RESUME DES OPERATIONS, EN 1914 ET 1915 SUR LES THEATRES RUSSE, SERBE ET TURC






SUR LE FRONT RUSSE EN 1914

Au seuil de l'année 1916, où nous arrivons, le lecteur trouvera bon que, pour donner aux opérations leur physionomie complète, nous jetions un rapide coup d'oeil sur les autres principaux théâtres d'action.
Et d'abord le front russe, pour souligner, comme il convient, la fidélité du tzar à la parole donnée et l'aide secourable que son armée nous a procurée au début des hostilités.
D'après leur plan de concentration, nos alliés de l'est avaient constitué, sous les ordres du grand-duc Nicolas, général en chef, deux groupements : l'un entre le Niemen et la Vistule, l'autre en Galicie.
Celui du nord comprenait deux armées qui allaient bientôt, dans le mouvement en avant, se trouver séparées par la région des lacs de Mazurie et par les marais de la Narew.
L'armée du nord est aux ordres du général Rennenkampf qui, partant de Vilna, doit marcher dans la direction de Koenigsberg; celle du sud, commandée par le général Samsonoff, s'avancera de Varsovie pour opérer, sur l'Alle, sa jonction avec la première. Ainsi, Rennenkampf se dirigera de l'est à l'ouest en longeant le nord de la région des lacs, tandis que Samsonoff passera à l'ouest de cette région en progressant du sud au nord.
En Galicie, les armées russes, que commandent Rousski et Broussiloff, observent, au début, une attitude défensive devant les trois armées autrichiennes qui menacent la Pologne.
Dès le 15 août 1914, et sans attendre que leur concentration soit terminée, les armées du groupement nord envahissent la Prusse orientale. Cinq jours après, le général Rennenkampf rencontre et bat, près de Gumbinnen, trois corps d'armée allemands.
Cette irruption en pays ennemis, dans des conditions de préparation aussi précaire, a été appréciée diversement et généralement de façon défavorable par les historiens. Les uns ont estimé que cette opération s'est effectuée contre toute vraisemblance, d'autres qu'elle ne répondait à aucun but intéressant le front russe. Enfin, le général Tcherbatchew, représentant du chef suprême des armées russes auprès des gouvernements et du haut commandement alliés, s'exprime ainsi dans l'un de ses rapports: " L'offensive de la 1re et de la 2eme armée russes en Prusse orientale, sans parcs d'artillerie, sans ambulances, sans trains d'équipage, avant que la concentration ne fut achevée, porte nettement le caractère d'un sacrifice.. "
Ce fut un sacrifice, en effet, mais aussi et surtout l'exécution fidèle de la parole donnée par le tzar au général Dubail, au cours de sa mission en Russie de 1911. Ce général avait été chargé de demander au souverain d'avancer l'heure de l'offensive de son armée qui ne devait être prête que le 23eme jour, mesure indispensable, en vérité, pour empêcher l'Allemagne d'écraser la France, toutes forces réunies, avec l'espoir de se retourner ensuite dans les mêmes conditions sur son ennemi de l'est.
En attaquant le 15e jour, sans être prête et simplement par dévouement à la cause commune, l'armée russe a non seulement fixé sur place les troupes allemandes de couverture, mais elle a de plus obligé l'ennemi à dégarnir son front de Belgique pour défendre ses frontières orientales.

