La chute du zeppelin un peu avant 6 heures du matin


Dans la nuit du 16 au 17 mars, trois dirigeables ennemis, survolèrent la partie Sud-Est de l'Angleterre, lançant une douzaine de bombes qui explosèrent dans des champs du comté de Kent, puis, passant au-dessus de la Manche furent signalés du Havre, de Rouen, d'Abbeville et de Beauvais. L'alerte fut donnée à Paris le samedi matin à 4 h. 20. Deux des zeppelins échappèrent aux obus des batteries antiaériennes et à la poursuite de nos avions. Le troisième se heurta à une escadrille de la défense de Paris et rebroussa chemin vers le Nord. Arrivé au.dessus de Compiègne, vers 5 h. 30, il semble s'être trouvé cerné tant par nos aviateurs que par un «  tir de barrage » extrêmement violent des canons spéciaux, qui dura environ une demi-heure durant laquelle l'aéronef manoeuvra vainement pour s'enfuir, A 5 h. 50, un projectile le traversait et il s'abattait dans Compiègne même. Les spectateurs de ce drame, auquel la clarté du jour donna une intensité d'émotion particulière, virent quatre hommes de l'équipage allemand se jeter par-dessus bord -L'un d'eux les pieds en flammes et s'ecraser sur le sol. Le reste de l'équipage périt carbonisé dans les débris de l'appareil. Grâce aux boutons métalliques de leurs uniformes, il a été possible d'identifier ce dernier. C'est un dirigeable de marine, le L 39, du type de 50.000 mètres cubes, semblable à ceux qui ont été abattus en Angleterre lors des raids précédents. Un témoin nous a envoyé ce récit:

Compiègne, 17 mars 1917.

Six heures du matin. Une canonnade violente de pièces de petit calibre éclate et roule: des explosions Plus graves semblnt celles de bombes jetées par un avion ou un dirigeable. Des voies agitées résonnent dans l'hôpital ; il se passe quelque chose d'insolite. Je cours à une fenêtre, puis à une autre, cherchant la partie du ciel dans laquelle le drame se joue. Les voix maintenant revèlent l'enthousiasme, des mains claquent.

Bravo! Bravo!...Il y est! Il y est!

Un blessé, sur la terrasse, montre un point dans le ciel en criant à un camarade : Tiens ? Par là...Il brûle...

Dans la pharmacie, l'infirmier crie comme un fou : «  Vive la France ! »
 


Les débris du dirigeable tombé verticalement sur un mur séparant deux jardins

Que s'est-il passé ? Je contrôle mes impressions par le témoignage de mes camarades, en particulier par celui du maréchal des logis Pierre Magnier, l'artiste dramatique cher aux Parisiens, qui a tiré de belles photos du monstre abattu. Voici, exactement reconstituées, les phases de la tragédie :

Il est un peu moins de six heures. Le temps est beau, quelques nuages légers que le soleil évapore peu à peu flottent dans l'azur. Un Zeppelin plane très haut sur Compiègne; il semble immobile comme s'il avait un une panne de moteur. Sa forme fine, allongée, se perd par moment dans la masse indécise d'un nuage, dont elle possède la teinte neutre. La canonnnade gronde sur le sol : de petites boules de feu éclosent la-haut, montent autour du dirigeable avec un sillon lumineux, comme des étoiles filantes, redescendent et s'éteignent : ce sont les obus incendiaires qui menacent le ballon. Celui-ci évolue lentement, comme un brochet qui fait tête au courant, afin de présenter la pointe et le minimum de surface aux projectiles. Il s'élève soudain, cherche à échapper au danger en prenant de la hauteur. Un moment, il disparaît dans les nuages et déjà nous craignons que nos canonniers ne le perdent. Mais on le revoit. Une masse se détache de lui : est-ce une bombe qu'il jette en guise de lest ?

Un obus éclate à la pointe du zeppelin.

- Touché! Crie-t-on.

Non, pas encore. Un autre éclate à l'arrière; le zeppelin semble toujours intact.

Mais voici une des boules de feu qui atteint le monstre au flanc, aux deux tiers de sa longueur près de l'arrière. Elle a l'air de le traverser. Une flamme sort du point touché, s'allonge vers l'avant et, en quelques secondes, embrase toute la nef. Alors la machine se divise: deux grosses masses enflammées descendent comme des torches gigantesques en répandant de grosses volutes de fumée noire. Entre elles, descend un amas de poutres tordues, de croisillons, de filaments que lèchent des flammes fuligineuses; la nacelle, qui y est suspendue, pique du nez. On perçoit le fracas d'une explosion qui nous parvient avec un long retard; c'est elle qui a dû mettre le zeppelin en morceaux.

Cà et là, des débris épars, comme les épaves d'un naufrage, accompagnent la chute; on distingue parmi eux une forme humaine, la tête en bas.

Enfin les masses enflammées disparaissent derrière les toits des villas.

La chute a paru lente à tous les témoins. Ils disent que le zeppelin tombait tout doucement. C'est sans doute une illusion due à la grande hauteur de laquelle le dirigeable a été précipité. Le calcul montre en effet qu'il faut, sans tenir compte de la résistance de l'air,environ vingt secondes à une masse pesante entièrement libre pour tomber de 2.000 mètres d'altitude et trente secondes pour tomber de 4.000 mètres.

Les pompiers achèvent d'éteindre les restes du zeppelin; au premier plan, une hélice; au fond, à gauche, maison démolie en 1915 par un obus de 380 Les phases de la chute du zeppelin


Ce qui reste du zeppelin forme un amas de débris, poutres d'aluminium à demi noircies, croisillons, tendeurs embrouillés comme une énorme pelote de ficelle. Il s'est écrasé dans les jardins, à cheval sur un mur, en face d'une maison de l'avenue Gambetta qui a été éventrée, en 1915, par un 380. On distingue encore des bouts de toile jaune de l'enveloppe: L'hélice gît, rompue, à une extrémité.Du milieu des poutres enchevêtrées, de part et d'autre du mur, de la fumée s'échappe; des cadavres sont là qui brûlent; on aperçoit un crâne. Dans un jardinet voisin, un autre corps est étendu sur le dos, le cou rentré dans les épaules, les bras raidis, comme dans un spasme de terreur. 0n a déjà traîné un mort dans une cabane de jardinier.

Le spectacle de cette énorme chose ruinée qui était il y a quelques minutes, une machine si bien agencée, si précise, presque un être vivant, est horrible et grandiose.

On dirait la dépouille d'un coupable frappé d'un juste châtiment. Et, par un hasard symbolique, le zeppelin est venu mourir à côté de cette maison innocente sur laquelle l'artillerie boche a exercé sa fureur.


Photographie prise en avion des débris du zeppelin abattu à Compiègne







Mars 1917