Troisième bataille des Flandres


9 avril - 20 mai 1918




Poche du Kemmel


La poche de Montdidier est à peine fermée et on se bat toujours avec violence à l'est d'Amiens que le 9 avril, les Allemands exécutent une nouvelle grande attaque dans la région d'Armentières.
A ce moment, sur cette partie du front la situation est la suivante :
Du côté anglais, une douzaine de divisions ont été retirées de la gauche pour être transportées sur la droite, en Picardie, dans la région d'Amiens et elles ont été remplacées par des troupes épuisées, à moitié désorganisées, qui sont venues s'y refaire.
Au milieu d'elles, au sud d'Armentières, vers le village de Bois-Grenier, se trouvent des troupes portugaises, elles-mêmes fatiguées et peu entraînées.
Le front est tenu, à la droite de l'armée belge, par la IIe armée britannique (Plumer) qui occupe le saillant d'Ypres, puis par la Ire (Horne).
Du côté allemand, la IVe armée (Sixt von Arnim) s'étend de la mer à la Lys; la IVe (von Quast) est au sud de cette dernière rivière.
Ces deux armées son sous les ordres du Kronprinz bavarois (Ruprecht).
Les Allemands ont groupé dans le plus grand secret, de part et d'autre d'Armentières, une masse de 27 divisions et c'est cette masse qui, brusquement, le 9 mai, se jette à l'attaque.
Le choc porte sur la Ire armée britannique (Horne).


Rupture du front anglais ( 9 - 12 avril )

La préparation a été semblable à celle du 21 mars, violente et très courte; comme sur l'Oise, les obus toxiques y ont joué le rôle principal, de façon à annihiler les défenseurs.
La surprise est complète, à la fois stratégique et tactique.
L'attaque débouche à 8 heures du matin, mais, - particularité remarquable, - elle ne se produit ce premier jour que sur un front de 15 kilomètres; elle se développera par la suite plus au nord, mais seulement les jours suivants.
Comme au 21 mars, un brouillard épais couvre la plaine, si bien que l'infanterie allemande n'est aperçue que lorsqu'elle arrive sur les tranchées; Ce sont les troupes portugaises qu'elle heurte tout d'abord.
La surprise est telle, la marche des assaillants si rapide, qu'une division britannique qui se trouve au repos, revenant de la Somme, à 8 kilomètres en arrière, est enlevée dans ses cantonnements vers 10 heures, c'est-à-dire deux heures après le débouché de l'attaque.
A la nuit tombante, les divisions d'assaut de l'armée de von Quast se sont avancées, par leur gauche, jusqu'à la petite rivière de la Lawe, qui couvre Béthune et Merville, tandis que par leur droite elles bordent la Lys, d'Estaires aux environs d'Armentières.
Le lendemain 10, les troupes de la VIe armée (Sixt von Arnim), prolongeant le front d'attaque plus au nord, débouchent à leur tour entre Armentières et Warneton tournant ainsi la Lys par le nord.
De ce fait, la droite de la IIe armée britannique (Plumer) se trouve englobée dans l'attaque.
Armentières, débordée par le nord et le sud, est évacuée.
Le 11, à gauche, l'armée de von Quast, franchissant la Lys, enlève Merville et Neuf-Berquin.
A droite, l'armée de von Arnim s'avance sur Steenwerck et Neuve-Eglise.
Le 12, les Allemands progressent à gauche jusqu'à Calonne, au sud de la Lys, et atteignent au nord de cette rivière les lisières de la forêt de Nieppe; à droite, ils arrivent jusque devant Bailleul.
Mais les Anglais se sont ressaisis et les contre-attaques commencent à se produire, qui limitent la progression de l'ennemi.