Défenses russes au lac de Mazurie et dans Lemberg
Nous pouvons associer la Russie et la Belgique dans le même sentiment de reconnaissance : leur intervention dévouée a grandement préparé la faillite du plan allemand en nous permettant de dominer une situation, que l'avance prise sur nous par les Allemands au point de vue de la préparation à la guerre, allait rendre des plus périlleuse.
Et si l'on doit maudire la révolution russe, qui a mis le pays dans un état lamentable de déchéance économique et social et qui a été la cause certaine de la prolongation de la guerre avec son effroyable cortège de deuils et de ruines, il faut d'autant plus rendre hommage à la fidélité et au dévouement de la Russie de 1914 et de son gouvernement.
Sous la poussée de Rennenkampf et la menace de Samsonoff, la 8eme armée allemande reculait sur la Vistule, quand le général Hindenbourg, avec le général Ludendorff comme chef d'état-major, fut placé à la tête de cette armée de Mazurie. Ce choix était basé sur la connaissance approfondie de la région que possédait Hindenbourg.
Le premier soin du nouveau commandant d'armée est d'arrêter le mouvement de retraite, qui avait motivé la disgrâce de son prédécesseur; puis il songe à mettre à profit la situation des deux armées russes séparées par toute la région des lacs et dans l'impossibilité absolue de se porter mutuellement secours en temps utile.

Ne laissant qu'un rideau de troupes (cavalerie et landwehr) devant Rennenkampf, d'ailleurs inerte, il se porte avec le gros de ses forces, sur l'armée de Samsonoff, qui se laisse imprudemment envelopper dans les plaines à l'ouest d'Ortelsbourg : sur les quatre corps russes, un seul parvient à s'échapper; Samsonoff est tué et les Allemands font ainsi 90.000 prisonniers. Hindenbourg a dénommé cette lutte de quatre jours (26 au 31 août) bataille de Tannenberg, moins pour avoir eu pendant quelque temps son poste de commandement près de cette localité, que dans le but d'effacer l'amertume du souvenir de la défaite infligée en cet endroit par le roi de Pologne aux chevaliers de l'Ordre teutonique en 1410.


Rencontre aux avant-postes sur le lac de Mazurie


La 8eme armée allemande se retourne ensuite sur Rennenkampf, qui s'est replié de manière à appuyer son aile gauche aux grands lacs de Mazurie, à Angerbourg, et son aile droite à la mer, au Kurisches Haff.
Le plan d'Hindenbourg est de le fixer de front en l'attaquant avec quatre corps et de tourner son aile gauche, en faisant passer deux corps suivis de deux divisions de cavalerie par les défilés des lacs, tandis que, plus au sud, une division d'infanterie contournera cette région. L'opération est facilitée par l'arrivée de divisions appelées de Belgique et de corps de nouvelle formation.
La bataille des lacs de Mazurie, qui commence le 8 septembre 1914, durera jusqu'au 15; mais Rennenkampf a vu le danger de la manoeuvre allemande et, dès le 9 septembre, il a commencé à se replier en commençant par son aile droite, tandis que sa gauche couvre le mouvement dans des combats particulièrement violents le 12 septembre.
La bataille se termine sur le sol russe après une retraite de 100 kilomètres parcourus en quatre jours; mais si les pertes russes ont été sérieuses, la manoeuvre d'enveloppement des Allemands a été déjouée.


