
![]() | Mes souvenirs de Bagdad remontent au mois de mai de 1912. Ils sont délicieux. Certes les ravages d'Hulagu et de Timour ont laissé subsister dans la capitale abbasside fort peu de traces de sa splendeur passée, Les vieilles murailles de briques qui l'enserraient sont en grande partie détruites. L'aspect de la ville noyée dans la lumière et dans la poussière a quelque chose de plat et d'uniforme. Mais aux heures du Soir ou aux toutes premières heures du matin, le charme de Bagdad, se révèle. Les ors et les émaux des coupoles et des minarets s'avivent aux reflets du soleil couchant. Le fleuve, élargi par la crue du printemps, roule tumultueusement ses eaux chatoyantes. Les immenses jardins de palmes s'étendent le long de ses rives. Sur les barques, qui descendent au fil de l'eau à un train vertigineux, des taches roses, mordorées ou violettes: ce sont des dames musulmanes, tout enveloppées dans leurs voiles de soie changeante, où le soleil se joue comme sur les moires du fleuve. Les barques qui remontent sont halées par des domestiques dont le seul vêtement est une large ceinture. Comme il n'y a pas de chemin tracé le long du fleuve, ils courent où ils peuvent, escaladant un bout de mur, lançant leur corde par-dessus les branches d'un palmier, sans qu'aucun obstacle ralentisse leur allure. Le crépuscule est l'heure du fleuve; l'aurore est l'heure des jardins. De grand matin, les riches habitants de Bagdad offrent aux hôtes qu'ils veulent honorer le régal d'une tasse de café ou d'un sorbet à la neige dans leurs jardins des bords du Tigre. L'eau fraîche des canaux coule entre les rangées de palmes; des grenadiers, des oliviers et des figuiers mêlent leurs verdures; des étoffes, tendues d'un arbre à l'autre forment le cabinet de réception qui s'ouvre sur le fleuve: et l'on reste là de longues heures, sans échanger une parole, à regarder passer les kouffas tournoyantes, jusqu'à ce que le soleil vous chasse et vous ramène aux caves fraîches de Bagdad.
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![]() Tombeau aux environs de Bagdad |
En 1912, les deux seigneurs du lieu étaient assurément le gouverneur Djemal bey, aujourd'hui Djemal pacha, ministre de la Marine, et le consul général britannique.
Djemal était arrivé à Bagdad précédé d'une réputation de terrible énergie. Avec peu de moyens, il avait réprimé les troubles qui suivirent le massacre d'Adana. Il agissait en soldat, il ordonnait en maître. Cependant, son autorité s'arrêtait, à l'Ouest, à l'entrée du desert, c'est-a-dire presque aux portes de la ville. Etant lui-même de sang arabe, il avait pensé se prévaloir des avantages de sa race pour nouer des relations amicales avec des tribus nomades. Ses tentatives eurent peu de succès. La guerre avec l'Italie avait mis le trésor à sec et creusé dans l'armée des vides qu'il devenait de plus en plus difficile de combler. Djemal crut à la possibilité de tirer des Bédouins quelques ressources en hommes et en argent, Il fit venir à Bagdad les principaux chefs de tribu, les assura tout d'abord qu'il n'entrait point dans ses intentions d'exiger d'eux ni l'impôt, qu'ils n'avaient jamais payé, ni le service militaire, auquel ils n'avaient jamais été astreints; mais, ajoutait-il, le gouvernement de Constantinople, pour des raisons administratives, désirait connaître, pour chaque tribu vivant dans le désert syrien, le nombre de tente et l'importance des troupeaux. Les chefs Bédouins écoutèrent en silence le discours du vali. Celui-ci leur ayant donné congé,. ils le saluèrent avec cérémonie, remontèrent à cheval et galopèrent vers le désert. En sept jours, sept courriers, qui portaient à Damas les dépêches de Djemal, périrent asssassinés. Ce fut la seule réponse des tribus.
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Djemal était Jeune-Turc; il représentait à Bagdad le sultan de Stamboul : il était deux fois haï des musulmans de la ville sainte et des Arabes du désert. Que de fois, allant de Bagdad à Damas, j'entendis répéter par les chefs qui me donnaient l'hospitalité des propos que j'avais déjà recueillis durant mon séjour dans la ville: « Les Jeunes-Turcs ont trahi la cause de l'Islam; ils ne croient ni ne pratique la religion traditionnelle, et ils ont vendu l'empire aux Allemands. Le sultan de Constantinople n'est point un khalife légitime, mais un usurpateur; les vrais croyants ne sauraient prier pour lui. Et que penser d'un souverain qui laisse échapper de sa domination, l'une après l'autre, toutes les plus riches possessions du khalifat ? Après la perte des grandes provinces d'Afrique, voici que la Bosnie-Herzégovine passe aux mains de l'Autriche, et la Tripolitaine à celles de l'Italie! Le sultan n'est ni reconnu, ni protégé par Allah. La restauration d'un khalifat arabe,voilà, pour l'Islam, la seule chance de salut... »
Ces idées étaient fort répandues dans la ville sainte, qui n'est pas seulement la ville des sanctuaires chers aux pèlerins musulmans du monde entier, mais encore, traditionnellement, la ville des écoles. Aux temps de sa splendeur, Bagdad a vu fleurir les jurisconsultes et les théologiens que l'Islam honore encore aujourd'hui. Un des plus antiques et des plus curieux monuments de Bagdad est une école: la Médressé de Moustandir, dont la fondation remonte à 1233. Non loin de là, le Tekké des derviches de Bektach témoigne encore du culte rendu aux sciences profanes et sacrées. En 1870, Midhat pacha fit édifier à Bagdad une grande école pour les enfants pauvres et les orphelins. Les musulmans de la secte chiite entretiennent dans la ville sainte un certain nombre d'écoles, dont l'une était encore placée, en 1912, sous la protection de la France. Les écoles juives de l'alliance israélite universelle, les écoles catholiques des Carmes français, les écoles orthodoxes grecques et protestantes anglaises étaient peuplées d'enfants. Seule l'école allemande, fondée par la Compagnie du chemin de fer, était à peu près déserte.
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![]() Le général Sir F.Stanley Maude |

