Au seuil de l'année 1916, où nous arrivons, le lecteur trouvera bon que, pour donner aux opérations leur physionomie complète, nous jetions un rapide coup d'oeil sur les autres principaux théâtres d'action.
Et d'abord le front russe, pour souligner, comme il convient, la fidélité du tzar à la parole donnée et l'aide secourable que son armée nous a procurée au début des hostilités.
D'après leur plan de concentration, nos alliés de l'est avaient constitué, sous les ordres du grand-duc Nicolas, général en chef, deux groupements : l'un entre le Niemen et la Vistule, l'autre en Galicie.
Celui du nord comprenait deux armées qui allaient bientôt, dans le mouvement en avant, se trouver séparées par la région des lacs de Mazurie et par les marais de la Narew.
L'armée du nord est aux ordres du général Rennenkampf qui, partant de Vilna, doit marcher dans la direction de Koenigsberg; celle du sud, commandée par le général Samsonoff, s'avancera de Varsovie pour opérer, sur l'Alle, sa jonction avec la première. Ainsi, Rennenkampf se dirigera de l'est à l'ouest en longeant le nord de la région des lacs, tandis que Samsonoff passera à l'ouest de cette région en progressant du sud au nord.
En Galicie, les armées russes, que commandent Rousski et Broussiloff, observent, au début, une attitude défensive devant les trois armées autrichiennes qui menacent la Pologne.
Dès le 15 août 1914, et sans attendre que leur concentration soit terminée, les armées du groupement nord envahissent la Prusse orientale. Cinq jours après, le général Rennenkampf rencontre et bat, près de Gumbinnen, trois corps d'armée allemands.
Cette irruption en pays ennemis, dans des conditions de préparation aussi précaire, a été appréciée diversement et généralement de façon défavorable par les historiens. Les uns ont estimé que cette opération s'est effectuée contre toute vraisemblance, d'autres qu'elle ne répondait à aucun but intéressant le front russe. Enfin, le général Tcherbatchew, représentant du chef suprême des armées russes auprès des gouvernements et du haut commandement alliés, s'exprime ainsi dans l'un de ses rapports: " L'offensive de la 1re et de la 2eme armée russes en Prusse orientale, sans parcs d'artillerie, sans ambulances, sans trains d'équipage, avant que la concentration ne fut achevée, porte nettement le caractère d'un sacrifice.. "
Ce fut un sacrifice, en effet, mais aussi et surtout l'exécution fidèle de la parole donnée par le tzar au général Dubail, au cours de sa mission en Russie de 1911. Ce général avait été chargé de demander au souverain d'avancer l'heure de l'offensive de son armée qui ne devait être prête que le 23eme jour, mesure indispensable, en vérité, pour empêcher l'Allemagne d'écraser la France, toutes forces réunies, avec l'espoir de se retourner ensuite dans les mêmes conditions sur son ennemi de l'est.
En attaquant le 15e jour, sans être prête et simplement par dévouement à la cause commune, l'armée russe a non seulement fixé sur place les troupes allemandes de couverture, mais elle a de plus obligé l'ennemi à dégarnir son front de Belgique pour défendre ses frontières orientales.
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Nous pouvons associer la Russie et la Belgique dans le même sentiment de reconnaissance : leur intervention dévouée a grandement préparé la faillite du plan allemand en nous permettant de dominer une situation, que l'avance prise sur nous par les Allemands au point de vue de la préparation à la guerre, allait rendre des plus périlleuse.
Et si l'on doit maudire la révolution russe, qui a mis le pays dans un état lamentable de déchéance économique et social et qui a été la cause certaine de la prolongation de la guerre avec son effroyable cortège de deuils et de ruines, il faut d'autant plus rendre hommage à la fidélité et au dévouement de la Russie de 1914 et de son gouvernement.
Sous la poussée de Rennenkampf et la menace de Samsonoff, la 8eme armée allemande reculait sur la Vistule, quand le général Hindenbourg, avec le général Ludendorff comme chef d'état-major, fut placé à la tête de cette armée de Mazurie. Ce choix était basé sur la connaissance approfondie de la région que possédait Hindenbourg.
Le premier soin du nouveau commandant d'armée est d'arrêter le mouvement de retraite, qui avait motivé la disgrâce de son prédécesseur; puis il songe à mettre à profit la situation des deux armées russes séparées par toute la région des lacs et dans l'impossibilité absolue de se porter mutuellement secours en temps utile.
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Ne laissant qu'un rideau de troupes (cavalerie et landwehr) devant Rennenkampf, d'ailleurs inerte, il se porte avec le gros de ses forces, sur l'armée de Samsonoff, qui se laisse imprudemment envelopper dans les plaines à l'ouest d'Ortelsbourg : sur les quatre corps russes,
un seul parvient à s'échapper; Samsonoff est tué et les Allemands font ainsi 90.000 prisonniers. Hindenbourg a dénommé cette lutte de quatre jours (26 au 31 août) bataille de Tannenberg, moins pour avoir eu pendant quelque temps son poste de commandement près de cette localité, que dans le but d'effacer l'amertume du souvenir de la défaite infligée en cet endroit par le roi de Pologne aux chevaliers de l'Ordre teutonique en 1410.
Rencontre aux avant-postes sur le lac de Mazurie
La 8eme armée allemande se retourne ensuite sur Rennenkampf, qui s'est replié de manière à appuyer son aile gauche aux grands lacs de Mazurie, à Angerbourg, et son aile droite à la mer, au Kurisches Haff.