Blessés russes


Plus au sud et dès la déclaration de guerre, trois armées autrichiennes étaient entrées en Pologne et s'étaient heurtées aux forces des généraux Rousski et Broussiloff qui, après quarante jours de combats à l'est de la haute Vistule et sur le Bug, les avaient repoussées et étaient entrés à leur suite en Galicie, en Bukovine et en Hongrie. Lemberg, capitale de la Galicie avait été pris le 31 août; Czernowitz occupé le 15 septembre, et enfin Przemysl investi le 25 septembre (mais la place ne se rendra que le 25 mai 1915).
Cependant, les échecs des Autrichiens ont ému le haut commandement allemand: une IXe armée est constituée en haute Silésie pour leur porter secours et le général Hindenbourg est placé à sa tête, le 11 septembre, tout en gardant sous sa direction l'armée qu'il laisse en Prusse orientale.
De Beuthen où il a son quartier général, Hindenbourg porte son armée en Pologne et atteint la Vistule le 6 octobre. Les forces russes qui lui sont opposées, sous les ordres du grand-duc Nicolas, comprennent quatre armées : elles ont la supériorité numérique.
Ce sont les Russes qui attaquent. Le plan du général en chef est de fixer l'armée allemande sur la Vistule, tandis qu'il fera déboucher de Varsovie une attaque à intention décisive pour envelopper ou tourner l'aile gauche de l'ennemi. La réussite n'est pas complète, parce que Hindenbourg a senti le danger et renforcé son aile gauche commandée par Mackensen; mais ce dernier n'en est pas moins obligé, dans la nuit du 18 au 19 octobre, de se retirer à 70 kilomètres au sud-ouest de Varsovie sur la position Rava-Lowicz.
Hindenbourg conçoit, à son tour, le plan de tomber dans le flanc gauche ou sur les derrières des Russes, en partant de la Vistule; mais il faut pour cela que l'ennemi soit attiré sur la position Rava-Lowicz et surtout que les Autrichiens tiennent sur la Vistule et lui donnent le temps de monter la manoeuvre. Or, il n'en est rien: les Autrichiens lâchent la ligne du fleuve que les Russes franchissent facilement à Ivangorod et les Allemands n'ont plus qu'à battre en retraite.
Le mouvement de repli commence sur toute la ligne le 27 octobre, avec Czenstochau comme direction du centre, et le front s'établit derrière la Widawka et la Wartha.
Cet échec grave a produit, au grand quartier général allemand et dans tout le pays, une impression pénible que Hindenbourg s'efforcera d'effacer en préparant une contre-offensive aussi prochaine que possible.
Il concentre, cette fois, sa IXe armée au nord-ouest de Varsovie, entre Thorn et Gnesen, pour tomber de là, avec la VIlle armée, sur l'aile droite russe qu'il suppose la plus vulnérable, tandis que les Autrichiens remplaceront les Allemands dans la région de Czenstochau. Le vide de près de 100 kilomètres, qui va séparer les deux masses, n'offre pas d'inconvenient aux yeux d'Hindenbourg : si les Russes s'y jettent, ils ne feront que favoriser la manoeuvre prévue.
La IXe armée prend l'offensive le 11 novembre entre la Vistule et la Wartha; mais elle ne produit aucun effet de surprise sur l'adversaire qui devait, lui aussi, se porter en avant, le 14, sur tout son front. Le seul résultat obtenu est d'obliger le grand-duc Nicolas à dégarnir son aile gauche face à la Silésie pour renforcer son centre à l'ouest de Varsovie. Les Allemands ont apprécié ce résultat comme un brillant succès. " La Silésie a été sauvée" dit Hindenbourg dans ses mémoires. En réalité, cette bataille confuse de Lodz, qui a duré jusqu'en novembre, n'a été qu'une série presque ininterrompue de combats sauvages et s'est terminée par le recul des Allemands.
Mais les opérations se poursuivirent en Pologne pendant l'hiver, grâce aux renforts que reçurent les deux adversaires.
Ceux des Allemands venaient des Flandres et sortaient de la bataille d'Ypres; Hindenbourg dit, dans ses mémoires, qu'ils n'étaient qu'à demi utilisables, quoique les soldats et les cadres fussent pleins de bonne volonté.

Dand les plaines glacées de la Bzura
Pendant la bataille de Lodz

En décembre 1914, la lutte s'étend dans les plaines glacées que traversent quatre des affluents de la Vistule : la Bzura, la Rawka, la Pilica et la Nidda; d'où le nom de bataille des quatre rivières, donné à la série des opérations qui durent jusqu'au milieu du mois de janvier et dans lesquelles les armées russes font échouer toutes les tentatives des Austro-Allemands pour percer leur front. La rigueur de la saison finit par paralyser l'activité des belligérants, dont les fronts se stabilisent momentanément du Niémen à la frontière.






