverte. Nos alliés se rendirent maîtres de la tête de pont où l'ennemi avait accumulé les obstacles les plus divers, et où, masquées dans des cavernes aux flancs de la colline, les mitrailleuses balayaient les assaillants. Mais l'enthousiasme était si grand parmi les troupes, depuis un an dans les tranchées en face de Gorizia, que rien n'arrêta les bersagliers dans leurs assauts. La ville, dont on voyait les maisons blanches cachées dans la verdure et qui semblait, depuis les tranchées du Sabotino ou du Saint-Michel, le paradis terrestre, devenait de plus en plus proche. L'ennemi, désorienté par la violence de l'attaque, n'eut pas le temps de faire jouer complètement les mines des ponts de l'Isonzo, dont il essaya d'interdire l'accès aux premières patrouilles par un tir de barrage. On attendait le passage du gros des troupes italiennes au Nord: il se produisit au Sud, entre San Andrea et Mainizza. Les régiments des brigades Casale et Pavia franchirent à gué le fleuve, et les premiers détachements italiens pénétrèrent, le 8 août, entre 6 et 7 heures du soir, dans la ville convoitée depuis si longtemps.


   
Le pont du chemin de fer sur l'Isonzo, dont une arche fut coupée par les Autrichiens, le 8 août.
 
Soldats et blessés autrichiens sortent, pour se rendre, des maisons où ils s'étaient cachés.
 
DANS GORIZIA « REDENTE » (PAR DÉPÊCHE)