Situation critique de l'armée anglaise

Cependant, les jours suivants, il réussit encore à s'emparer, le 14, de la crête de Wytschaete, en avant du Mont Kemmel et, le 15, il enlève Bailleul et même Meteren.
Toute la ligne des hauteurs du Kemmel au Mont des Cats, est ainsi menacée par le sud.
En six jours, les Allemands ont progressé de plus de 20 kilomètres; le saillant d'Ypres se trouve dans une situation tellement dangereuse que, dès le 13 avril, les Anglais en ont évacué la parti supérieure.
20.000 prisonniers sont restés aux mains de l'ennemi avec 400 bouches à feu, des milliers de mitrailleuses, et un butin immense.
Les Anglais se trouvaient ainsi dans une situation très critique. De leurs cinq armées, la Ve (Gough) a été mise hors de cause au cours des événements de mars-avril; la IVe (Rawlinson) est aux prises avec l'ennemi en avant d'Amiens; les Ire et IIe sont engagées dans la poche du Kemmel; entre cette dernière et la poche de Montdidier, la IIIe, celle de Byng, qui tient le secteur d'Arras, se trouve menacée sur ses deux flancs.
D'autre part, le saillant d'Ypres est sur le point de tomber.
Qu'Hazebrouck soit pris et la ligne des monts forcée, les armées britanniques sont coupées en deux tronçons, l'armée belge et l'armée Plumer sont isolées, faites prisonnières ou rejetées au nord et les Allemands arrivent à la mer, à Calais et à Dunkerque.
Ce fut certainement l'un des moments les plus critiques de la guerre.
Mais déjà le général Foch a organisé la parade et les Français arrivent au secours de leurs alliés.
On se rappelle que deux armées, la Ve (Micheler), et la Xe (Maistre) avaient été amenées et mises en réserve dans la région de Beauvais: l'une au sud, l'autre au nord de cette ville, prêtes à intervenir sur les flancs de la poche de Montdidier; la première du côté d'Amiens, la deuxième du côté de Noyon.
Dès le 10, ces deux armées ont été déplacées vers le nord. D'autre part, l'armée belge a été invitée à étendre son front jusqu'à Ypres, ce qui libérera quelques divisions anglaises.
Du 12 au 14, quatre divisions françaises ont été transportées dans la région de Saint-Omer et le 2e corps de cavalerie (Robillot) y arrive à marches forcées.
Le gros de ces forces est constitué en détachement d'armée [D.A.N de Mitry)-Détachement de l'armée du Nord – qui vient s'intercaler dans l'armée Plumer.
Le 16 les Allemands attaquent dans la direction d'Hazebrouck; ils sont contenus par la 34e division britannique que la 133e division française est venue renforcer.
Le 17, ils développent encore leurs attaques par le nord jusqu'au delà d'Ypres. Ils font effort, d'une part, au nord, dans la direction de Poperinghe, d'autre part, au sud, en partant de Bailleul, de façon à faire tomber à la fois le saillant d'Ypres et la ligne des monts.
L'attaque du nord est arrêtée à Mercken par les Belges qui font 800 prisonniers; l'attaque du sud vient se briser contre trois divisions britanniques qui repoussent tous les assauts.
Le 18, nouvelle tentative, cette fois au centre, en partant de la crête de Wytschaete et en direction du Kemmel; elle se heurte à la 28e division française (Madelin) qui reste inébranlable.
La ligne des Monts ( Monts des Cats, Mont Noir, Mont Rouge, Mont Kemmel), exactement orientée de l'ouest à l'est, divise le champ de bataille en deux parties et le Mont Kemmel, qui la termine à l'est, domine toute la plaine.
Après leur insuccès du 18, les Allemands se décident à monter une attaque d'ensemble sur ce saillant du Kemmel et réunissent pour cela une masse de cinq divisions fraîches, en même temps qu'ils entourent l'extrémité des monts d'une ligne concentrique de batteries.
Deux divisions françaises tiennent la position, l'une face au sud, la 154e (Breton), de Dranoutre au Kemmel, le long de la Douve; l'autre, la 28e, face à l'est.
Deux autres divisions et le corps de cavalerie sont en arrière.


Les Allemands se rendent maîtres du Kemmel ( 25 avril )