SUR LE FRONT SERBE EN 1914


Du côté serbe, le début des hostilités n'avait pas été favorable aux Autrichiens.
Défaite des Autrichiens dans la région montagneuse du Tser
Le 14 août, ils avaient franchi la Save et la Drina et attaqué les armées serbes que commandait le voïvode Putnik. Mais ce dernier avait pris lui-même l'offensive le 16 août, en faisant effort sur le centre ennemi dans la région montagneuse du Tser et la vallée du Jadar.
Après quatre jours de combats violents, ce centre est définitivement enfoncé: c'est la victoire du mont Tser ou du Jadar (20 août).


La lutte se continue à l'aile droite serbe (région de Chabatz) et se termine par la défaite complète des Autrichiens (25 août).
Les Serbes entrent en Bosnie-Herzégovine et font leur jonction avec les Monténégrins; mais une invasion nouvelle, avec des forces supérieures en nombre, les oblige à la retraite et les Autrichiens réoccupent Belgrade le 2 décembre 1914.
Le lendemain s'engage, au sud de la capitale et sur plus de 100 kilomètres, une lutte opiniâtre, particulièrement violente sur les hauteurs de Roudnick. Les Autrichiens sont complètement battus et laissent aux mains des Serbes 60.000 prisonniers et près de 200 canons (9 décembre).
A la fin de 1914, la Serbie était libérée.


SUR LE FRONT RUSSE EN 1915


Après quelques succès des Russes, l'année 1915 s'écoulera et surtout se terminera, sur les théâtres d'opérations de l'est, de façon défavorable pour les armées de l'Entente.
Au début de l'année et sur la demande pressante du haut commandement autrichien, le général Hindenbourg avait fait préparer une offensive puissante embrassant tout le front oriental; mais, devant l'impossibilité d'obtenir la totalité des moyens d'action qui lui étaient nécessaires, il avait été obligé de limiter l'opération à la Prusse orientale. Les quatre corps d'armée reçus comme renfort lui avaient cependant permis d'augmenter la VIIIe armée et d'en former une nouvelle (la IXe armée).
Dans la région des lacs de Mazurie
Les forces allemandes s'établissent donc sur la position Lötzen-Gumbinnen, des ailes de laquelle les deux armées vont déboucher, le 7 février 1915, pour libérer la Prusse orientale et envelopper la Xe armée russe (général Siewers), qui tient le secteur opposé. Le général allemand rêve d'un nouveau Sedan et peu s'en faut, en effet, que la réussite ne soit complète, car si le commandant de la Xe armée russe évente la manoeuvre et maintient les Allemands tout en se repliant, il n'en laisse pas moins près de 100.000 prisonniers aux environs d'Augustowo, où se terminent les combats (21 février). Les Allemands ont appelé cette suite presque ininterrompue d'engagements : bataille d'hiver de Mazurie.

Les Russes répondent à l'initiative allemande par une contre-offensive sur le front de la Prusse orientale, avec l'intention d'envelopper l'aile gauche des forces ennemies. Mais cette activité se traduit par des combats violents et répétés au nord de la Narew et à l'ouest du Niémen, sans apporter de changements bien sensibles à la situation générale.
Ils progressent, au contraire, en Galicie, occupent les cinq principaux cols des Carpathes et font irruption en Hongrie, après les batailles de Kodiowka (février-avril) et de Stanislau (26 février-2 mars). La forteresse autrichienne de Przemysl capitule le 22 mars, après un siège de six mois et livre 117.000 prisonniers (dont 9 généraux et 2.500 officiers) et plus de 1000 canons.