Gorizia, 13 août.
Depuis Cormons, la route de Gorizia prend une animation toute particulière. C'est une succession de camions allant à la première ligne et d'automobiles de la Croix-Rouge rentrant avec leur chargement de blessés. Nous dépassons les premières maisons détruites par les obus autrichiens: dans les ruines, les soldats italiens se sont fait des abris. Les lignes de tranchées sont abandonnées; les troupes qui les occupaient ont passé l'Isonzo. Nous voici dans ce qui fut le joli village de Lucinico. Ici, la destruction est complète. Un volontaire, originaire de Lucinico, qui s'engagea au commencement de la guerre dans l'armée italienne, vient d'arriver avec sa compagnie et cherche en vain la maison paternelle; à peine réussit-il à découvrir la rue où elle se trouvait. Le village n'est plus qu'un amoncellement informe de pierres et de briques avec, de loin en loin, un mur branlant que des soldats du génie abattent pour éviter tout accident. Jamais, je n'ai vu quelque chose de semblable sauf l'an dernier, à Avezzaro, où un tremblement de terre avait anéanti la retite ville des Abruzes sans épargner une maison. Comme destruction, Lucinico n'a rien à envier à Dompierre. A peine sortons-nous des ruines que nous nous trouvons en plein champ de bataille. Podgora se dresse, rouge, bouleversé, dépouillé de toute végétation. Sur ses flancs bruns, les tranchées italiennes et autrichiennes se succèdent, tantôt parallèles, tantôt montant en zigzag. Du pied de Podgora à l'Isonzo, ce n'est qu'un grouillement de tranchées d'acheminements, de couloirs, avec des zones d'une étendue énorme de fils de fer barbelés. L'avalanche de grenades, d'obus et principalement de bombes a détruit tout ce qui pouvait servir de passage aux troupes italiennes. Actuellement, la région est déserte; seuls des territoriaux sont occupés à ramasser le butin et à ensevelir les morts qui jonchent encore le terrain. On sent, en s'approchant des deux ponts situés en face de Gorizia, que le combat a dû être désespéré dans les derniers ouvrages défendant les têtes de pont; mais la joie de sortir des tranchées devant Podgora où ils étaient depuis quatorze mois pour atteindre Gorizia et ses jardins était une attraction trop forte pour les fantassins du général Cadorna: ils ont surmonté tous les obstacles. Hier, les Autrichiens bombardaient énergiquement le pont en fer, celui du chemin de fer ayant perdu une de ses arches et étant momentanément inutilisable. Néanmoins, les batteries italiennes passèrent au galop dans un tourbillon de poussière. Les soldats du génie réparaient en même temps les trous du tablier du pont, et si bien que tout le monde passa. Aujourd'hui, mon auto traverse le pont sans que l'ennemi daigne envoyer un shrapnel. En entrant dans Gorizia par la rue des Lions, on comprend avec quelle rage les Hongrois qui défendaient la ville ont dû chercher à retarder l'entrée de la cavalerie italienne. De nombreux cadavres de chevaux gisent çà et là, en plein champ, au bord du chemin. L'odeur infecte des corps en putréfaction s'échappe des débris des barricades établies en hâte dans les villas des faubourgs criblées de projectiles. Cette dernière ligne de combat passée, on entre dans la ville charmante qui a très peu souffert du bombardement. Les boulevards sont superbes, très larges, plantés de grands arbres, bordés de maisons blanches très propres et très coquettes avec leurs jardinets fleuris. La Nice autrichienne avec ses palmiers, sa végétation luxuriante devait tenter les gros bourgeois de Vienne qui y venaient chercher le soleil pendant les longs mois d'hiver. Beaucoup de maisons sont fermées; beaucoup d'entre elles portent des traces d'obus; mais avec le va-et-vient des troupes, Gorizia sous le gai soleil de cette belle matinée de dimanche d'été n'a pas du tout l'aspect d'une ville morte. Le grand café du Corso François-Joseph, depuis hier Corso Vittorio Emanuele, est ouvert. Officiers et soldats italiens s'y rafraîchissent aux tables, devant lesquelles, il y a quelques jours encore, s'asseyaient les officiers hongrois. Après quatorze mois de tranchées à Podgora ou à Podsabotino, quel étonnement de s'asseoir sur des chaises de velours dans un local luxueux, avec de grandes glaces et des colonnes de marbre ! Dans les rues du centre, plus populaires, les magasins sont ouverts. Les ménagères sont ravies d'aller à la boucherie sans avoir besoin de carte de viande et sans plus observer les jours maigres. On n'a pas du tout l'impression de se trouver dans une ville autrichienne. Tous les habitants parlent l'italien ou plutôt le patois si pittoresque de la Vénétie. Les types sont les mêmes que ceux de Frioul. A l'hôtel de ville où se sont réfugiés de nombreux malheureux dont les maisons furent bombardées, des distributions gratuites de pain se font très régulièrement et depuis bien longtemps on n'avait pas vu telle abondance. Je viens de voir le secrétaire communal entouré de toute une armée d'employés, de volontaires s'employant à aider et à soulager les souffrances des 8.000 à 9.000 habitants que compte encore la ville. Les Autrichiens se croyaient certains de repousser l'assaut italien et les agents impériaux préparaient des réjouissances pour célébrer, le 18 août, l'anniversaire de François-Joseph. Aussi, n'ont-ils pas eu le temps d'emporter avec eux ce que contenaient leurs dépôts. Le canon tonne sans cesse. A chaque instant un obus tombe sur Gorizia et fait de nouvelles victimes. Les Autrichiens avaient déclaré, en s'en allant: " Pendant deux jours, nous ne tirerons pas; vous aurez le temps de vous mettre à l'abri; puis, nous commencerons le bombardement. " Deux jours sont passés et le bombardement a commencé, surtout sur le quartier du château qui domine la ville et sur lequel va être replacé le lion de Venise que les Autrichiens avaient enlevé et relégué au musée municipal. Cependant, la ville reprend sa vie normale. L'eau potable dont les Hongrois avaient coupé les canalisations avant leur retraite arrive de nouveau et partout. La poste civile va s'ouvrir. Tous les services publics s'organisent avec une rapidité merveilleuse. J'ai assisté, ce matin, à la scène touchante de la remise magnifique d'un drapeau Italien par une délégation. Le canon semblait redoubler de violence. Dans les rues c'était le grondement sourd de chariots de ravitaillement, les cris des convoyeurs, le trot régulier des patrouilles de lanciers au drapeau noir. Dans la salle principale de l'hôtel de ville, la foule était accourue, entourant un groupe d'officiers que dominait le commandant de la place, un homme superbe, type magnifique du soldat latin. Devant lui, se tenaient les représentants de la délégation. Un conseiller municipal de Trieste qui avait réussi à s'enfuir, était également venu apporter à la ville délivrée le salut de la ville qui attend encore. Le colonel, au milieu du silence troublé seulement par les bruits de la guerre, prit la parole: - Je reçois en ce moment solennel, dit-il, le glorieux drapeau, comme commandant de la première garnison italienne de Gorizia, ville martyre aujourd'hui délivrée, et ne puis que vous confirmer, habitants de Gorizia, que nous tous, qui appartenons à l'armée italienne, nous jurons de rester ici et de défendre la ville jusqu à la mort. De génération en génération, ce drapeau restera parmi vous, entouré de la vénération de tous. Je ne suis pas orateur, je suis soldat et vous invite seulement à crier: "Vive la nouvelle Italie! Vive Gorizia redente! Vive notre roi Victor-Emmanuel le redempteur! " Des acclamations enthousiastes s'élevèrent et se prolongèrent longtemps. Le moment était poignant; on sentait combien ces gens étaient heureux de pouvoir crier " Vive l'Italie " sans risquer le gibet; puis le silence se fit et, en pleurant de joie, hommes et femmes défilèrent devant l'emblème sacré qu'ils baisèrent pieusement. En quittant la ville, les Autrichiens, qui espèrent encore y rentrer, ont laissé bon nombre d'espions. Je viens de voir un grand drapeau noir qu'un individu monté au sommet d'un arbre agitait pour indiquer aux artilleurs entourant Tivoli la situation des batteries italiennes. Une de ces dernières n'avait pas encore ouvert le feu hier soir qu'elle était déjà bombardée par l'ennemi; on s'aperçut que le signal était donné d'une maison voisine au moyen d'un feu de lumières. Nos alliés préparent maintenant la conquête des positions dominant la ville, le Monte San Gabriele, le Monte San Daniele, le Monte Santo, le Monte San Marco, qui sont formidablement fortifiés. Mais l'enthousiasme est si grand parmi les troupes italiennes que l'on peut s'attendre à de nouveaux succès. Au moment où je vous télégraphie, des batteries de renfort passent au galop se dirigeant vers les premières lignes, et les troupes coiffées du casque de guerre s'en vont les rejoindre et regardent avec admiration la ville, au cachet si joliment italien, qu'elles viennent de conquérir avec tant de bravoure.


   
Le lion de Saintt-Marc, que les Autrichiens avaient enlevé de la porte du Château où il va être replacé
 
Avenue François-Joseph, les carabiniers interrogent les passants et font ouvrir les magasins
 




La cavalerie italienne devant le Palais du Commandement autrichien, le matin du 9 août





Août 1916