L'attaque a lieu le 25.
La préparation, commencée à 2 h.30 du matin, avait été effroyable parce qu'elle se faisait par concentration enveloppante de feux de batteries tirant les unes du sud, les autres de l'est, d'autres enfin, du nord-est. Les obus toxiques y dominaient une fois de plus. Les lignes de l'attaque étaient assez rapprochées pour que les mitrailleuses, tirant par nappes, aient pu y prendre part.
Cette préparation, exécutée par concentration portée au maximum de feux de pièces de tous calibres, faisant tomber les obus par centaines à la fois sur de petits espaces, a été vraisemblablement la plus terrible de toute la guerre. Les tirs d'écrasement, de nivellement, d'anéantissement, comme on les a appelés, de Verdun et de la Somme, étaient largement dépassés en intensité et en violence.
Au jour levant, les pentes du Kemmel apparurent nues, blanchâtres, dépouillées de toute trace de végétation.
L'attaque déboucha vers 6 heures, favorisée cette fois encore par un brouillard épais.
Les Allemands ont pris deux directions d'attaque; l'une va d'est en ouest sur le village du Kemmel; l'autre, au sud des monts, remonte le ravin de Hellebecke, petit affluent de la Douve, entre le Mont Rouge et le Kemmel; par là ils tournent le Mont Kemmel.
Ils étaient en droit d'espérer qu'ils trouveraient le vide devant eux; cepenpant les débris des deux divisions françaises qui occupaient la position leur disputent le terrain pied à pied, et ce n'est qu'après une lutte acharnée de trois heures qu'ils se rendent maîtres du Kemmel.
La gauche de notre ligne a été rejetée sur l'étang de Dickebusch; la droite tient toujours au Locre, perdu puis repris.
A la fin de la journée, la 39e division (Massenet) arrive sur le champ de bataille et désormais l'attaque est enrayée; elle n'a pu occuper que le terrain où ses obus avaient aux trois quarts fait le vide.


L'offensive allemande est enrayée ( 29 avril )

Cependant, les Allemands ne se découragent pas et ils reprennent l'attaque le 29, après une préparatlon qui a duré toute la nuit.
Elle se développera cette fois sur un front de 14 kilomètres, depuis les pentes du Mont Rouge jusqu'à l'étang de Dickebusch, de part et d'autre du village du Locre, le long de la route de Bailleul à Ypres.
Ce jour-là les progrés de l'ennemi furent à peu près nuls; au centre, le village du Locre avait été une fois de plus perdu, puis repris.
Entre temps, cinq divisions françaises nouvelles avaient été amenées sur le terrain de la bataille par le général Foch. Il était désormais certain que l'ennemi ne dépasserait pas le Kemmel et, de fait, après quelques journées de soubresauts plus ou moins violents, la bataille s'éteignit peu a peu.
La deuxième offensive allemande avait échoué comme la première.