Capitulation de Przemysl : arrivée des parlementaires


Cependant, la gravité de la situation ne va pas tarder à provoquer un nouvel effort dans le camp opposé. Il s'agit maintenant de rompre le front russe dans le nord de la Galicie, pour tomber ensuite sur le flanc droit et les derrières des forces opposées aux Austro-Hongrois.
L'offensive commence le 27 avril 1915, sous la forme d'une série d'attaques dans la boucle de Varsovie et plus au nord, dans la direction de Kovno. Une nouvelle armée, dite du Niémen, est créée à cet effet, et ces opérations se complètent, à l'extrême-gauche, par un raid de masses de cavalerie (près de 60.000 sabres) en Lithuanie et en Courlande.
L'activité s'étend vers le sud de la Galicie: le général Mackensen, qui commande le groupe des forces allemandes et austro-hongroises, est vainqueur sur le Dunajec et le San (30 avril); il reprend Przemysl le 3 juin.
Plus au sud encore, les Russes abandonnent leurs conquêtes après les batailles du Dniester (mai-juin), de Mosciska (5-10 juin). Enfin, la défaite de Grodek est suivie de la perte de Lemberg (22 juin).
Les armées russes ont donc reculé sur toute la ligne, sauf au centre (région de Varsovie), d'où le front s'infléchit maintenant, face au sud-ouest, en une sorte de flanc puissant allant jusqu'aux marais de Pinsk.
C'est, pour les Allemands, l'occasion de tenter l'opération magistrale consistant à attaquer et à fixer la partie nord des armées russes pour tomber ensuite sur leurs derrières. Le général Hindembourg aurait voulu le faire en partant de Kovno sur Vilna, mais le G. Q. G. jugeant la direction trop excentrique, l'oblige à opérer au sud-ouest de Grodno. L'armée allemande (général Gallwitz) s'avance donc vers la Narew inférieure qu'elle atteint le 17 juillet 1915, après l'assaut de Prasnysz. Mais l'ennemi se dérobe pour éviter l'encerclement.
Devant l'échec de sa manoeuvre, le général Hindenbourg reprend son projet primitif et veut reporter son effort plus au nord. En opérant de Kovno sur Vilna, il compte accentuer, la retraite de l'ennemi sur le reste du front et le forcer à adosser son centre aux marais de Pinsk. Nouvelle opposition du commandement suprême des armées, qui exige la continuation de la manoeuvre du milieu de juillet."
Le général se soumet et prend Novo-Georgiewsk, où il fait son entrée avec le kaiser le 18 août; mais il tient toujours à son plan d'opérations par le nord et, pour obtenir ultérieurement toute liberté d'action, il prend sur lui de faire marcher la Xe armée sur Kovno, qui est enlevé au milieu d'août. Vaine tentative en vérité, car si la route de Vilna est ouverte, les disponibilités manquent pour s'y avancer et des semaines se passeront avant l'arrivée des renforts nécessaires.

Les popes pendant la défense de Novo-Georgiewsk
Cependant, le haut commandement russe a vu le danger; il ordonne la retraite sur tout le front. Varsovie est évacué le 5 août et Brest-Litovski perdu le 26 du même mois; mais l'aile droite des armées a mission de contenir l'assaillant pour couvrir le mouvement, de sorte qu'au moment où, les renforts étant arrivés, l'armée allemande peut reprendre l'offensive en direction de Vilna, elle se heurte à une résistance acharnée aux environs de la ville et subit de véritables échecs. En tout cas, la manoeuvre allemande a échouée, parce que déclenchée trop tard: la retraite russe entreprise en bon ordre ne peut plus être enrayée. En octobre 1915, le quartier général de Hindenbourg est à Kovno, mais l'armée russe lui a échappé.