Le plan d'Hindenbourg est de le fixer de front en l'attaquant avec quatre corps et de tourner son aile gauche, en faisant passer deux corps suivis de deux divisions de cavalerie par les défilés des lacs, tandis que, plus au sud, une division d'infanterie contournera cette région. L'opération est facilitée par l'arrivée de divisions appelées de Belgique et de corps de nouvelle formation.
La bataille des lacs de Mazurie, qui commence le 8 septembre 1914, durera jusqu'au 15; mais Rennenkampf a vu le danger de la manoeuvre allemande et, dès le 9 septembre, il a commencé à se replier en commençant par son aile droite, tandis que sa gauche couvre le mouvement dans des combats particulièrement violents le 12 septembre.
La bataille se termine sur le sol russe après une retraite de 100 kilomètres parcourus en quatre jours; mais si les pertes russes ont été sérieuses, la manoeuvre d'enveloppement des Allemands a été déjouée.
Blessés russes
Plus au sud et dès la déclaration de guerre, trois armées autrichiennes étaient entrées en Pologne et s'étaient heurtées aux forces des généraux Rousski et Broussiloff qui, après quarante jours de combats à l'est de la haute Vistule et sur le Bug, les avaient repoussées et étaient entrés à leur suite en Galicie, en Bukovine et en Hongrie. Lemberg, capitale de la Galicie avait été pris le 31 août; Czernowitz occupé le 15 septembre, et enfin Przemysl investi le 25 septembre (mais la place ne se rendra que le 25 mai 1915).
Cependant, les échecs des Autrichiens ont ému le haut commandement allemand: une IXe armée est constituée en haute Silésie pour leur porter secours et le général Hindenbourg est placé à sa tête, le 11 septembre, tout en gardant sous sa direction l'armée qu'il laisse en Prusse orientale.
De Beuthen où il a son quartier général, Hindenbourg porte son armée en Pologne et atteint la Vistule le 6 octobre. Les forces russes qui lui sont opposées, sous les ordres du grand-duc Nicolas, comprennent quatre armées : elles ont la supériorité numérique.
Ce sont les Russes qui attaquent. Le plan du général en chef est de fixer l'armée allemande sur la Vistule, tandis qu'il fera déboucher de Varsovie une attaque à intention décisive pour envelopper ou tourner l'aile gauche de l'ennemi. La réussite n'est pas complète, parce que Hindenbourg a senti le danger et renforcé son aile gauche commandée par Mackensen; mais ce dernier n'en est pas moins obligé, dans la nuit du 18 au 19 octobre, de se retirer à 70 kilomètres au sud-ouest de Varsovie sur la position Rava-Lowicz.
Hindenbourg conçoit, à son tour, le plan de tomber dans le flanc gauche ou sur les derrières des Russes, en partant de la Vistule; mais il faut pour cela que l'ennemi soit attiré sur la position Rava-Lowicz et surtout que les Autrichiens tiennent sur la Vistule et lui donnent le temps de monter la manoeuvre. Or, il n'en est rien: les Autrichiens lâchent la ligne du fleuve que les Russes franchissent facilement à Ivangorod et les Allemands n'ont plus qu'à battre en retraite.
Le mouvement de repli commence sur toute la ligne le 27 octobre, avec Czenstochau comme direction du centre, et le front s'établit derrière la Widawka et la Wartha.
Cet échec grave a produit, au grand quartier général allemand et dans tout le pays, une impression pénible que Hindenbourg s'efforcera d'effacer en préparant une contre-offensive aussi prochaine que possible.
Il concentre, cette fois, sa IXe armée au nord-ouest de Varsovie, entre Thorn et Gnesen, pour tomber de là, avec la VIlle armée, sur
l'aile droite russe qu'il suppose la plus vulnérable, tandis que les Autrichiens remplaceront les Allemands dans la région de Czenstochau. Le vide de près de 100 kilomètres, qui va séparer les deux masses, n'offre pas d'inconvenient aux yeux d'Hindenbourg : si les Russes s'y jettent, ils ne feront que favoriser la manoeuvre prévue.
La IXe armée prend l'offensive le 11 novembre entre la Vistule et la Wartha; mais elle ne produit aucun effet de surprise sur l'adversaire qui devait, lui aussi, se porter en avant, le 14, sur tout son front. Le seul résultat obtenu est d'obliger le grand-duc Nicolas à dégarnir son aile gauche face à la Silésie pour renforcer son centre à l'ouest de Varsovie. Les Allemands ont apprécié ce résultat comme un brillant succès. " La Silésie a été sauvée" dit Hindenbourg dans ses mémoires. En réalité, cette bataille confuse de Lodz, qui a duré jusqu'en novembre, n'a été qu'une série presque ininterrompue de combats sauvages et s'est terminée par le recul des Allemands.
Mais les opérations se poursuivirent en Pologne pendant l'hiver, grâce aux renforts que reçurent les deux adversaires.
Ceux des Allemands venaient des Flandres et sortaient de la bataille d'Ypres; Hindenbourg dit, dans ses mémoires, qu'ils n'étaient qu'à demi utilisables, quoique les soldats et les cadres fussent pleins de bonne volonté.
En décembre 1914, la lutte s'étend dans les plaines glacées que traversent quatre des affluents de la Vistule : la Bzura, la Rawka, la Pilica et la Nidda; d'où le nom de bataille des quatre rivières, donné à la série des opérations qui durent jusqu'au milieu du mois de janvier et dans lesquelles les armées russes font échouer toutes les tentatives des Austro-Allemands pour percer leur front. La rigueur de la saison finit par paralyser l'activité des belligérants, dont les fronts se stabilisent momentanément du Niémen à la frontière.