But de l'attaque allemande sur le Kemmel

On a déjà beaucoup discuté sur cette bataille du Kemmel.
Quel était exactement le but poursuivi par les Allemands ?
A n'en pas douter, il a été, après les journées du début, de percer la gauche anglaise , d'arriver à la séparation des forces et d'atteindre la mer.
La question est de savoir s'ils se l'étaient proposé avant d'entreprendre l'opération ou s'ils n'ont formé ce vaste dessein qu'après les éclatants succès remportés par eux dans les premières journées, qui leur ouvraient des espoirs illimités.
Certainement ils étaient en droit de penser - et en fait c'était la réalité - que la gauche anglaise devait être très affaiblie à la suite des prélèvements faits en vue de renforcer la droite de couvrir Amiens, et qu'un coup de force pouvait suffire à l'enfoncer pour obtenir du côté d'Armentières le résultat vainement cherché à Amiens.
Toutefois, la façon dont ils ont conduit l'opération ne semble pas indiquer qu'ils aient eu cette pensée.
En effet, toute action de ce genre comporte deux manoeuvres successives :
La première, brutale, faire la brèche dans le front ennemi; la deuxième, beaucoup plus délicate, exploiter le succès au delà.
Or, le peu d'étendue du front d'attaque choisi par eux, 15 kilomètres le premier jour, n'était pas de nature à favoriser cette exploitation; il devait presque fatalement conduire à une hernie.
Sans doute ce front d'attaque s'augmentait dès le lendemain d'une dizaine de kilomètres, puis se prolongeait encore au nord les jours suivants jusqu'à atteindre une cinquantaine de kilomètres, mais c'étaient là autant d'efforts séparés et décousus qui eussent amené un tout autre résultat dans une attaque d'ensemble puissamment organisée, menée comme celle de Montdidier, en vue d'une action décisive en elle-même.
Il faut ajouter que le terrain était fort mal choisi: coupé, difficile, avec les obstacles de la Lys, des monts, de la forêt de Nieppe ; mais il est juste de reconnaître que du terrain les Allemands ne se sont guère préoccupés pendant la guerre; ils prenaient surtout en considération l'état présumé des défenseurs.
Quoi qu'il en soit, il semble bien que l'idée première du commandement allemand ait été de ne faire, dans la région d'Armentières, qu'une attaque secondaire, à objectif limité, une sorte de grande démonstration.
Mais alors dans quel but ?
On peut en assigner deux :
a) Dégager le front Montdidier, Amiens pour y poursuivre la manoeuvre initiale dans de meilleures conditions;
b) Dériver du côté de l'extrême gauche du front occidental les dernières réserves tant anglaises que françaises et faciliter ainsi une troisième offensive, sur le front français cette fois, en Champagne vraisemblablement.
Quoi qu'on en puisse penser, que les Allemands aient eu ou non au début l'idée de percée, ils l'ont certainement adoptée en cours d'opérations et ils ont été entraînés par l'héroïque résistance des troupes belges, britanniques et françaises, à une consommation de forces qu'ils n'avaient pas prévue. De ces deux offensives, celle de Montdidier et celle du Kemmel, ils sortaient très affaiblis, - ils y ont dépensé plus de 50 divisions, - et demeuraient pour un certain temps incapables d'un nouvel effort.
En outre, ils se sont enfoncés dans une deuxième poche, c'est-à-dire se trouvent menacés d'enveloppement sur une nouvelle partie du front.
De notre côté, nous nous sommes saignés aux quatre veines pour venir au secours de nos alliés.
Le 30 avril, nous avions au D. A. N. 10 divisions d'infanterie et 3 divisions de cavalerie et à la Xe armée, qui est remontée jusque derrière le centre du front britannique, 4 divisions d'infanterie.
Pour boucher les trous, le commandement français a reçu le 2e corps italien (Albricci) et il fait un pressant appel au général Pershing pour que ce dernier, qui voudrait constituer ses forces en armées autonomes, consente à lui donner dès maintenant les divisions en état de combattre.


Résultat de l'échec allemand sur le Kemmel

Finalement les Allemands ont échoué dans leur deuxième offensive comme dans la première et ils sont momentanément épuisés.
Que faire désormais ?
Reprendre ultérieurement l'attaque dans l'une ou l'autre poche ? Ce serait évidemment déraisonnable, car cela ne pourrait conduire qu'à de l'usure sans décision.
Secret, vitesse, surprise stratégique et tactique, écrasement brutal et matériel, rien ne leur a réussi et les conditions primordiales du succès ne peuvent pas être retrouvées dans ces deux poches désormais bien gardées.
Ayant echoué à gauche, du côté de Montdidier, à droite du côté d'Armentières, vont-ils se jeter sur le centre anglais, sur le saillant d'Arras que la création des deux poches vient de dessiner ? Cela ne peut les conduire qu'à une rectification de front.
Il faut évidemment aller chercher la décision ailleurs. Ce sera le but de la troisième offensive menée celle-là sur le front français, dès qu'il aura été possible de réunir les forces nécessaires. Elle se produira à la fin de mai.
Mais pour que cette dernière se fasse dans les meilleures conditions, il est essentiel de retenir au nord de l'Oise et sur le front anglais toutes les forces françaises qui s'y trouvent, soit sur la ligne de bataille, soit en réserve, et pour cela il n'y a qu'un moyen : continuer à attaquer, attaques partielles, locales, de façon à ne pas entraîner de très grosses pertes, conduites cependant avec assez de violence pour rester inquiétantes.
C'est la raison de l'activité qui continuera à régner pendant tout le mois de mai autour de la poche de Montdidier et sur le front anglais.
Il y en a une autre : le général Foch, voulant reprendre l'initiative des opérations, a, dès le lendemain de l'arrêt des offensives allemandes, prescrit, de son côté, d'entamer des actions préparatoires à la réduction des poches, et cela contribuera également à entretenir le combat sur leur pourtour.
Les Allemands ne peuvent pas rester sur leurs premiers insuccés, véritables défaites qui les laissent dans une position critique; d'autre-part, le commandement français met tout en oeuvre pour profiter de la situation favorable qui se présente à lui. Les deux premiers actes de la grande bataille de 1918 ont noué l'action et la décision finale approche.






Avril 1918