Les Russes abandonnent Varsovie


Cependant, les succès du front oriental ont valu une étonnante popularité à Hindenbourg: il est nommé feld-maréchal en même temps que Mackensen, tandis que, dans le camp opposé, le grand-duc Nicolas est envoyé au Caucase comme vice-roi et commandant en chef des forces de ce front. C'est une disgrâce à peine voilée sous la prise, par le tzar, du commandement direct des armées; C'est surtout l'une des premières manifestations de l'influence germanophile dans les conseils du gouvernement: l'antipathie profonde et notoire du grand-duc pour les Allemands le désignait comme une victime de choix. D'ailleurs, la trahison a déjà commencé son oeuvre exécrable de paralysie. Les armées russes ont été souvent privées de munitions et de vivres, les envois étant systématiquement arrêtés par ceux-là mêmes qui avaient charge d'en assurer l'expédition. Et comment s'en étonner : le président du Conseil, Sturmer, n'est-il pas vendu aux Allemands, comme le ministre de la guerre, Soukhomlinoff, qu'on arrêtera bientôt pour livraison des plans de l'état-major ? Cette navrante décomposition des classes dirigeantes, réalisée par l'or allemand, a favorisé le développement du communisme, ou, si l'on veut, du bolchévisme. La propagande de ces idées subversives sur le front et à l'arrière sera d'ailleurs grandement facilitée par les revers, les misères de la vie en campagne et les privations résultant de l'incurie ou de la trahison, et si les brillants succès de l'année 1916 doivent apporter quelque remède à cette situation déplorable, ils ne pourront que retarder la révolution de quelques mois. Nicolas II abdiquera le 15 mars 1917 et, le 15 décembre, sera signé l'armistice de Brest-Litowski, par lequel la Russie abandonnera traîtreusement l'Entente.


SUR LE FRONT SERBE EN 1915


Il convient d'examiner ce qui s'est passé au cours de cette année 1915.
Dès le mois de septembre, les Allemands mettent à profit l'accalmie relative des opérations sur la plus grande partie du front, pour renforcer leurs forces du sud et préparer l'écrasement de la Serbie, avec la coopération de la Bulgarie (qui déclarera la guerre à sa voisine et rivale le 11 octobre).

La conduite confiée au maréchal Mackensen dont le plan sera le suivant : Deux armées allemandes franchiront le Danube à Orsowa et Semendria, tandis que l'armée bulgare attaquera par l'est (frontière du Timok) et que, du côté opposé, une armée austro-hongroise prendra l'offensive en franchissant la Dvina.

Les austro-boches passent le Danube à Semendria
Les opérations commencent dans les premiers jours d'octobre. Le 9 de ce mois, Belgrade est réoccupé par les Austro-Hongrois, après une bataille d'une extrême violence. Le Danube est franchi et les Allemands font leur jonction avec les Bulgares, qui sont entrés en campagne le 15 octobre. Ceux-ci occupent Nich le 6 novembre et donnent la main aux colonnes descendant de Belgrade par la Morawa.



Attaquée de trois côtés à la fois par des forces de supériorité numérique écrasante, la petite armée serbe, réduite à 250.000 hommes par l'épidémie de typhus qui s'était déclarée a la suite de la campagne de 1914, va se couvrir de gloire dans sa résistance désespérée; mais elle n'aura bientôt plus d'autre ressource que de se dégager en se repliant vers l'Adriatique, et c'est en vain qu'elle réclamera le secours du corps expéditionnaire franco-anglais de Salonique, encore trop faible et trop éloigné pour intervenir efficacement.
Ce corps, qui va devenir armée d'Orient à l'arrivée de son nouveau chef, le général Sarrail (12 octobre), se compose au début de deux divisions, l'une française, l'autre anglaise, venues de la presqu'île de Gallipoli, et d'une division française, envoyée par la métropole.
L'effort de cette armée en formation, pour appuyer la résistance de nos alliés, devra forcément se borner à une diversion sur le bas Vardar et sur la Cerna (affluent du Vardar) où, en liaison avec quelques détachements serbes, elle infligera des pertes sérieuses aux Bulgares. Elle poussera encore des pointes sur Velès, Prilep et Monastir; mais ces manifestations seront insuffisantes pour arrêter la poursuite des Bulgares, qui occuperont successivement Velès et Monastir (1er décembre) et se jetteront sur Elbassan, dans l'intention d'interdire aux Serbes l'accès de la côte.
Ce plan audacieux ne devait, heureusement, avoir aucun succès.


L'exode serbe


Obligée de se replier en combattant, la vaillante armée serbe avait pu échapper à toutes les tentatives d'enveloppement. Bravant les intempéries, dénuée de tout, elle s'était engagée dans les montagnes d'Albanie couvertes de neige, où elle avait dû abandonner la plus grande partie de son artillerie, et, par des sentiers presque impraticables, elle était arrivée, le 15 décembre, au littoral de l'Adriatique.
Les troupes affamées, demi-nues, formaient alors deux groupes distincts: le premier de 90.000 hommes, commandé par le prince Alexandre, avait atteint la région de Scutari; le second de 40.000 hommes, avec le roi Pierre, s'était dirigé sur Durazzo.
L'état lamentable de cette armée, tant au point de vue matériel que moral, exigeait une prompte réorganisation, à laquelle le haut commandement serbe comptait procéder sur place, avec le concours d'une mission française aux ordres du général de Mondésir.
Malheureusement, les difficultés de transport à travers l'Adriatique infestée de sous-marins autrichiens, comme le mauvais état des ports et des communications rendaient les ravitaillements extrêmement difficiles.
Il fallut se rendre à l'évidence et étudier le transport de l'armée serbe dans une région plus praticable et moins troublée. On songea d'abord à la zone italienne de Vallona; mais, nos alliés, craignant les épidémies auxquelles cette concentration pourrait donner lieu, refusèrent leur adhésion.
Le général Joffre choisit alors l'île de Corfou et fit commencer les négociations pour obtenir du gouvernement grec l'autorisation nécessaire, en même temps que la marine étudiait les conditions du transport.
Ainsi qu'on pouvait s'y attendre, le roi de Grèce fit traîner les pourparlers en longueur, et, comme la détresse des troupes serbes exigeait une prompte solution, on se décida à commencer leur transport en Tunisie, à Bizerte. Mais ce ne pouvait qu'être une mesure provisoire en raison de la longueur de la traversée; aussi, dès que les difficultés eurent été aplanies, il fut décidé que toutes les forces serbes, seraient concentrées dans l'île de Corfou.
Commencée le 17 janvier 1916, l'opération se termina, au prix des plus grandes difficultés, au milieu de février; de telle sorte qu'à la fin de mars, l'armée serbe comptait 130.000 hommes répartis en trois camps.
Dans cette île de Corfou, la mission française devait accomplir un véritable tour de force, consistant à ravitailler, rééquiper les forces serbes et à les réorganiser en trois armées qui transportées en Chalcidique au mois de mai 1916, allaient apporter à l'armée d'Orient un élément de forces nouvelles et des plus sérieux.
Le gouvernement grec s'était de nouveau ingénié à augmenter les difficultés de ce transport, en opposant un refus catégorique à toutes les demandes tendant à en abréger la longueur et la durée.
C'est ainsi qu'il s'était opposé notamment à l'utilisation par les troupes serbes, du chemin de fer longeant le golfe de Corinthe de Patras à Athènes, puis remontant au nord par Lamia et Larissa jusqu'au golfe de Salonique. Mais il avait, par contre, autorisé le libre parcours de nos navires dans le golfe de Corinthe; or, c'était là précisément qu'on signalait la présence du plus grand nombre de sous-marins.
De guerre lasse, le haut commandement français s'était décidé à employer la voie maritime, en contournant le Péloponèse, malgré la longueur et les difficultés de l'opération. Il s'agissait d'enlever 130.000 soldats, 4.000 officiers et 10.000 chevaux et l'on ne disposait que d'un petit nombre de navires français, auxquels vinrent s'ajouter cependant trois transports italiens.
L'opération fut donc forcément lente et souvent gênée par la présence des sous-marins.
Les embarquements commencèrent le 18 avril 1916 et ne se terminèrent qu'à la fin de mai. Le 15 de ce dernier mois, le G. Q. G. serbe quittait Corfou pour cette presqu'île de Chalcidique, d'où l'armée, ressuscitée pour ainsi dire, allait reprendre son activité et sa place sur le front de Macédoine, aux côtés des Français, des Britanniques, des Italiens et des Russes.




Août 1914